DE CLERMONT-TONNERRE
C'est à une aventure de grand chemin, coninne à son mérite, que le maréclial de Glermont-Tonnerre' dut sa fortune. Sa maison était illustre, mais depuis deux siècles elle était tombée dans une sorte d'obscurité. La plus haute naissance ne suffit pas pour donner du lustre, il faut que la fortune s'y trouve jointe, ou qu'une heureuse circonstance fasse ressortir le grand nom que Ton porte.
Un jeune de Giermont-Tonnerre, grand, bien fait, aimable, était parvenu au grade de capitaine
1. Gaspard, niaiTciial de Clorinont-'j'onnorro, 110 en iG8(). maréclial en scplcmbro i7't7, à la suite de sa belle conduite à Foritenoy et à Lawfelt, créé duc et pair par Louis XA I. Il descendait de l'ancienne maison dauphinoise des comtes de Glermont-en-Tricves, qui acquit, en 1^96, le comté de Tonnerre par l'union de Bernardin de Clermont, comte de Tallart, avec Anne de Ilusson. Trois brandies sont sorlies du tronc primitif. Le maréchal appartient à la branche des marquis de Cru/y.
de cavalerie et s'estimait très heureux de ce grade. Ses camarades lui firent observer qu'il ne devait pas borner là ses ambitions, qu'appartenant à une des meilleures maisons de France, il ne pou-^ vait rien faire de mieux que d'aller à Paris tenter la fortune. A force de s'entendre répéter ce conseil, il se décida à le suivre. Mais, dit-il, il faut de l'argent pour aller à Paris et je n'en ai point. Ses camarades se boursillèrent et lui firent une somme de cent louis.
Avec cet argent, il enfourche un cheval de son escadron et se fait suivre de son trompette monté sur un autre cheval. Ils cheminaient sur la route de Brie et passaient à côté d'une voiture à six chevaux engagée dans la boue. Vainement le cocher avait-il employé toute l'éloquence de se& jurons et de ses coups de fouet pour la dégager. Il ne savait plus à quel saint se vouer, lorsque voyant ces deux cavaliers, il jugea leurs chevaux très propres à le tirer de ce mauvais pas.
M. de Clermont n'attendit pas qu'il réclamât son secours. Il saute de son cheval, le trompette en fait autant et leurs chevaux, attelés avec six autres, dégagent la voiture. Elle était occupée par deux dames qui ne se contentèrent pas de faire des remerciements à M. de Clermont, mais encore le prièrent très honnêtement de monter dans leur voiture et de les accompagner jusqu'à leur château qui n'étaitpas à une grande distance.
c< Votre cheval, dirent-elles, est couvert de boue et il n'est pas possible que vous remontiez dans l'état où il est. »
Il accepta. Ces dames étaient M"" et M"" de (îermande. C'était aussi le nom du château qu'elles habitaient, château considérable puisqu'il avait été quelque temps le séjour de Louis XIV.
Elles y introduisent leur bote avec plaisir et le présentent à M. de Cermande comme leur libérateur. C'était un trop bon époux et un trop bon père, pour ne pas bien accueillir un homme qui avait été de quelque utilité à sa femme et à sa fille.
La soirée se passa très agréablement. M. et M"" de Germande trouvèrent leur bote si aimable, qu'ils lui proposèrent de passer quelques jours avec eux.
— Vous allez à Paris, lui dirent-ils, pour voir telles et telles personnes, vous ne les y trouverez pas. Tout le monde, dans ce moment, est à la campagne.
M"'' de Germande applaudit, tout bas, à cette proposition, et M. de Clermont la trouva trop raisonnable pour ne pas accepter. Plus il est connu de ses hôtes, et plus la confiance et l'amitié s'établissent entre eux. Il est bientôt regardé comme de la famille, et il se promène seul avec M"*' de Germande, comme s'il eût été son frère. Plus on s'en rapporte à sa discrétion dans un
point si délicat, plus il se croyait obligé de veiller sur lui, même pour ne point se permettre ni regard ni propos qui tendît à inspirer à M"*" de Germande du goût pour lui, et à lui faire entrevoir celui qu'il avait pour elle.
Il n'y eut qu'une occasion, où il parut s'écarter, un peu, du plan qu'il s'était fait pour cela. Un jour qu'ils se plaisantaient sur leurs défauts.
« Mademoiselle, lui dit-il, je ne vous en connais qu'un, mais il est bien grand pour moi.
— Ce défaut, quel est-il ? Monsieur, je voudrais bien le connaître pour m'en corriger.
— Cest que vous êtes trop ricbe. »
La jeune demoiselle comprit très bien, et se plaignit tout bas d'être destinée à avoir une fortune de 4 à ooo.ooo francs de rente.
Cependant, le temps de rentrer à Paris arrive. M. et M'"' de Germande disent à M. de Clermont : « Vous n'avez point d'hôtel à Paris, nous en avons un, vous y aurez un appartement, si vous êtes bien aise de demeurer avec nous. »
11 fut enchanté. Il se présenta chez tous les grands de la cour avec lesquels il avait quelque parenté. Mais, quoiqu'il n'y en eut aucun qui rougît de lui appartenir, il était pauvre, et l'on ne mit pas beaucoup d'empressement à lobliger. Il ne s'en émeut point, et son honorable conduite lui ménagea bientôt un autre moyen d'avancement.
M"' de Germande fut demandée en mariag^e par un duc et pair. Le père et la mère la lui promirent, si toutefois elle n'avait pas de répugnance. Mais lorsqu'ils lui eurent proposé un aussi brillant parti, ils ne furent pas peu surpris de lui entendre dire qu'elle serait toujours prête à faire tout ce qui leur serait agréable, mais qu'elle était trop aimée d'eux pour qu'ils exigeassent d'elle une chose qui serait contre son gré. Pressée de s'expliquer, elle leur avoua qu'elle avait beaucoup plus de penchant pour un autre, et ne craignit pas de nommer M. de Clermont.
Le père se courrouce d'abord, persuadé qu'il y avait de la séduction de la part d'un homme qu'il avait si bien accueilli. Sa fdle ne larda pas à le détromper, en lui parlant de l'extrême réserve avec laquelle il s'était toujours conduit à son égard. Apaisé sur ce point, M. de Germande voulut savoir quelles étaient les dispositions de M. de Clermont pour sa fille.
Il monta chez lui et, feignant que le mariage de sa fille avec le duc et pair soit arrêté, il lui demande s'il ne songe pas lui-même à se marier.
« Fort bien, lui répondit-il, mais il me faudrait trouver une demoiselle riche, et qui d'ailleurs aurait des qualités plus précieuses pour moi que la fortune.
— Quoi donc, reprit M. de Germande, M"^ ... ne vous conviendrait pas ?
— Non.
— Et M"*" N..., vous n'en voudriez pas non plus ')
— Non.
— Et si vous trouviez une autre demoiselle comme ma fille la prendriez-vous ')
— C'est là précisément ce qu'il me faudrait.
— Eh bien, répond M. de Germande, vous lavez. Ma fdle vous préfère au duc, et ma femme et moi consentons à vous la donner. »
Le mariage se fit quelque temps après. M. de Germande demanda au cardinal de Fleury son agrément pour acheter la charge de maitre de camp de la cavalerie pour son gendre. Cette charge dont son beau-père lui fit présent a valu à M. de Clermont le grade de maréchal de France. Son mariage avec M"*^ de Germande fut parfaitement heureux.