‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 54 sur 121 · L'ABBE DE BERNIS · texte numérisé non relu

L'ABBE DE BERNIS

L'on n'ignore pas que l'abbé de Bernis^ signala sa première jeunesse par son esprit et par sa galanterie. M'"*" d'Étiolés, depuis marquise de Pompadour, avait montré beaucoup de goût pour lui. Devenue la favorite du roi, elle s'empressa de solliciter pour lui des bénéfices, elle le peignit comme un homme de qualité pauvre qui lui avait rendu des services auprès de son mari, et comme étant l'ami de celui-ci plus que le sien, et se fit autoriser du roi pour aller de sa part demander pour lui une abbaye alors vacante à M. l'Évêque de Mirepoix. Ce prélat, qui n'était

I. François-Joachim do Pierres de Bernis (1715-1794). Le type de l'abbé de cour, poète et homme politique. A vingtneuf ans il était de l'Académie; favori de M"" de Pompadour, il fut nommé premier ministre en 1756, signa l'alliance avec l'Autriche, mais se démit en 1758. Archevêque d'Albi, puis ambassadeur à Rome, il se fixa dans cette ville lors de la Révolution et y mourut.

pas courtisan, répondit, lorsque la marquise se fit annoncer, qu'il ne recevait point de femmes de son espèce. Mais que cette réponse lui fut ou ne lui fut pas rapportée, elle fit ouvrir les deux battants, entra dans le cabinet de l'Évêque, et lui dit sa demande de la part du roi.

« Si le roi, répondit-il, demande cette abbaye pour l'abbé de Bernis, vous pouvez lui dire. Madame, que je ne peux pas la lui donner. Si le roi m'ordonne de le faire, il peut le faire faire par tout autre, mais moi je donne ma démission. »

La favorite était fort en colère, mais elle sut se modérer et attendit une occasion plus favorable pour faire placer son ami. Elle ne put néanmoins pas contenir l'humeur qu'elle en avait, au point que le roi n'en fût informé; et ses ennemis profitèrent malignement de la circonstance, pour faire entendre au roi qu'elle avait beaucoup de goût pour l'abbé de Bernis. Le roi en était jaloux, et sa jalousie perçait assez, pour que la favorite n'en eût de grands ménagements. Soit que l'abbé de Bernis le lui eût insinué, ou qu'elle-même l'eût imaginé, elle résolut de le faire entrer dans la carrière ministérielle.

Elle le proposa donc au roi comme un homme très capable de réussir dans la diplomatie, puisqu'à une grande naissance, à une figure et des manières très nobles, il joignait beaucoup d'esprit et de sagacité. Cette demande fit d'autant

plus de plaisir au roi, que d'une part il éloignait d'auprès de sa favorite un rival redoulable, et que, de l'autre, il voyait bien qu'elle n'avait pour lui une passion bien forte, puisqu'elle demandait elle-même son éloignement. Lambassade de Venise vint à vaquer. L'abbé de Bernis y fut nommé avec un traitement considérable, et une somme de loo.ooo francs pour monter sa maison. Il prévit dès lors quelle serait sa fortune et l'annonça d'avance à M'"*' de iVarbonne, en présence de M. de Saint-Maixent, qui me l'a rapporté. Il fît son ambassade dune manière brillante, c'està-dire que tout ce qu'il faisait ou quil écrivait était toujours rapporté au roi sous les couleurs les plus avantageuses, soit par le ministre des affaires étrangères, ou par tous les autres, qui pour plaire à la marquise le préconisaient à Tenvi. L'on ne prétend pas contester pour cela le mérite réel de l'abbé de Bernis; mais il n'est point douteux que ce mérite ne fût fort exagéré.

Quoi qu'il en soit, le roi avait les oreilles tellement rabattues de l'éloge qu'on en faisait, que, trois ans après, le ministère des affaires étrangères étant devenu vacant, il crut ne pouvoir mieux faire que de le lui confier.

Le roi n'en était plus jaloux, ou il était bien convaincu que, quoiqu'il eut l'amitié de la marquise, il n'avait pas son cœur. Ce fut un triomphe pour elle. La demande du chapeau de Cardi-

nal, et sa noniiiialion à l'Archevêché d'Albi suivirent de près son entrée dans le ministère, qu'il remplissait fort honorablement, et sans se mettre dans la dépendance à l'égard de celle qui l'y avait élevé.

Un jour le roi, qui avait pris beaucoup de goût pour lui, et qui se plaisait à lui ouvrir son cœur, lui dit qu'il était bien ennuyé de voir le peu d'accord qu'il y avait entre ses ministres : que chacun voulait faire à sa tête, aucun d'eux n'ayant assez d'autorité pour dominer les autres : que les rois, ses prédécesseurs, sans doute pour éviter cet inconvénient, s'étaient le plus souvent décidés à prendre un premier ministre. Il demande là-dessus son avis au Cardinal de Bernis, qui lui répondit que cette question méritait un mûr examen et qu'il demandait à Sa Majesté la permission de lui présenter ses idées par écrit, après avoir pris un peu de loisir pour les méditer. Il lit un mémoire parfaitement raisonné sur cet objet, dans lequel il prouvait, qu'il fallait que le roi eût un premier ministre ou qu'il en fit luimême les fonctions, comme avaient fait Henri IV et Louis XIV, ce qui lui donnerait beaucoup d'embarras et qu'il pourrait éviter par le moyen d'un premier ministre, sans rien perdre de son autorité.

Le roi fut enchanté de ce mémoire, dans lequel le Cardinal prévenait, qu'il était bien éloigné de

donner un semblable conseil par aucune vue d'intérêt, n'ayant uniquement pour motif que le bonheur du roi et le bien de ses sujets. Dans la joie qu'en eut le monarque, il se pressa de le montrer à sa favorite, croyant que son attachement pour le Cardinal lui ferait partager la gloire qui lui en revenait, mais la marquise ne l'entendit pas de même. Elle voyait dans un premier ministre la perte de toute son influence, elle ne pouvait pas se flatter de gouverner le premier ministre, tandis que tous les ministres isolés avaient besoin d'elle pour se soutenir dans leurs places. Elle chercha donc à persuader au roi que c'était la pure ambition et le désir de le gouverner lui-même qui avait pu inspirer au Cardinal la hardiesse de lui présenter un pareil mémoire. Elle travailla dès lors à perdre le Cardinal et elle n'eut pas de peine à y parvenir.

Ce fut dans la première conférence qu'elle eut avec lui, après la lecture de ce mémoire, qu'elle le traita de preslolef, et qu'elle lui dit qu'elle l'avait tiré de la boue.

« On peut, lui répondit-il, tirer de la misère des hommes comme moi, mais ce n'est que des gens comme vous qu'on tire de la boue. »

Elle se vengea, en le faisant exiler dans son diocèse.

Il est certain que le Cardinal de Bernis avait donné de très bonne foi et sans aucun motif per-

sonnel son avis au roi. Cet avis était on ne peut plus sage, vu le caractère indolent et faible de Louis XV, et, s'il l'eût suivi, il n'eût point préparé, par les changements continuels des ministres et cette foule d'inconséquences qui ont caractérisé les dernières années de son règne, le règne plus versatile encore de son successeur au trône'.

I. II est bon constamment de se rappeler ce que nous avons dit dans notre préface : ces Historiettes n'ont nulle valeur historique, une simple valeur anecdotique; récits des salons de l'époque, contés avec toutes les opinions personnelles du couleur.

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