‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 55 sur 121 · ET LE DUC DE CHOISEUL · texte numérisé non relu

ET LE DUC DE CHOISEUL

M'"' de Clermont-Gallerande, née sans fortune, vivait dans un couvent. Le duc de Bran cas, son cousin, homme septuagénaire et infirme, l'en faisait quelquefois sortir, et se plaisait à causer avec elle. Un jour, prévoyant bien qu'il n'aurait plus longtemps à vivre, et voulant lui procurer quelque avantage, il la fît venir et manda en même temps son notaire. Il dit à celui-ci qu'il voulait faire du bien à sa cousine, en lui donnant tel ou tel objet, qu'if fallait donc qu'il en dressât l'acte de telle manière que ses héritiers ne pussent lui faire aucune chicane. Le notaire, qui connaissait parfaitement les affaires du duc, y trouva de grandes dinicultés. Le duc en parut ainigé.

« Eh! bien, mon cousin, lui dit M"' de Clermont, puisque vous êtes si bien disposé en ma faveur, épousez-moi et, si vous ne pouvez point me

rien assurer, vous me donnerez au moins un titre qui me procurera du pain. »

Le duc goûta la proposition ; le notaire l'appuya, en disant qu'il pourrait lui faire un douaire qui passera avant tel ou tel objet ; en conséquence, il reçoit l'ordre de dresser un contrat de mariage au lieu d'un testament. On envoie aussitôt après une personne de confiance auprès de M. l'archevêque de Paris, qui donne des dispenses pour le mariage. Il se fit le lendemain au point du jour, en présence de plusieurs parents ou amis. Le duc la laissa bientôt veuve, mais avec le titre de duchesse et un douaire de mille ou deux mille écus.

Son titre lui valut ensuite l'honneur d'être nommée première dame d'honneur de M""' la Dauphine, ce qui lui procura dix mille livres de revenus. C'était là toute sa fortune, qui, quelque modique qu'elle fût, suffisait cependant pour soutenir son rang, grâce à son économie. Elle avait la noble fierté de ne rien demander pour elle, et personne à la Cour n'avait le noble courage de solliciter en sa faveur. Cela était réservé au duc de ChoiseuP.

T. Eticnne-P'rançois, duc de Choiscul (1719-1780), d'abord militaire, puis homme d'État qui a laissé un souvenir éclatant, servit noblement et utilement son pays en réorganisant l'armée, relevant la marine et les colonies, rétablissant l'influence française en Europe (le Pacte de famille). Le type du grand seigneur du dix-huitième siècle.

Ayant été fait ministre de la guerre, dans un travail qui lui fut présenté sur les poudres et salpêtres il trouva la libre disposition d'un bon de vingt-cinq mille livres de rente, et il songea à M"'^ la duchesse de Brancas. En conséquence il demanda au roi la permission d'en disposer en faveur de cette dame.

« Sire, dit-il, j'ai pensé que rien ne serait plus convenable que d'en gratifier M'"* la duchesse de Brancas.

— Vous y prenez donc un grand intérêt, lui répondit le roi ?

— Sire, je n'ai eu l'honneur de souper avec elle qu'une fois, il y a dix ans. Depuis ce temps-là je ne l'ai pas vue; mais je souffre de voir qu'une dame de son rang, de son mérite, et la première dame d'honneur de M'"" la Daupliine, n'ait que neuf à dix mille livres de rente pour vivre. »

Le roi applaudit à ce noble intérêt et signa le bon. Ce bon fut ensuite envoyé à la duchesse qui, ne sachant pourquoi on le lui envoyait, et voyant qu'il partait du ministère de la guerre, désira s'en éclaircir, en faisant demander un rendez-vous au duc de Ghoiseul. Le ministre ayant demandé au valet de chambre de la duchesse si elle serait visible dans ce moment, et celui-ci lui ayant répondu qu'il l'avait laissée tout habillée, et prête à sortir aussitôt qu'elle aurait sa réponse, il se hâta d'aller la lui porter lui-même.

— IKÎ —

(( Madame, lui dit-il en l'abordant, vous vouliez venir chez moi, mais je viens prendre vos ordres. »

Après l'avoir remercié de son extiéme politesse pour elle, elle lui dit qu'elle avait reçu un bon du roi, qui l'avait fort surprise;" qu'elle avait d'abord ignoré à qui elle en avait l'obligation, mais qu'elle voyait bien que c'était à lui qu'elle le devait, et qu'elle était ravie de lui en faire ses remerciements, en lui demandant toutefois ce qui avait pu lui valoir un service de cette importance.

