‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 37 sur 121 · CE QUE PEUT LE VRAI COURAGE · texte numérisé non relu

CE QUE PEUT LE VRAI COURAGE

Longwy était une assez forte place sur ta frontière du Luxembourg. Il y avait deux bataillons d'infanterie et un régiment de dragons à Uépoque dont il s'agit. Les soldats et les dragons avaient riiabitude, lorsqu'ils sortaient de la ville, de passer la frontière pour aller boire dans un cabaret, où ils étaient attirés par de mauvaises filles. Elles engagèrent plusieurs soldats à déserter.

Cela devint fréquent et les officiers durent interdire à leurs soldats de sortir. Ils s'ennuyèrent bientôt et résolurent de déserter en masse. Les officiers, informés de ce qui se passait, furent audevant des soldats qui partaient tambours en tête. Leurs prières furent vaines et ils en réfèrent au lieutenant du roy, M. de Montagnac.

« Si vous n'avez pas réussi, leur dit-il, c'est que vous n'avez pas employé le bon moyen. Je vais vous l'apprendre. » Aussitôt il fait mettre

sous les armes tous les dragons et, avec les otTi- 'Ciers, va rejoindre les déserteurs.

Il fait appel à leurs sentiments, leur parle de la France, de leurs familles. « Et maintenant, leur dit-il, je vous ai parlé comme un père qui vous aime, c'est fini, écoutez votre chef: Au nom •du roy, rentrez dans vos quartiers. Marchez... » Les soldats restent immobiles. Alors M. de Montagnac tire son épée : « Tant pis, si vous me poussez à cette extrémité », et il frappe le premier «oldat du rang. Pris de peur, les deux bataillons regagnèrent leurs quartiers.

On prit note de ce fait et les officiers furent disséminés pour n'avoir pas su retenir leurs hommes, tandis que M. de Montagnac reçut pour récompense de son courage la lieutenance de Metz.

XVJI LE MARQUIS DE LUPÉ

Le père du marquis de Lupé se trouvait lié avec le principal d'un collège de Paris, qui, en lui oftmnt une place pour son fils' dans le collège, lui promit d'en prendre un soin particulier s'il voulait le lui envoyer. Le père est enchanté d'avoir une si belle occasion de faire élever son fils, qui, naturellement très volontaire, est souvent revêche à ses avis.

Il le fait donc partir de la Gascogne, en informant le principal de la trempe de son caractère. Celui-ci l'accueille fort bien et met tous ses soins à le corriger. Mais le jeune enfant avait bien de la peine à se faire à la sévérité de ses maîtres.

Un soir qu'il en trouve l'occasion, il se sauve du collège. 11 passe la nuit sous l'auvent d'une boutique, et le lendemain matin il n'a rien de

I. Pierro-(^harlos-.loso])li, marquis do Lupé, d'une ancienne famille d'Ariuagnac, alliée aux Montesquiou.

plus pressé que de demander le chemin de la Gascogne. On lui dit qu'il faut passer par Orléans et que c'est par la rue de la Porte-d'Enfer qu'il faut prendre la route.

Le voilà donc en route avec ses petites jambes de neuf à dix ans. Vers l'heure de midi, il s'arrête à une auberge, dîne, paye, il avait neuf francs, et puis se remet à marcher. Il faisait une soirée charmante.

jy|.ne Qiiy^ fcmuic du mluistrc dcs fînanccs S qui avait, à trois ou quatre lieues, une maison de campagne sur la route d'Orléans, se promenait sur cette route avec d'autres dames. Elles virent passer ce petit jeune homme qui avait une physionomie bien ouverte, l'air résolu et qui marchait d'un forf bon pas pour son âge.

« Mon petit ami, lui dit M""" Orry, où allezvous ')

— Madame, je vais chez mon père. »

Elle s'imagine que le château de son père est ■dans le voisinage, mais quelle ne fut pas sa surprise, lorsque l'enfant lui apprit que son père habitait en Gascogne. Touchée alors, pour lui d'un tendre intérêt :

(( Mon enfant, dit-elle, venez chez moi, j'écrirai à votre père et, si cela lui convient, je vous

I. Philibert On y, comte de ^ ignori (1G89-1 747), contrôleur général des finances sous le ministère du cardinal Fleury.

ferai arriver chez lui par une voiture plus commode que celle de vos jambes ; voyez, voulezvous venir avec moi?

— Madame, très volontiers. »

Il avait de Tesprit, il plut par ses gentillesses. M™^ Orry écrivit à son père, qui, voyant son fils tombé dans de si bonnes mains, lui répondit qu'il ne voulait rien changer aux vues de la Providence sur cet enfant et qu'il le lui abandonnait entièrement.

M""' Orry le fit donc élever comme son propre fils. Elle le fit ensuite capitaine de cavalerie, pui& colonel. Le marquis de Lupé fut ensuite attaché à l'éducation des princes, et lorsqu'on leur fit des maisons, nommé capitaine des gardes de M^' le comte d'Artois.

IMPROBITE DU GOUVERNEMENT

M. Orry, contrôleur des finances sous Louis XV, avait commandé des bois de construction en Suède. Ces bois étaient prêts, mais on le prévient qu'ils ne partiront pas, à moins que les marchands en reçoivent le payement. Ces bois étaient attendus avec impatience, on voulait profiter du temps où la Baltique était navigable, mais M. Orry n'avait pris aucun arrangement pour les payer. Il parle de l'embarras où cela le mettait à un seigneur suédois fort riche qui était alors à Paris.

Ce dernier eut la générosité d'offrir son cautionnement, bien sûr qu'il serait accepté par les marchands suédois. M. Orry lui donne sa parole d'honneur que les fonds seraient payés dans les trois mois, mais peu de temps après M. Orry

nieuiP et sou successeur au contrôle général n'envoie pas les fonds en Suède.

Tous les biens du seigneur suédois sont saisis, et, pour prix de sa générosité, il se trouve réduit à l'aumône. On l'a vu, depuis, venir pendant vingt ans solliciter le gouvernement de France, dont il retirait de temps à autre quelques centaines de louis. Il ne se trouva pas à la Cour de France un homme assez courageux pour instruire le roi de la conduite de ses ministres envers ce généreux étranger.

I. Orry ne mourut pas en charge, mais dans son château de La Chapelle, près de Nogent- sur-Seine, où il se retira après sa disgrâce (174Ô), œuvre de M"" de Pompadour. Il avait été un ministre remarquahlement intègre et économe.

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