FORTUNE DE M. DE VÉRAG
M. de Vérac, gentilhomme poitevin, recevait des leçons du curé de sa paroisse. Un paysan du même âge, qui par sa physionomie et son esprit s'était attiré Taftection du curé, en recevait aussi.
Les deux camarades d'école devinrent bientôt amis, et le jeune paysan n'eut point à se plaindre des traitements du jeune gentilhomme. Lorsque celui-ci partit pour l'armée, l'autre vint à Paris et y fut élève d'un procureur ou d'un notaire. Dès ce moment M. de Vérac n'entendit plus parler de lui et quarante ans s'écoulèrent sans qu'il en fût question.
M. de Vérac était, un soir, très tranquille dans son château. Une femme, qui tenait le cabaret du village, vint lui dire qu'un Monsieur arrivant avec une belle voiture de poste, un valet de chambre et deux laquais, venait de descendre à son auberge. En visitant la plus belle chambre il avait été fort mécontent et lui avait demandé si on ne pouvait pas mieux loger chez elle, ou lui faire passer la nuit au château, ce Je vous condui-
rai au château, avait-elle répondu, car notre seigneur est un si brave homme qu'il aura bien du plaisir à vous recevoir chez lui. — Allez donc lui demander si cela lui convient. »
M. de Vérac, enchanté, donna l'ordre à son fils d'aller trouver cet étranger et de l'inviter à venir chez lui. Il se rend à l'invitation et reçoit un accueil tout plein de franchise et d'honnêteté. Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend de M. de Yérac et de la famille a l'air de l'intéresser et la satisfaction dont il paraît jouir augmente celle que l'on a de le recevoir. Le lendemain il veut prendre congé de ses hôtes, mais M. de Yérac lui dit : (( Monsieur, vous n'êtes venu hier chez moi que pour vous, mais aujourd'hui j'espère que vous voudrez bien y rester pour moi. — Très volontiers », répondit-il, et voilà la joie dans la maison. On déjeune.
« Quel âge a votre fils ') demanda l'inconnu.
— Tel âge. Il sert dans la cavalerie, je viens de lui acheter une compagnie.
— C'est fort bien, mais il faut lui acheter un régiment.
— Vous en parlez fort à votre aise, Monsieur, il faudrait pour cela être plus riche que je ne suis.
— Mais ne pourriez-vous pas lui faire faire un mariage assez opulent pour lui en procurer la facilité ?
— C'est-à-dire que vous levez une difficulté par
une difficulté plus grande; et où voulez-vous donc que je trouve ce mariage opulent?
— Enfin cela peut se trouver. J'y pense, je connais une demoiselle, fille unique, âgée de dix-sept ans, élevée depuis l'âge de cinq ans dans un des meilleurs couvents de Paris, rien n'a été négligé pour son éducation. De bons juges disent' qu'au physique et au moral c'est une demoiselle accomplie. Je sais qu'en la mariant, son père lui donnera cent mille livres de rentes. La voudriez-vous pour votre fils ')
— Monsieur, vous plaisantez, mon fils ne peut pas prétendre à un parti de cette espèce.
— Pardonnez-moi, Monsieur votre fils est un homme de qualité, et cette demoiselle ne l'est pas, et celte considération vous empêchera peutêtre de vouloir en faire voire bru.
— Ah ! s'il n'y avait (|ue cet obstacle, il serait bientôt levé.
— Puisque tel est votre sen liment, jeu suis très aise, et c'est sans doute celui de Monsieur votre fils, de Madame votre épouse et de toute la famille.
— Oui, certainement, j'en suis oarant.
— Eh bien, cela étant, comme je suis l'ami du père de cette demoiselle, je ménagerai cette affaire. Voulez-vous que je lui écrive; il n'est pas loin d'ici et j'enverrai mon valet de chambre le prier de votre part de venir dîner avec nous. »
M. de Yérac regardait tout cela comme une plaisanterie ; il trouvait, cependant, dans le visage de l'inconnu, un air de franchise et de vérité qui ne lui permettait pas de croire qu'il voulût lui en imposer à ce point-là. L'inconnu sort comme pour donner des ordres à son valet de chambre, va courir les champs et ne revient qu'à l'heure du diner, au moment de se mettre à table, a Je vous ai promis, leur dil-il, de vous conduire le père de cette demoiselle, vous allez le voir, mais je vous préviens qu'il n'est point fait pour manger avec vous mais bien pour vous servir à table. »
M. et M'"*" de Yérac ne savaient que penser de tout cela, lorsque l'inconnu, reprenant la parole, leur dit : « Je ne veux pas vous tenir plus longtemps en suspens. Le père de cette demoiselle, Monsieur le Marquis, c'est moi, qui fus jadis, sous le nom de Jacques, honoré de votre amitié et qui ayant acquis une grande fortune, n'ai d'autre ambition que de la consacrer à votre alliance. »
Il eut à peine le temps d'achever, que M. de Yérac se souvenant de Jacques lui saute au col et l'embrasse avec transport. Il lui fait raconter toutes ses aventures depuis quarante ans qu'ils s'étaient séparés.
Son application et sa bonne conduite, chez le procureur ou le notaire où il était élève, lui lit
obtenir une place de commis dans la maison. Son intelligence et ses talents Tavaient fait choisir ensuite pour un emploi des plus importants dans les Indes. Il s'y était marié et avait envoyé sa fille à Paris pour y être parfaitement élevée. Il avait attendu pour revenir en France l'époque où il pourrait la marier. Depuis son retour, il avait acheté des terres en Poitou pour une valeur de cent mille livres de rentes. Son ambition et son vœu avaient toujours été d'offrir sa fille avec une telle fortune à M. de Yérac, mais il avait craint d'en être dédaigné et c'était pour le bien sonder, et comme lire dans son ame, qu'il avait imaginé de se présenter chez lui comme un inconnu. Le résultat se trouvait parfaitement conforme à ses désirs, aussi n'avait-il point balancé pour se faire connaître et oftrir sa fille et sa fortune à M. de Yérac.
Les oflVes furent acceptés avec la plus grande joie. Le mariage se fit bientôt après et fut très heureux. Le père de l'ambassadeur en fut le fruit. Celui-ci épousa M"' de Montmorency et l'ambassadeur ' a épousé M"' de Uoy d'IIavré.
1. Charles Olivier de Saint-Georges, marquis de \ érac {1743-1828). général et diplomate, ministre à Darmsladt, à Copenhague, à Saint-Pétersbourg, à La Haye et en Suisse. Émigré, rentra en France en 1801, refusa de servir Napoléon, fut lieutenant général sous la Restauration.