LE DUC DE BOURGOGNE
La France a justement pleuré le duc de Bourgogne *, moissonné dans son enfance. On ne vit jamais d'enfant ni surtout un prince né avec d'aussi heureuses dispositions. Il serait monté sur le trône après Louis XV, puisqu'il était frère aîné de Louis XVI, et l'aurait sans doute occupé plus glorieusement que celui-ci.
Quoi qu'il en soit, deux causes bien dilTérenlcs ont contribué à sa perte : ce fut d'une part l'étourderie d'un écuyer, restée voilée par la bonté de cœur de ce petit prince, et de Tautie la noire intrigue d'un vieux médecin.
Le jeune prince, s'exerçant sur un cheval de bois, fit un mouvement trop violent qui lui fit perdre l'équilibre. Son écuyer, pour l'empêcher de
1 . Louis-Xavier, duc de Bourgogne (1751-17C1), le second des enfants du dauphin fils de Louis XV et de la princesse de Saxe.
tomber, Iv saisit par une jambe et la lui luxa. L'écuyer le conjura de garder le silence sur cet événement en lui alléguant qu'il serait honteusement chassé et que lui, sa femme et ses enfants mourraient de faim si l'on en était instruit.
Le prince, moins touché de sa propre souffrance que du danger que courait la fortune de Técuver, lui promit le secret et ne fut que trop fidèle à le garder. Le lendemain on le vit boiter, et malgré tous les efforts qu'il fit pour déguiser son mal il fut obligé de se mettre au lit. Il est visité, palpé, et, comme il n "y eut de sa part aucune déclaration de chute, il ne vint point à l'esprit des médecins que l'os de sa cuisse pouvait être luxé. Ils aimèrent mieux lui supposer des humeurs froides ou^ scrofuleuses et ils le traitèrent en conséquence. Plus on faisait des remèdes pour le guérir, plus son mal augmentait. Il y avait déjà plusieurs mois que cet enfant était la triste victime de la bonté de son cœur et de l'ignorance des médecins, lorsque l'octogénaire Sénac ', premier médecin du roi, fit insinuer adroitement par des gens alTîdés, que la maladie du prince pourrait bien être un virus vérolique.
I. Jcan-Baptisle Sciiac (1693-17701. abjura Je protcslanlisme pour entrer dans la Compagnie de .lésus. puis embrassa la carrière médicale. Médecin du maréchal de Saxe, il devint celui de Louis XV. Conseiller d'Ktat et membre de l'Académie des sciences. Savant praticien, il a laissé de nombreux et remarquables écrits.
Ou dressa en conséquence un mémoire savant dans lequel on indiqua les signes de ce virus qui se trouvait dans le prince. Ce mémoire est présenté au conseil des médecins présidé par Sénac lui-même, qui ne manqua pas d'approuver cette opinion. Quel intérêt avait donc ce médecin qui, assurément avait de très grands talents, de trouver au jeune prince une semblable maladie. Le voici, car de quoi l'homme n'est-il pas capable et à quels excès ne se porte-t-il pas lorsqu'il se livre à quelque passion ?
L'impératrice de Russie Elisabeth avait prié le roi de lui envoyer un bon médecin. M. Poissonier avait été choisi et s'était rendu à Pétersbourg. Outre qu'il était bon médecin, il était bel homme et très aimable. Il avait plu à l'impératrice qui lui donna un rang équivalent à lieutenant-général, le décora de son ordre et lui fit une pension. Tant de grâces ne firent pas oublier à Poissonier le séjour de Paris. Il voulut y revenir et allégua bientôt le prétexte de sa santé pour obtenir la permission de l'impératrice.
Elle y consentit enfin, et, à toutes ses faveurs^ ajouta celle d'écrire au roi pour le prier d'accorder à Poissonier la survivance de la place de son premier médecin.
