‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 4 sur 121 · I. Mémoires de mon émigration, cahier 3. p. :î · texte numérisé non relu

I. Mémoires de mon émigration, cahier 3. p. :î

•2. Dans son Histoire raisonnée de la Révolution opérée en France le 27 juin 1789 (niss. appartenant à M. l'abbé d'Ayrenx), on Ironvo ces lignes, aussi jolies que caractérisques de la vie mondaine et des charmes de la société polie :

« (Les femmes) n'entretcnoient plus ces cercles brillans. jadis l'unique et glorieux théâtre de leurs grâces, où la gaîté devoit s'allier avec la politesse, la délicatesse avec la plaisanterie, où les convenances étoient toujours soigneusement observées, où la raison enfin savoit s'envelopper sous des formes aimables, sans pourtant paroîtrc déplacée, lorsqu'elle s'y montroit sous des formes austères. » — Et plus haut : « Les Français, en effet, jusqu'alors n'avoient point soupçonné qu'il pût y avoir aucun plaisir pour eux. qu'ils pussent vivre, pour ainsi dire, hors de la société des femmes. La galanterie, en se mêlant à tous leurs discours, en présidant à toutes leurs actions, avoit fait le charme de leur existence. L'amabilité des femmes en avoit toujours été l'aliment et le prix. »

L'abbé de Fabry a fait sur lui-même le même aveu sincère :

(( Plaire au monde, faire mon chemin dans le monde, comme le faisaient les ecclésiastiques de haut parage, n'affectionner de mon élatque les fonctions brillantes, en dédaigner en quelque sorte l'utile et pénible ministère, voilà ce que j'avais puisé dans cet esprit philosophique du siècle, qui, en corrompant ton les les classes du royaume, ne s'élaitdéjà ([ue trop glissé dans celte portion du clergé (jui n'aspirait (ju'aux haules dignités. »

Pour lui, ces hautes dignités se firent attendre. Il avait trente ans, lorsque, le 2 janvier 1780, il fut nommé par le roi à la première chanoinie ou prébende qui serait vacante à l'église cathédrale de Saint-Omer; il y avait déjà quelques années qu'il faisait fonctions de grand vicaire de M^' de Bruyères-Chalabre*. Mais ce n'était pas là son compte; les grands vicaires étaient graines d'évêques et Fabry aspirait ardemment à l'épiscopat ; sa modeste prébende constituait la majeure partie de ses 7.000 livres de rente et était peu de chose auprès de ce qu'il ambitionnait. Cet homme, qui vécut dix ans dans la pauvreté et qui côtoya la

I. Dans son récit d'émigration, à la date de 1793, l'abbé de Fabry dit qu'il exerça ces fonctions dix-huit ans, ce qui reporterait sa nomination à 177^4. — Joseph-.Vlexandre- Alexis Bruyère de Ghalabre, né en 1784 au château de la Peaumarelle (\ude), évèquc de Saint-Omer en 177'».

misère, ne regardait pas alors sans espoirs les revenus opulents. Il se dépensa pour arriver à ses fins auprès de « ministres puissants » et a d'hommes en place ». Le 3o mai 178G, son cousin Louis de Fabry de Fabrègues, lieutenant général des armées navales, commandant de la marine à Toulon, sollicitait pour lui auprès de M^"^ de Marbeuf, évêque d'Autun, ministre de la feuille*. Cependant l'abbé partageait aussi son temps entre Saint-Omcr et Paris, où il avait à faire, sous diverses raisons, de nombreux séjours. Tant de soins furent longtemps inutiles. A la fin de 1788, après la chute de Loménie de Brienne, Fabr\ se décourage. Il ignorait à ce moment que l'intervention de M^' de Girac, évéque de Rennes, un de ses futurs compagnons d'exil, l'avait fait comprendre par M'^' de Marbeuf sur la plus prochaine liste de bénéfices, en l'élevant à l'évéchéde Saint- Malo. La Révolution devait suspendre sa Rumination et ruiner son avenir.

