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LE CARDINAL DE TEXCIX

M. Yzard, ofïicier de je ne sais quel régiment, avait étudié à Grenoble avec l'abbé de Tencin*. Ils avaient été fort liés ensemble. Cinq ou six ans après leur séparation, le premier eut occasion de venir à Paris et se proposait d'y voir son ancien ami, lorsque, traversant le jardin des Tuileries, il croit l'apercevoir rêvant profondément au bout d'une allée. Il s'approche pour s'en assurer, et le

1. Pierre (iuérin de Tencin , né à Grenoble (^1680-1758), d'abord grand vicaire de Sens, puis abbé de Vesclai : il fut lie avec Law, grâce aucjuel il s'enrichit, alla à Rome comme ambassadeur, fut nommé archevêque d'Embrun, puis cardinal, puis archevêque de Lyon. Il ambitionnait le ministère et était capable de le rpmplir. Il dut sa fortune au crédit de sa sœur, la célèbre Claudine- Alexandii ne, marquise de Tencin, intrigante de premier ordre, mais femme d'esprit, dont le salon fut le rendf^z-vousde tous les savants et les beaux esprits de son temps.

reconnut. Us s'embrassent, et après les premiers compliments :

({ A quoi donc, lui dit rofficier, rêviez-vous si profondément lorsque je vous ai joint ?

— Mon ami, lui répondit-il, je roulais depuis deux heures la plus importante délibération de ma vie.

— Comment donc?

— Il n'était question de rien moins, dans mon conseil dÉtat, que de savoir si je serais Maréchal de France, Chancelier ou Cardinal. »

M. Yzard le legarde et croit qu'il est devenu fol. « Parlez-vous sérieusement, lui dit-il ?

— Oui, sans doute, très sérieusement, n'allez pas me croire un insensé. Vous en serez bientôt détrompé, lorsque vous m'aurez entendu. J'ai perdu mon frère aîné, et je dois aujourd'hui me décider à prendre l'épée ou la robe ou à rester dans l'état ecclésiastique. Mon père ne m'accorde pas un plus long délai qu'aujourd'hui pour lui faire passer ma résolution. J'ai pesé les avantages et les inconvénients des trois états. Je serais, je vous avoue, très flatté d'être Maréchal de France; mais je ne pourrais guère me flatter c'' river à ce grade que très vieux. Ce ne serait do pas un grand avantage. Si j'entre dans la roh^, mon père me fera passer la place de présiden . Je me distinguerai dans cet état, et je rie don point que je ne parvienne à être Chancelier; mai

il me faudra étudier toute ma vie, et je n'en serai même pas dispensé lorsque je serai devenu Chancelier. Il me semble que je trouverais donc mieux mon compte en restant dans l'état ecclésiastique; j'ai déjà un prieuré de 8.000 mille livres de revenu, que je serais fâché de perdre. J'arriverai à l'épiscopat sans me donner beaucoup de peine,, et, dans mes calculs, le cardinalat ne saurait me manquer, à cet âge où l'on peut jouir encore.

— Ne dirait-on pas, à vous entendre, reprit M. Yzard, qu'il dépend entièrement de vous d'être Maréchal de France, Chancelier, ou Cardinal ?

— C'est très vrai, répond l'abbé de Tencin ; soyez très persuadé d'une chose : qu'un homme d'esprit qui se met fortement dans la tête d'être telle ou telle chose, qui y pense le jour et la nuit, le matin et le soir, qui en est constamment occupé^ qui dirige toutes ses actions comme toutes ses pensées vers cet objet, doit nécessairement y parvenir. Si donc je me mets dans la tête d'être Maréchal de France, je le serai; Chancelier, je le serai ; mais dans le choix des trois états, je me décide à être Cardinal, et je vous déclare d'avance que je le serai. »

L'abbé de Tencin tint parole à son ami. Il fut fait Archevêque de Lyon, et son grand zèle pour la constitution Unigenitus lui valut le chapeau de Cardinal. Il est certain que rien, pour ainsi dire, ne résiste à la force de la volonté, lorque d'ail-

leurs on a une assez grande étendue d'esprit pour la bien diriger.

(( Comment avez-vous fait, demandait-on à Newton, pour trouver tant de belles découvertes ?

— En voulant les trouver, en y pensant toujours », répondit Newton.

CTnI,

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