MÉPRIS VENGÉ
M. de Bourzac, d'une ancienne naissance de Périgord, avait été réduit à prendre une lieutenance de cavalerie, dans l'impossibilité d'acheter une compagnie. Son colonel le prie un jour de l'accompagner dans une revue de postes.
M. le marquis de Rannes, lieutenant général, et qui jouissait d'une grande considération dans l'armée, les rencontre. « Je suis bien aise, dit-il au colonel, de vous trouver; tel et tel de nos amis viennent ce soir souper chez moi, venez aussi, nous ferons bonne chère et nous nous amuserons.
— Je ne le puis pas, répond le colonel.
— Comment cela?
— C'est que Monsieur, en montrant le lieutenant, me fait le plaisir de m'accomagner dans ma tournée, et je veux lui donner à souper.
— Eh bien, reprit M. de Rannes, vous le mènerez avec vous.
— A la bonne heure. »
M. de Rannes avait son logement dans un moulin, mais il avait fait servir à souper sous une tente où tous se rassemblèrent. L'hôte traita fort bien tous ses convives avant et après le repas, à l'exception de mon pauvre lieutenant, auquel il ne daigna pas adresser la parole. Ce dernier ne riait guère que du bout des lèvres, tandis que tous les autres riaient à gorge déployée. L'on en vint à ce point de gaieté, que M. de Rannes proposa que chacun des convives chanterait à son tour la chanson qui lui plairait le mieux, ou un couplet impromptu. « Vous chanterez aussi, dit-il au lieutenant, car vous m'avez l'air d'un homme capable et vous vous en tirerez bien. » A cette apostrophe, qui était peu faite pour l'encourager, il ajouta quelque autre trait de persiflage.
« Oui, mon général, je ferai de mon mieux. » Son tour vint. L'air favori d'alors était : a Lam~ pons, camarades, lampons... » Il commence :
De Rannes est logé au moulin,
(Messieurs, chorus... on répète.)
Quel heureux destin. (On répète.) Car si l'on ôte l'r de Rane, Il ne restera plus qu'un âne.
Lampons, camarades, lampons.
M. de Rannes voulut se fâcher, mais les rieurs n'étaient pas avec lui. La chanson eut le plus vif
succès, non seulement parmi les convives, mais encore dans toute l'armée où elle fut bien vite répandue.
Le mépris qu'affectent quelquefois, vis-à-vis de leurs inférieurs, des supérieurs arrogants, leur attire justement des mépris encore plus cuisants.