Ce n'était pas seulement sur les démarches et les sollicitations que labbé de Fabry com])tait d'ailleurs pour l'assurer, mais sur les titres, plus sérieux, de la valeur personnelle et des services rendus. Il ne cessa jamais de travailler : il coii-

I. Le niinislèio do la rouille étail le iniiiistèic de la répartition dos boiU'fic'os ecclésiastiques; le ministre de la feuille résidait au palais abbatial do Saint-(îeiinain-des- Prés et était, le plus souvent, le grand aumônier do France.

naissait parfaitement l'anglais et l'italien, il enrichissait son esprit et se préparait au rôle important qu'il rêvait de remplir dans l'Église et dans l'État. Tout prélat s'appliquait alors à être un administrateur au moins aulant qu'un pasteur. Fabiy décida donc de se distinguer dans les affaires.

Il n'avait pas tardé à être nommé l'un des dé- ])utés du chapitre de la cathédrale de Saint-Omer aux États d'Artois'. Xul doute qu'il ne se soit fait remarquer dans les travaux de cette assemblée, dont le r(Mc était assez impoitant pour permettre à un homme intelligent de paraître avec tous ses avantages. Surtout il fut choisi pour être un des trois députés des États à la Cour. Ces députés se rendaient tous les ans à Versailles et Paris, pour présenter au lloi, en audience solen-

I. Los Étals d'Artois, qui siégeaiont à Arras, se conipos^\' . de trente députés du clergé (les évêques d'Arras et de Saint-Omer, dix-iiuit abbés et des députés, en nombre variable, de ses dix chapitres), cent vingt membres environ do la noblesse (la moitié y assistent habituellement) et un nombre variable de députés du Tiers-Étal, représentant di\ voix (celles des dix vitles : Arras. Saint-Omer, Béthune. Aire, Lens, Bapaume, llesdin, Sainl-I^ol, Pernes et Lillers). Le vote par ordre était de règle et présentait moins d'un inconvénient que ne l'eût fait le vole par sufïrage. Les États se réunissaient une fois l'an, généralement en novembre ou décembre. Mais l'exécution de leurs décisions était assurée par la dépulalion ordinaire, commission permanente do trois membres, un pour chaque ordre.

nelle, les cahiers de doléances de la province et pour suivre dans les bureaux des ministères les affaires qui l'intéressaient. Il était à désirer, comme Fabry le remarque lui-même, que le mandat annuel de ces députés fût rendu pour le moins triennal.

(( Lorsqu'on débute dans celte carrière, on a une double étude à faire : celle des affaires dont on est chargé, et celle des bureaux où elles doivent être traitées; il faut beaucoup de temps pour acquérir ces connaissances préliminaires, celui qu'il faut y employer est pris sur les affaires mômes, elles doivent nécessairement en éprouver du retard : d'ailleurs les changements fréquents de députés ne permettent j^as d'y mettre la même suite, ces changements peuvent nuire ensuite à la confiance des ministres et de leur chef de buieau, toujours disjiosés à la réserve vis-à-vis des personnes qu'ils voient pour la première fois et ])lus ouverts avec celles qu'ils sont accoutumés de voir '. »

On ne saurait mieux dire, ni mieux pénétrer la psychologie des administrations. Sans doute les Etats d'Artois estimèrent-ils que l'abbé de Fabry pouvait mettre au service\le la province les nombreuses amitiés qu'il avait à la Cour et à la ville et que ses talents le rendaient en quelque

I. Essai sur l'adininistraliun'de l'Arlois présenlê aux Élals de cette province tenus en déremt)re 1788 et janvier 1789 par M. l'abbé de F..., député à ta Cour en î78o-l78(] et I7t<7. Mai uscrit; archives de la ramille d"\yreii\. ]). aO").

sorte iiulispcnsable, puisqu'il fui successivement nommé en 1780, lySG et 1787 : le clianoiiie employa si bien ses séjours annuels dans la capitale, que ses harangues parurent faire sur Louis XYI une excellente impression ; de larges espoirs semblaient donc lui être permis.

Us commencèrent à se réaliser dès 1787. Le roi le choisit, par lettre de cachet datée du 10 janvier 1787', pour faire partie de l'assemblée des notables et y représenter l'Aitois comme pays d'Etat. Ce n'était pas là un mince honneur, si l'on songe que cette réunion fameuse, prélude des Etats généraux, com]:)lait seulement 1^7 membres, soigneusement triés sur le volet par le contrôleur général Galonné, et recrutés parmi les hommes les plus remarquables de la noblesse, du clergé, de la robe et du tiers''. Ce n'était pas non plus une sinécure, car les notables prirent fort au sérieux la consultation que le Hoi leur demandait ; ils démentirent, par leur souci d'aller au fond des choses, les quolibets du public et les ironies des pamphlétaires et tiompèrent les espoirs de Calonne qui avait escompté leur docilité. S'il fallait une preuve de la conscience que

