‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 25 sur 121 · MARIAGE SINGULIER MAIS HEUREUX · texte numérisé non relu

MARIAGE SINGULIER MAIS HEUREUX

Le maréchal de Rose, de simple cavalier, était parvenu, par sa bravoure et ses hauts faits d'armes, à son grade de maréclial.

Il n'était point marié, et Louis XIV qui Testimait lui en marqua son regret.

(( Je suis fâché, lui dit-il, qu'un homme comme vous ne laisse personne après lui. J'aimerais avoir des héritiers de votre sang.

— Sire, lui répondit-il, cela fait plaisir à Votre Majesté, eh bien, je me marierai. »

Il quitte le roi et va de ce pas chez une femme fort achalandée, qui tenait magasin de jeunes personnes. Il lui demande à voir toutes celles qu'il y a pour faire un choix qui lui convienne.

(( Il m'en faut surtout une qui soit saine.

— En ce cas, lui dit la matrone, j'en ai une dont je puis vous répondre car je l'ai tout nouvellement achetée de sa mère. C'est une excellente

emplette, et je l'ai réservée pour une heureuse occasion. Il me semble que je ne saurais en trouver de meilleure.

— Fort bien, dit le maréchal, faites-la venir. » Il cause avec la jeune personne dont il admire

la réserve et la modestie. Il voit qu'elle est contre son cœur dans le lieu oii elle se trouve. Il se dit en lui-même, voilà qui me convient, mais il faut savoir si je lui conviens aussi.

c( Mademoiselle, voulez-vous de moi pour époux ')

— Monsieur, je m'estimerai trop heureuse qu'un honnête homme, comme vous en avez l'air, voulut me tirer d'un lieu pour lequel je ne suis point faite, et si vous daignez m'épouser je puis me tlalter que vous n'aurez point à vous repentir de votre choix.

— Eh bien ! soit, je vous épouse. Où sont vos parents ?

— Ils n'hésiteront point adonner leur consentement à notre mariage.

— Faites-le leur demander et tenez-vous prêle pour demain. »

Il va demander les dispenses de bans à l'archevêque de Paris, et le lendemain épouse la jeune personne. Dès le même jour, il se rend à la cour et dit au roi :

c( Sire, Votre Majesté doit être satisfaite car je suis marié. »

Le roi étonné de la promptitude avec laquelle il a contracté cet engagement :

a Quoi! déjà! lui dit-il, vous aviez donc une maîtresse ou une autre persoime prête à vous épouser?

— Non, sire, j'ai été en chercher une au magasin de Madame... J'ai craint que si je prenais une fille honnête, elle ne devînt une catin, et je me suis flatté que d'une catin je ferais une honnête femme. »

Le roi rit beaucoup de la plaisanterie. Ce qu'il y a de certain, c'est que la maréchale de Rose a été une femme parfaite. Ce mariage futon ne peut plus heureux. C'est de là que viennent les Messieurs de Rose, existants dans le milieu du dernier siècle ; très beaux hommes, gens de mérite. Voilà comment la Providence dirige les événements de la vie. Elle cache dans une maison de lubricité une fille vertueuse pour en faire une respectable maréchale de France.

CAUSTICITE D'UN CÉLIBATAIRE

Le maréchal de Med...i (Gransay)' n'était pas non plus marié et Louis XIV lui demanda, comme il l'avait fait au maréchal de Rose, pourquoi il ne se mariait pas. Mais il n'obtint pas le même résultat.

(( Je ne veux rien changer à ma manière d'être, répondit-il. Sire, si je ne me marie pas, c'est que je ne vois point de fils dont je voulusse être le père, ni de femme dont je voulusse être le mari. »

Je doute fort qu'un homme qui parlait ainsi pût être lui-même bon époux et bon père. Si Ton veut chercher la perfection dans la nature hu-

I. Jacques Léonor Rouxcl de Médavy. comte de Grancey, (1655-1725), fit les campagnes de Hollande, de Franche- Comté, d'Allemagne et de Savoie. Gouverneur de Dunkerque, puis commandant de la Provence, il fut fait maréchal

mainc, il est certain qu'on ne la trouvera pas. Il faut donc se contenter de ce qu'elle est, en tachant toutefois d'en diminuer, autant qu'il se peut, en soi-même d'abord, et puis dans les autres, les imperfections.

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