« Madame, lui répondit-il, souvenez-vous d'une certaine soirée qui me tenait bien sur le cœur. J'ai toujours désiré de m'en venger. L'occasion s'en est présentée, et je l'ai saisie avec avidité. »

Or, quelle était donc cette fameuse soirée? Je vais la raconter; mais pour bien l'apprécier, il faut auparavant que l'on sache ce qu'était alors M. le duc de Choiseul. Sous le nom de comte de Stainville, il ne jouissait pas d'une grande réputation ; il faisait des dettes qu'il ne payait pas et était pour les mœurs un espèce de brigand, mais il avait beaucoup d'esprit et plus d'intrigue encore. Voici deux traits qu'on lui attribue.

On prétend qu'il fit la gageure de brouiller trois ou quatre femmes qui vivaient dans la plus grande intimité, ce qui ne devait pas être bien

difficile, mais, ce qui devait l'être beaucoup plus, de les récoucilier ensuite. Je ne sais comment il s'y prit, mais il gagna la gageure.

On prétend qu'il en fit une autre non moins scandaleuse et plus atroce. Ce fut de séduire la femme qui passait pour la plus vertueuse de la Cour, et d'en fournir les preuves avant trois mois, et l'on ajoute que, quoique cette femme fût prévenue de cette gageure, il réussit effectivement à la séduire, en employant, avec une adresse extrême, tout ce qu'on peut insinuer de flatteur pour captiver l'amour-propre d'une femme.

Après ces échantillons de son esprit et de son cœur, voici maintenant le sujet de sa reconnaissance pour W"" la duchesse de Brancas. Pendant que le comte de Stainville menait à Paris cette vie de brigand, il fit solliciter le roi, par le premier gentilhomme de la chambre, de vouloir bien lui permettre de suivre la chasse, et lui donner en même temps la marque de bonté de l'inviter à son souper. Louis XV le promit. Il en parla à M"" de Pompadour à qui cela déplut. Elle aurait voulu le faire déprier, mais le roi répondit qu'il ne voulait pas donner ce désagrément à un homme de la naissance de M. de Stainville.

« Cela étant, lui dit l'orgueilleuse maîtresse, vous lui ferez, si vous voulez, les honneurs de votre table. Pour moi, je ne le regarderai seulement pas.

— Vous ferez ce qu'il vous plaira », répondit le roi.

EtTectivemcnt, lorsque M. de Slainville fui introduit, M""" de Pompadour ne daigne seulement pas lever les yeux sur lui, et à son exemple tous les courtisans le repoussèrent et ne lui répondirent que par des monosyllabes. I/on prépare les parties, et tous les arrangements se font de manière que le comte de Slainville reste seul sans jouer. L'éliquette exigeait qu'il restât debout tout le temps, et, pendant tout ce temps, il n'avait personne avec qui causer, personne qui lui témoignât la moindre bienveillance. On peut juger quel était son embarras et quel devait être son ennui.

M'"' la duchesse de Brancas avait commencé une partie de piquet avec un second. Elle voit le comte de Slainville dans cette alTreuse position. Elle en est touchée et, quoiqu'elle ne le connut point, elle songe à le tirer d'embarras, dût-elle s'attirer la haine de la favorite. Dans cette généreuse disposition, elle demande à son second s'il ne voudrait pas avoir la complaisance de jouer pour elle, et à ceux contre lesquels ils jouaient s'ils ne voulaient pas lui permettre de laisser ses intérêts dans les mains de son second.

(( J'aurais, dit-elle, à parler à Monsieur, en montrant le comte de Slainville, et ce sera pour moi une bonne occasion. »

La chose ainsi convenue, elle s'approche du

pauvre malheureux et lui parle avec une sorte d'intérêt. Oh! comme le comte fut sensible à ce procédé. Comme il se sentit soulagé d'un poids énorme,

La duchesse lui demande s'il jouait au piquet^ et s'il ne serait pas bien aise de faire une partie avec elle.

(( Très volontiers, dit-il. »

On apporte une table et ils jouent. Il donne ensuite le bras à la duchesse pour la conduire au souper et s'asseoit à côté d'elle. C'est ainsi qu'elle lui sauve les désagréments d'une soirée et d'un souper qui auraient été affreux pour lui ; et il s'en souvint lorsqu'il lut duc de Choiseul.

Eh bien ! cet homme, que M'"^ de Pompadour refusait alors de voir, ne tarda pas, tant il avait des ressources dans l'esprit, à gagner ses bonnes grâces. Elle le fit d'abord nommer ambassadeur à Venise S bientôt après à Vienne-. Elle le fit ensuite appeler au ministère des affaires étrangères', d'où il passa au ministère de la guerre ^

1. A Rome, et non à Venise. Choiseul y obtint de Benoit XIV l'encyclique sur les billets de confession et le refus de sépulture, qui apaisi les (juerelles de la bulle Unigenitus.

2. Il y fit, avec iMarie-Thérèse , le traité d'alliance contre la Prusse.

3. A la chute du cardinal de Bernis (1758). 'i. A la mort du maréchal de Belle-lsle.

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