1. Cette lettre se trouve dans les nreliives de la raniille dWyrenx.

2. Il y avait, en dehors des princes du sang, 3G gràfjds seigneurs, i^ prélats. 33 magistrats, i3 intendants et conseillers d'État, et 37 députés des pays d'État et des villes.

la plupart creiilr'eiix apportèrent à se préparer à leur tâche, nous la trouverions dans le travail considérable que fit l'abbé de Fabry à cette occasion ; ce n'est rien moins ({uun gros volume manuscrit de 57^ pages, intitulé : Essai sur l'/idminlslrallon de l Artois, tableau très complet et ti'ès précis de la constitution de cette [)rovince à la veille de la Révolution, et qui mériterait d'être intégralement publié. Il nous a expliqué luimême, dans l'introduction, la genèse de cet on-

ce Appolé à l'Assoinblée (l(\s notables, je sentis I'oIjUgalioji où j'élois de m'y prcsenter paifailcmen t instruit du véiitable état de la province don! j*av(Ms riionnenr dèlre le représentant. Ses intérêts dev(jiejU être discutés dans cette célèbre assemblée, balancés avec ceux des autres provitices et, sons prétexte d'être plusulileinentdirigésversrintérêl général du roïaume, soumis peut-être à des combinaisons (pii lui seraient nuisibles.

(( Comment déterminer le ])()i(ls cpie devoit iwo'w l'Aitois dans celte balance, bien établir ses droits essentiels et légitimes, montrer les rapports de sa constitution particulière avec cet intérêt général et distinguer dans tout ce qui devoit être proposé ce qui pouvoit lui être préjudiciable ou utile, sans avoir une idée bien exacte de ses privilèges et de ses franchises, de ses charges et de ses ressources et généialement de toutes les parties de son administration?

« J'employoi donc à me procurer les renseignements qui m'éloient nécessaires sur tous ces objets le peu de tcms qui s'écoula (Mitre la convocation et la tenue di^

celle assemblée et pour meltre plus d'ordre et de précision dans mes idées, j'en formai une espèce de catéchisme de l'Artois, ([ul me fut d'une grande ulililé.»

Ce mernento, résunié de ses connaissances acquises aux Étais, dans trois députations, et complétées par ses recherches, l'abbé de Fabry le reprit après l'assemblée des notables, l'éleinlit considérablement, en iît un gros volume : son dessein était d'éclairer les travaux: des assemblées préliminaires' sur tout ce qui serait jugé piopre à améliorer l'administration. 11 fit rhommag(^ de son œuvre aux Etats d'Artois en déceml^re 1788. Nul doute que les États ni' l'eussent fait imprimer aux frais de la province, si la Kévolntion n'eût en même temps fait disparaître ce cor[)s traditionnel, bouleversé l'ordre établi, et obligé l'abbé de Fabry à la circonspection et au renoncement.

Tel qu'il est, ce travail nous permet de nous faire une idée assez précise de ses idées politiques-. L'abbé de Fabry appartient au premier

1. Il s'agit des assemblées des trois ordres formées dans les différentes provinces après les lettres royales du '.i'\ janvier 1789 convoquant les Etats-Généraux. C'est de ces réunions que sont sortis les cahiers de doléances ; c'est par elle qu'ont été élus les députés.

2. Il ne saurait être question ici d'analyser ce manuscrit, qui veut être examiné de près et comparé avec les ouvra f?es similaires, comme V Histoire d'Artois de Dom Devienne (1785-87) et celle de Hennebert (178G-89) qu'il a peut-être

ordre du royaume : il considère les deux ordres de la noblesse et du clergé comme les deux pierres angulaires de l'Klat, et leurs privilèges comme fondés sur un contrat synallagmatique (pi'il n'est pas au pouvoir d'un seul des contractanls de roinpr(\ Dans son introduction, il met

