BONNE FOI DES MEDECINS
L'intérêt des corps est quelquefois bien contraire à l'intérêt de l'iiumanité. Assaillis de maux comme nous le sommes dans cette vallée de larmes, et devant travailler autant qu'il est en nous à nous soulager les uns les autres, il semble que nous devrions avoir du respect et une reconnaissance singulière pour tout liomme qui, par ses réflexions, ses recberches et ses soins peut parvenir à nous procurer ou un préservatif pour quelqu'un de nos maux ou un remède assuré contre quelqu'une de nos infirmités, nous sommes néanmoins assez froids là-dessus; je dirai plus : nous nous montrons quelquefois très opposés au bien qu'on veut nous faire.
Keyser était parvenu à purifier le mercure au point qu'il l'avait rendu infiniment plus propre au traitement des maladies vénériennes. Il les guérissait toutes radicalement avec ses pilules.
Tout homme, sans se déranger de ses affaires, obligé de voyager et même de courrir la poste, pouvait prendre ces pilules sans danger. Le maréchal de Biron, commandant des gardes françaises, voulut en faire l'essai dans son régiment. Cet essai eut un plein succès. Après plusieurs autres essais qui réussirent également, et lorsqu'une expérience de plusieurs années l'eut bien convaincu de la grande utilité de ce remèJe, il en parla au roi et le convainquit de la nécessité d'acheter pour l'Etat le secret de Iveyser. Le roi en parla à son premier médecin. Celui-ci dit qu'il conviendrait que des commissaires de la Faculté de médecine fussent chargés de faire lexpéricnce de ces pilules. On nomma pour commissaires les médecins et les chirurgiens de Bicêtre et de la Salpêtrière. Il résulta de leur rapport que ces pilules guérissaient à la vérité des maux vénériens, mais qu'elles laissaient dans le sang un dépôt plus funeste. Ce qui signifiait assez qu'on ne pouvait s'empêcher de leconnaître la bonté du remède, mais qu'on ne voulait point, à quelque prix que ce fût, que ce remède prévalût, parce que Keyser n'était point de la Faculté, ou parce que son remède une fois admis on aurait laissé là tous les traitements des autres médecins. Le maréchal de Biron, ayant fait part à Keyser de ce rapport, évidemment partial, « Pour que vous n'ayez aucun doute, lui dit-il, Monsieur le Mare-
chai, que ce rapport est le pur ouvrage de la passion, ayez la bonté de faire faire par votre maître d'office des pilules de farine et de savon dont la forme et le goût les fassent ressembler à mes pilules. Vous mettrez ces prétendues pilules dans une boîte, que vous cachetterez vous-même du sceau de vos armes, et vous voudrez bien remettre cette boîte aux commissaires, en leur disant que les pilules dont ils se sont servis pour faire leur épreuve étant déjà trop anciennes avaient perdu leur activité, mais que vous leur en présentez de toutes récentes, avec lesquelles vous les priez de vouloir bien faire une nouvelle épreuve. » Le maréchal fit à la lettre ce que lui avait deinandé Keyser et les commissaires trois mois après firent un nouveau rapport, dans lequel ils soutenaient bien plus affirmativement encore le dépôt funeste que ces pilules laissaient dans le sang, et parlaient d'autres effets que la grande activité des dernières pilules avait occasionnés. Le maréchal parla vainement de la petite supercherie qu'il avait fait à ces Messieurs,, on ne voulut pas l'écouter. Il fit néanmoins acheter au roi le secret de Keyser pour la somme de cent mille francs et mille écus de pension réversibles à sa veuve, mais il n'en fut fait aucun usage, et ce secret est peut-être disparu pour toujours.
Autre trait de r inimitié des médecins contre tout remède spécifique. — Ln chirurgien, dans les
terres du comle de Montmorency, avait trouvé le moyen par une opération nullement dangereuse de guérir les hernies. Ses succès engagèrent le comte de Montmorency à le faire venir à Paris. Il y fit les cures les plus remarquables et ne tarda pas à obtenir de M. le lieutenant de police, qui était alors M. de Sartines, une permission infiniment flatteuse pour exercer son art dans la capitale. Il y avait, malheureusement pour riiumanité souff*rante, trop de gens intéressés à faire des bandages herniaires pour qu'ils n'envisageassent pas avec eftVoi la perte de leur état. Ils firent d'abord tout ce qu'ils purent pour décrier la méthode curative du chirurgien, mais leurs déclamations et leurs manœuvres n'empêchant pas la juste confiance que les malades avaient en lui, ils imaginèrent un moyen plus sûr, ce fut de s'en défaire. Ce qu'il y a de certain, c'estque M. de Sartines fut averti de leur dessein et fit prévenir le chirurgien de se tenir sur ses gardes, et surtout de ne pas s'exposer à sortir la nuit. Bref, cet homme se trouva bientôt obligé d'abandonner Paris. Le même acharnement qu'on avait à le perdre le suivit en province. Il y aura vraisemblablement péri et l'on ignore s'il a laissé à quelqu'un le secret de son art. Pauvre humanité ! plus pauvre encore par la malice des hommes que par les infirmités naturelles.
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