‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 26 sur 121 · L'APPARENCE NE REND PAS COUPABLE · texte numérisé non relu

L'APPARENCE NE REND PAS COUPABLE

Personne n'ignore l'aventure de la boîte perdue à la table d'un ministre. L'obligation où se trouvèrent tous les convives de se laisser fouiller, et le honteux refus qu'en fit un pauvre officier qui avait dans sa poche, pour le dîner du lendemain,, une moitié de poulet qu'il avait acheté. Cette aventure en rappelle une autre qui peut lui servir de pendant.

La duchesse du Maine' avait la manie d'employer à son jeu des rouleaux de 2j louis cachetés à ses armes. Cela lui était sans doute plus commode. Un jour qu'elle avait sur sa table ou sur elle trois ou quatre de ces rouleaux, que tous ceux qui étaient dans son salon avaient très

1. La fameuse héroïne de la conspiralion de Gellamare, la petite-fille du grand Condé et la femme du fils légitimé de Louis XIV et de la marquise de Monlespan.

bien vus et comptés, on vint lui dire qu'il se passe dans la cour quelque chose d'extraordinaire. Elle se lève avec précipitation pour courir aux fenêtres, ainsi que tous ceux qui étaient avec elle. Revenue à la table, elle y trouve un rouleau de moins, et demande ce qu'il est devenu. Nul ne le sait. Il n'y avait là personne que l'on pût soupçonner raisonnablement de l'avoir mis à la poche. Néammoins, un de ceux qui étaient là présents dit à la princesse :

c< Madame, s'il y a parmi nous un voleur, il faut qu'il se découvre ; que chacun de nous retourne ses poches, et je vais en donner l'exemple. »

Tous y consentirent, à Texception dun ambassadeur qui pâlit à cette proposition. Il prétend que ce serait une insulte faite à sa qualité d'ambassadeur et qu'il ne videra point ses ])ochcs ni ne souffrira qu'on le fouille.

Ce refus paraît fixer les soupçons sur lui ; un silence profond régnait dans le salon, lorsqu'un valet de chambre de la princesse vint lui apporter le rouleau perdu. 11 lui dit qu'elle l'avait sans doute sur elle lorsqu'elle avait couru à la fenêtre, et que la précipitation avec laquelle elle s'était levée, l'avait fait rouler jusqu'auprès de la porte où il l'avait ramassé.

Toutes les figures auparavant si sombres s'éclaircirent alors. Celle de l'ambassadeur s'épa-

nouit. « Madame, dit-il, voilà donc ma justification; j'en avais besoin, sans cela vous m'auriez cru coupable. Le refus de laisser visiter mes poclies m'en donnait toute l'apparence, mais c'eût été bien pire si on les avait fouillées car on y aurait trouvé un de vos rouleaux et le voici. J'ai eu l'honneur de faire hier votre partie et de la gagner, il est resté dans ma poche. > ous mavez proposé de jouer aujourd'hui et j'ai refusé en vous disant que je n'avais point d'argent. Jugez quel beau rôle j'aurais joué là pour un ambassadeur. Bonne leçon pour moi de ne point mentir, car c'est mon mensonge qui ma valu cela. Il était bien plus simple de m'excuser de ne pas faire la partie en vous disant la vérité. »

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