‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 44 sur 121 · MADAME LA DAIPHIXE ET M. DE NARBONNE · texte numérisé non relu

MADAME LA DAIPHIXE ET M. DE NARBONNE

Madame la Dauphine, née princesse de Saxe', n'eut point d'enfants dans les premières années de son mariage. Les médecins conseillèrent les eaux de Forges, et elle y alla accompagnée d'un grand nombre de personnes.

Le ton de familiarité et de dissipation où l'on vivait aux eaux, lui firent prendre du goût pour le comte de Narbonne-, exempt des gardes du corps. Bien qu'ils fussent toujours à portée de se voir, il ne leur était pas facile de se parler. Ils s'écri-

1. -Maric-Josèplic de Saxe (1731-17G7). seconde femme du dauphin, fdle de b'rédéric-Auguste II de Saxe, roi de Pologne. Mariée en 17^7 à Louis de France, lui donna huit enfants. Modèle des vertus domestiques.

2. Louis, comte de Narbonne-Lara, né à Golorno (duché de Parme), en 1755, mort en i8i3. On le disait fds naturel de Louis XV. Il fut ministre de la guerre quelques mois, 1791-92. Décrété d'accusation au 10 août, il émigra en Angleterre, revint en France en 1800, fut aide de camp de Psapoléon en Russie et ambassadeur à Vienne en i8i3.

virent; mais il ne leur était pas beaucoup plus aisé de se faire passer leurs lettres, et malgré toute l'adresse que mit la princesse à en glisser une dans la main du comte, le manège fut découvert par des yeux clairvoyants.

Un écuyer ami de M"'^ Poissonnier, qui avait été nourrice de M. le Dauphin et qui était la première femme de chambre de la Dauphine, s'empressa de lui en rendre compte. Celle-ci, réfléchissant sur toutes les suites qu'une pareille intrigue pourrait avoir, va trouver M""" la Dauphine, la prie d'éloigner tous ceux qui sont autour d'elle et de lui donner une heure d'audience pour une affaire du plus grand intérêt pour Son Altesse Royale.

Cette audience lui étant accordée, elle prend la précaution de fermer à clef loutesjes portes de l'appartement et, se jetant à ses ])ieds, elle lui conjure de pardonner une démarche qui lui est inspirée, par son seul dévouement et dont elle lui saura gré par la suite, bien que ce qu'elle va lui annoncer doive lui causer une peine affreuse.

(( Madame, dit-elle, vous vous perdez, votie correspondance avec M. de Narbonne est découverte, et un tel qui m'est dévoué vient de m'en faire la confidence. Je lui ai bien fait promettre de n'en pas parler, et je suis bien sûre de sa discrétion^ mais il n'est pas croyable qu'il soit le seul à s'être aperçu de votre manœuvre et, dans

ce cas, comment M. le Dauphin et le roi prendront-ils la chose. »

M"' la Dauphine se trouva mal. M'"" Poissonier avait sur elle tous les flacons nécessaires pour ranimer ses esprits, et lorsqu'elle fut revenue à elle, elle lui fit, au milieu des larmes et des sanglots, l'aveu du goût qu'elle avait pris pour M. de Narhonne et qu'elle en était grandement aimée.

M""' Poissonier voulut savoir jusqu'où était allée cette intrigue, et la princesse lui dit ingénument qu'il ne s'était rien passé entre eux, mais que, ce jour-là même, elle devait avoir avec lui un rendez-vous dans sa garde-ro])e, qu'il avait gagné pour cela sa fille de garde-robe.

c( Puisque je l'ai promis, dit-elle, je m'y rendrai, mais ce sera pour lui dire que nous renonçons l'un à l'autre.

— Madame, n'en faites rien, vous courriez le plus grand danger, car outre que vous ne pourriez pas répondre de vous-même dans cette entrevue, malgré toutes vos résolutions, songez que votre secret se trouverait dans les mains d'une lille de garde-robe et qu'il serait bientôt découvert. »

M'"" la Dauphine céda à la raison et à son devoir et M™" Poissonier se chargea elle-même d'aller porter à M. de Narbonne des ordres rigoureux de la princesse.

L'écuyer n'était pas efl'ectivement le seul qui eût vu la princesse glisser le billet dans la main

du Comte. Un autre s'en était aussi aperçu et avait voulu faire la cour à M. le Dauphin en l'avertissant. Celui-ci envoie aussitôt à Forges M. de Lavauguyon qui avait été son menin et dans lequel il avait la plus grande confiance.

Sa mission avait pour objet de vérifier par luimême le rapport qu'on avait fait d'une liaison trop étroite entre M""" la Dauphine elle Comte de Narbonne. Soit que toutes les apparences de cette liaison eussent disparu, soit par une sage politique, M. de Lavaiiguyon ne tarda pas à rendre à M. le Dauphin un compte très propre à le tranquilliser. Il rejeta tout sur le compte de gaieté et de familiarité où l'on vivait aux eaux. Mais il fit entendre qu'il serait à propos d'éloigner M. de Narbonne.

Au retour des eaux, M. le Dauphin fit de tendres reproches à son épouse sur la trop grande familiarité avec laquelle elley avait vécu. La jeune princesse répondit qu'elle n'avait fait rien de plus en cela que ce qu'elle avait vu faire à l'Electrice de Saxe, sa mère, et à ses sœurs, lorsqu'elles avaient été aux eaux de Pyrmont.

« C'était bon pour votre petite Cour, reprit le Dauphin.

— Qu'appelez-vous petite Cour? répliqua-t-elle. Il ne vous convient ni à personne de parler avec autant de mépris de la.Cour de mon père ni de la maison de Saxe. Puisque vous le prenez sur ce

ton-là, Monsieur, vous serez satisfait, je ne parlerai plus à personne. »

Elle fut effectivement depuis ce temps-là de la plus grande réserve. La petite altercation qu'elle eut avec son mari ne rompit point leur union et c'est depuis celte époque qu'ils eurent tous leurs enfants.

Quant à M. de Narbonne, on lui fit proposer de donner sa démission, ce qu'il accueillit fort mal. Mais comme on lui fît observer que, si l'on parlait au roi de son intrigue, sa liberté serait fortement compromise, il composa et obtint une retraite superbe : le commandement de La Rochelle avec le grade de maréchal de camp et le cordon rouge.

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