MODESTIE DE NOUVEAUX PARVENUS
Personne n'ignore que Ton nomme ainsi tous ceux qui d'un état obscur se sont élevés à de hautes dignités ou de grandes fortunes. On met avec raison une très grande différence, entre ceux qui n'ont acquis leur élévation et leur fortune que par des voies honnêtes : leur talent et leur probité, et ceux qui ne les doivent qu'à des moyens illicites, ou du moins très suspects. Ils ont d'ailleurs vite fait de se distinguer, les uns sont modestes les autres poufRs d'orgueil.
M. de Ghevert' fut informé que sa mère et ses sœurs entraient dans sa maison. En les voyant venir parées comme des dames, il ne les reçut que dans son antichambre en leur disant, en présence des laquais, qu'il avait bien de la peine à les reconnaître avec des habits foit au-dessus de
I. François de Chovort (iC)95-i769\ militaire illustre, engagé à onze ans, conquit un à un tous ses grades, entra le premier à Prague (1741)- il décida de la victoire d'IIastenbeck.
leur état et qu'il ne les introduirait clans son salon, pour les présenter à l'assemblée distinguée qui s'y trouvait, que lorsqu'elles auraient les habits communs de leur état. Il les prie en conséquence d'aller en changer. Elles le firent, et M. de Chevert leur témoigna alors publiquement autant de tendresse et de respect qu'il leur avait auparavant marqué de la froideur. Sa mère était une pauvre épiciers.
Autre trait de modestie. — M. Doué, célèbre fermier général, était le fils d'un notaire de village. Il s'était élevé par son mérite et ses talents du dernier des emj^lois aux premières places de confiance.
Il était directeur des fermes de la ville de Lyon, et désirait depuis longtemps revoir son vieux père qui était dans une province voisine. Il lui avait mandé tout son regret de ne pouvoir aller le joindre, et l'avait conjuré de venir lui-même, s'il le pouvait, le presser dans ses bras.
Son père, qui était encore vert, mit ses guêtres et ses éperons, monte à cheval et part aussitôt pour Lyon. 11 descend chez le directeur des octrois et demande à lui parler. C'était l'heure où il allait se mettre à table, et il avait ce jourlà à dîner le maréchal de Yilleroi, gouverneur de Lyon, l'archevêque de celte ville, et tout ce qu'il y avait de plus distingué.
Les domestiques repoussent le vieux bonhomme
en disant que ce n'est pas le moment de voir leur maître. Il se fâche, les menace, fait du bruit, et un valet de chambre, voyant qu'il ne veut pas absolument s'en aller, va en rendre compte à M. Doué. Celui-ci vient dans l'antichambre et y trouve son père, le dédommage par ses embrassades du peu de respect que lui ont montré ses gens. Aussitôt il donne l'ordre que l'on dresse à un coin de la salle à manger une petite table avec deux couverts, dont l'un pour lui et l'autre pour son père. 11 rentre ensuite dans le salon de compagnie pour prier le maréchal et l'archevêque de se faire l'un à l'autre les honneurs de sa table, attendu qu'il est obligé de faire les honneurs d'une autre table à un autre hôte qu'il a chez lui, espérant bien qu'ils lui pardonneront de donner la préférence à son vieux père; il leur demande encore la permission de le leur présenter, quoiqu'il soit en habit de voyage.
Le maréchal et l'archevêque admirèrent la piété filiale de M. Doué. Ils accueillirent avec complaisance son bon père, et, loin de vouloir permettre qu'il mange avec son fils à une autre table que la leur, ils se firent un plaisir de le placer au milieu d'eux, et de marquer, par celle attention pour le père, la considération qu'ils avaient pour le fils. On peut juger de la joie qu'ils en eurent l'un et l'autre.