‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 49 sur 121 · MEPRISE RUSSE · texte numérisé non relu

MEPRISE RUSSE

Du laconisme dont usent les grands vis-à-vis de leurs inférieurs résultent des inconvénients, qui ont quelquefois des suites funestes. Les grands veulent qu on les devine, et, quoiqu'ils parlent souvent d'une manière très équivoque, ils ne peuvent point souffrir qu'on les interroge. Le cuisinier du comte d'Osterman', ministre de l'Impératrice de Russie Elisabeth, étant mécontent, avait disparu. Le chef de la police russe étant venu prendre les ordres du ministre, celui-ci, sans lui parler de l'évasion de son cuisinier, lui

I. André, comte d'Oslermann, Allemand passé au service de la Russie, obtint la confiance de Pierre le Grand, fut chancelier sous Anna hvanowna. membre du conseil de régence pendant la minorité d'Ivan VI. La tsarine Elisabeth le disgracia. Son fils fut chancelier sous Catherine II et très en faveur auprès de Paul I". 11 fut renvoyé de la cour par le tsar Alexandre î".

ordonna de faire des recherches pour le retrouver et s'exprima si brièvement et si peu clairement, que tout ce que put entendre le chef de la police était de lui faire trouver un cuisinier. Précisément, dans ce même jour, un vaisseau arrivé à Gronsladt y avait apporté un cuisinier français. Le chef de police le mande et l'arrête pour le ministre, auquel il vient annoncer qu'il lui a trouvé un cuisinier. Le ministre, cioyant que c'était son cuisinier retrouvé, ordonne qu'il soit bien reçu. Ce terme était assez clair pour les gens chargés d'exécuter cet ordre. En conséquence, des centaines de coups de bâton sont l'honorable réception faite au cuisinier français, et puis on l'enchaîne dans une prison. Les cris de ce malheureux, entremêlés de paroles françaises, frappèrent les oreilles d'un de ses compatriotes, qui trouva le moyen de pénétrer jusqu'à lui et d'apprendre de sa bouche sa mésaventure. Bien convaincu de son innocence, il va en informer le ministre de France, qui, après s'être bien informé de l'injustice du traitement qu'il éprouvait, dressa une note pour être présentée à l'Impératrice, dans laquelle il se plaignait de l'inhumanité exercée envers un homme de sa nation, sans qu'il y eût donné la moindre occasion, et il porta cette note au comte d'Osterman lui-même pour la présenter à Sa Majesté. Le comte d'Osterman le conjura de retirer la note, et par ac-

commodément il fut convenu, entre eux, qu'il donnerait 24.000 roubles de dédommagement au cuisinier, qui, après avoir été guéri de ses plaies, serait obligé de quitter la Russie.

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