I. Bru de Louis XV, voy. page 70, noie i
qu'elle était venue en France. M. de Boisgiront, en répousant, avait été fait fermier général. Il avait une fortune de 3o.ooo livres de rente, dont il laissait la disposition à sa femme. Celle-ci tenait une fort bonne maison et faisait profession de ne recevoir que des personnes honnêtes. Elle était citée par tous comme un modèle de probité et de vertu et, jouissant de la confiance de M'"*" la Dauphine, elle n'avait pas moins su gagner celle de M. le Dauphin. Elle ne se mêlait auprès d'eux d'aucune intrigue et ne sollicitait jamais leurs bontés qu'en faveur des malheureux, .lamais elle ne disait du mal de personne, et l'envie ni la jalousie n'avaient jamais eu d'accès dans son cœur. Elle était enfin d'une bienfaisance reconnue. Ce n'est donc point une femme de ce caractère qu'on pouvait soupçonner de semblables vols. Les soupçons tombèrent donc uniquement sur le valet de chambre. On l'interrogea de toutes les manières. Il nia constamment d'avoir fait le moindre vol. « Qui donc les aura faits, si ce n'est point vous? » 11 se contentait de répondre : (( M""" de Boisgiront »; et il ne venait seulement pas dans l'esprit d'interroger celle-ci. On n'avait aucune preuve contre le valet de chambre. On se contenta donc de le tenir renfermé dans une prison. On avait envoyé le signalement du médaillon à tous les orfèvres des principales villes de l'Europe. Ce ne fut qu'au bout de trois ans
qu'un orfèvre d'Amsterdam reconnut les diamants signalés dans les mains d'un Juif. 11 retint les diamants et fit arrêter le Juif. On le dit à M. de Saint-Florentin', ministre de la maison du roi, et, d'après ses ordres, les diamants et le Juif lui sont envoyés. Il interroge le Juif, qui avoue que les diamants ont été détachés d'un médaillon ; qu'il les a achetés à une dame; il dit le temps, la maison oii il les a achetés. On lui demande s'il reconnaîtrait cette dame. « Oui, dit-il, je n'aurai aucune peine à la reconnaître. » Toutes ces indications du temps, du lieu et de la personne tombèrent évidemment sur M""" de Boisgiront. M. de Saint-Florentin fait passer le Juif dans un cabinet et envoie chercher M'"'' de Boisgiront, qui est très empressée de se rendre à son invitation. (( Madame, lui dit-il, la confiance particulière dont vous honorent M"" la Dauphine et M. le Dauphin, la haute estime dont vous jouissez dans le public ne me permettent pas d'avoir le moindre soupçon sur votre compte, et, comme vous n'avez point de reproche à vous faire, les formalités que j'ai à remplir à votre égard ne peuvent avoir rien d'humiliant pour vous » ; et, sans lui laisser le temps de répondre, il sonna, et sur-le-
I. Louis Phelypeaux, duc de La Vrillièrc, comte de Saint-Florentin (i 705-1777), ministre d'État (17G 1-1770), duc en 1770, favori de Louis \V; Louis W I le remplaça par Maleslierbes.
champ entra le Juif, qui, du plus loin qu'il la voit, s'écrie : « Oui, en la voyant, c'est elle. » M'"*^ de Boisgiront pâlit, mais bientôt, se remettant, elle demande avec effronterie quelle est cette insolence avec laquelle on la traite; mais le Juif l'entreprend et lui rappelle toutes les circonstances de la vente, d'une manière si précise et si convaincante qu'elle ne put point le nier. Elle cherche à couvrir sa honte par la colère, à laquelle succèdent les larmes, puis enfin elle avoue son crime et tous les autres vols qu'elle avait faits. On lui demande quel attrait elle avait donc trouvé à cet indigne manège, puisqu'elle était dans une position si fort au-dessus de tous les besoins. Elle répond ingénument qu'elle avait contracté cette habitude dès son enfance; que sa mère non seulement la lui avait laissé prendre, mais l'avait elle-même excitée et encouragée à voler, parce qu'elle était elle-même voleuse ; que les louanges qu'elle lui donnait toutes les fois qu'elle faisait le moindre vol la rendait glorieuse, et qu'elle n'avait jamais pu se guérir de celte mauvaise habitude. Cette femme, une fois démasquée sur cet article, le fut bientôt après sur quelques autres. Il se trouva qu'avec tous ses airs de vertu, ce n'était qu'une libertine qui se livrait à toutes sortes de débauches dans sa maison de campagne, par respect pour M'"' la Dauphine. On se contenta d'enfermer cette scélérate dans un cou-
vent pour le reste de ses jours. Le malheureux valet de chambre, qui était depuis trois ans la triste victime de ses vols, rentra dans les bonnes grâces de M'"'' la Dauphine, qui, par le don d'une pension et toutes sortes de bontés, travailla à le dédommager de l'injustice qu'on lui avait faite.