De retour en France, et admis à une audience du roi, il lui présenta la lettre de l'impératrice. Le roi voulut bien y avoir égard et lui promit en
conséquence de le faire son premier médecin après la mort de Sénac. Lorsque le roi vit ensuite Sénac, il lui dit :
« Mon ami, je vous ai donné un survivancier, mais j'espère que vous vivrez plus que lui. Je n'ai pu me refuser à la demande que m'en a faite l'impératrice de Russie pour Poissonier. »
Sénac dissimula son mécontentement, se flattant bien de trouver un jour l'occasion de punir l'ambitieux Poissonier, d'avoir osé vouloir lui succéder sans son aveu. Il crut avoir trouvé cette occasion dans le prétendu virus vérolique de M. le duc de Bourgogne.
Le rapport de ce virus avec Poissonier venait de ce que ce dernier avait épousé la nourrice du prince, à laquelle seule on pouvait attribuer ce virus dans le cas oii son existence serait prouvée.
Sénac ne manqua pas d'insinuer au roi que la maladie venait infailliblement de la nourrice du prince, et qu'il était d'autant plus porté à le croire que celte femme, dans sa jeunesse, n'avait pas eu une vie bien réglée.
« Je veux m'en assurer, dit-il, en écrivant à Langres et à Dijon où cette femme demeure.
— Écrivez, lui dit le roi, aux évêques de ces deux villes et leur témoignage nous suffira. »
Quelques jours après, Sénac apporta au roi deux prétendues lettres de ces prélats, dans
laquelles M"" Poissonicr était dépeinte sous des couleurs plus que suspectes. Sénac ayant fait voir les lettres au roi. « Vous voilà, Sire, maintenant convaincu, mais je supplie ^ otre Majesté de garder le silence sur ce sujet. » Le roi oubliait facilement ces sortes de [)romesses.
L'indiscrétion de Louis XV mit bientôt M'"' Poissonicr à portée d'être instruite de la dittamation qui provenait du témoignage de deux respectables évêques. Cette femme, qui était d'une rare beauté et qui n'avait aucun reproche à se faire, vint, toute éplorée, se jeter au\ pieds de la comtesse de Marsan, gouvernante des enfants de France. Elle la conjura de se donner la peine elle-même de faire des informations auprès des évêques de Langres et de Dijon. Elle eut la bonté d'écrire et tous deux répondirent qu'il était faux qu'on les eût interrogés sur le compte de jYpno Poissonicr et tous deux rendirent le même hommage à sa vertu.
M""" de Marsan n'eut rien de plus pressé que d'aller montrer les lettres au roi pour le convaincre de la basse imposture de Sénac.
On est curieux de savoir quelle figure fit celui-ci lorsque le roi lui en parla. 11 ne fut nullement déconcerté.
(( Sire, dit-il, je conviens avec Votre Majesté que mes deux lettres étaient supposées, mais c'est mon zèle pour le bien de l'Etat qui me les a fait
imaginer. C'est un mystère qu'il faut que je développe à Votre Majesté.
«Je n'ai aucun doute sur la maladie de M. le duc de Bourgogne, mais comme j'ai vu une cabale infernale dirigée contre moi à ce sujet, j'ai cru qu'il n'y avait d'autre moyen de faire cesser toutes ces clameurs, que de convaincre Votre Majesté afin que je puisse traiter sans obstacle M. le duc de Bourgogne. La conservation de ce prince m'est plus précieuse que mon honneur, que ma vie même et si je suis blâmable c'est à mon zèle seul pour le bien de l'Etat quil faut s'en prendre. »
Le roi aimait Sénac. Le médecin venait l'entretenir tous les matins une ou deux heures pendant qu'il était dans son lit et lui faire tous les petits contes de la Cour et de la ville. Le roi avait pris beaucoup de goût à sa conversation, et la prévention qu'il avait pour lui lui fit envisager l'infamie du médecin comme un beau zèle. Aussi lorsque M. le Dauphin vint lui reprocher la bassesse du procédé de Sénac il lui répondit qu'il fallait au contraire le louer de sa conduite.
Au milieu de tout cela, Sénac faisait saliver le duc de Bourgogne, et au bout de quelques mois le conduisit au tombeau âgé tout au plus de neuf ans.