cousiillées. Nous indiquons le plan de J'ouvrago : Chapitre I. Abroge (lo l'Iiisloiro d'Arlois. — II. Etat physicpio do l'Arlois. — III. Des tories lilrées et do la noblesse dWrtois. l\ . Du clergé d'Artois. — V. Des coutumes, loix et juridiclions. — \\. Des privilèges de l'Artois. — VII. Des États d'Artois. — Mil. Dos charges do l'Artois rolalivos au Roi. — I\. Dos charges de l'Artois relatives à son administration. — \. Dos impositions de l'Artois. — \I. Klat compara til" de SOS charges et do ses impositions. — Ml. Do la perception et de la comptabilité dos deniers do l'Artois. - XIII. Des communications extérieures ol intérieures de l'Artois. — \l\ . Du commerce de l'Artois. — \\ . Do l'authorité de rinlondanl c\) Artois. — Lo manuscrit cpio nous^ avons utilisé n'est d'ailleurs pas celui dont l'abbé do Fabry a fait hommage aux Klals d'Arlois; celui-ci s'est égaré, uous dit l'abbé dans les Mrnwires de, mon éiniyration (cahier a, p. /»). Fabry s'occu[)a do lo rofaiie durant son séjour à \pros (1791 179a) « sur dos matériaux informes », c'est à-direévidemmonl sur les notes cpii lui avaient servi à composer lo ])romier. C'est ce second manuscrit que possède la fauiillo d'Ayrenx. Qu'est devenue la première version '} Kilo avait été communiquée aux commissaires nommés par les États d'Arlois pour examiner s'il y avait lieu de l'imprimer aux frais de la province. L'abbé on avait perdu la trace à son départ do France. Quant au manuscrit aciuel, à son départ d'âpres l'abbé lo confia à M. \an dor Tick (?) , riche gentilhomme d"\ près, chez lequel il le reprit, sans doute à son lolour d'émigration , dans un voyage qu'il fit à Saint Omer, ^ près ol Bruxelles, bien qu'il ne lo dise pas expressément.

SCS concitoyens en oaide contre « les écneils (1(; Tcntliousiasme » :

« SpuI, ajoiile-t-il, il opère larcnionl le bien ; il s'égare clans des idées gigantesqnes et laisse échapperle corps pour saisir l'ombre, s'il n'est constamment dirigé par nn jngement éclairé et sur, qui saclie dépouiller ces idées de tout ce qu'elles ont d'éblouissant et les soumettre à des calculs dont les résultats soient utiles. »

Il est bien éloigné de vouloir (( cliangerle système total de l'Etat » et il reconnaît avec Montesquieu le péril de pareilles entreprises, l.'abbé de Fabry appartient donc à la sage fraction conservatrice. Mais s'il est ennemi des innovations, il n'est pas hostile aux réformes, à condition qu'elles s'appuient avec raison sur des bases solides, qui sont les institutions existantes, améliorées, refondues, adaptées aux besoins du jour. 11 est réaliste et pratique. Ce n'est pas qu'il soit insensible à l'injustice ou à l'infortune; les plaidoyers émus que l'on trouve, dans son Essai, prouvent le contraire. Mais il appartient à une province à laquelle son histoire a fait un soil assez particulier et conservé pas mal de libertés et de franchises : Sa constitution, améliorée, lui paraît même un modèle du genre. Le progrès, pour l'abbé, consiste plus dans un retour à ces vieilles franchises, que dans l'achèvement de l'œuvre d'unification entreprise par la monar-

chic, dans le redressement d'abus partiels que dans une refonte oénérale.

« Pour ne point nous tromper dans le choix des moyens que cet enthousiasme offrira pour perfectionner notre administration, nous ne devons jamais perdre de vue les principes essentiels sur lesquels elle repose. Ce sont ceux qui doivent nous guider, si nous devons tenir une marche assurée; il faut donc bien connoître ces principes qui forment ce que nous appelons notre conslilulio/i'.

Ce ne sont donc que des réformes de détail que souhaite Fabry, en restant fidèle aux traditions de la province et de la France. Quelques exemples feront juger de la nature de ses conceptions. Il désire le maintien des États de l'Artois, mais est partisan de leur réforme; il propose en conséquence qu'on ajoute aux ordres du clergé et du tiers-état, un certain nombre d'autres membres choisis a librement » par les membres du plat pays, qui n'est pas représenté ; ceux du clergé élus parmi les doyens et curés ; ceux du tiers-état parmi les fermiers, baillis ou propriétaires toujours résidant, nobles ou roturiersV Mais il n'en veut pas plus de douze à quinze de chacjue ordre, la majorité devant demeurer à la* noblesse, aux prélats, aux abbés et délé-

Page 1