LE COMTE DE SAINT-GERMAIN
On a débité beaucoup de fables sur le comte de Saint-Germain'. Ce qu'il y a de certain, c'est que cet homme avait beaucoup d'esprit, qu'il était très aimable, possédait plusieurs langues, qu'il était très instruit, fort riche et fort libéral, quelquefois même magnifique et en même temps très simple et très uni dans ses manières. Sa taille était de 5 pieds 5 pouces. Son air était spirituel, sa physionomie agréable et il jouissait d'une bonne santé. Il paraissait avoir une quarantaine d'années dans le premier temps qu'il
I. Il s'agit de cet avenlmicr, dont on ignore le vrai nom et la famille, que le maréchal de Belle-lsle ramena d'Allemagne et présenta à la Cour en 17^0. 11 plut à M""" de Pompadour et à Louis XV qui l'admit dans son intimité. 11 prétendait avoir vécu plusieurs siècles, avoir connu Charles- Quint. François I" et Jésus-Christ lui-même. Ce mystificateur était peut-être un espion. Il mourut en 178^1.
s'est montré à Paris. Il avait beaucoup voyagé; mais, comme toutes les fois qu'il changeait de pays il y laissait les gens qui l'avaient servi pour en prendre d'autres dans les pays où il allait, on ne savait de ses voyages que ce qu'il voulait en dire lui-même. Il est assez vraisemblable qu'il mettait quelquefois de l'exagération dans ses l'écits; et c'est peut-être ce qui a fait imaginer sur son compte des choses encore plus invraisemblables que celles qu'il en rapportait lui-même.
Le duc de Choiseul, ministre de la guerre, désirant de connaître cet homme extraordinaire, engagea le prince de Tingri' de lui donner un jour à souper avec lui. Le comte de Saint-Germain ne se mit nullement en frais pour le ministre dans ce souper. Il parla avec simplicité et bonhomie. Cela ne faisait pas le compte du duc, qui, au dessert, se permit de lui dire familièrement :
(( Allons, Monsieur le Comte, racontez-nous donc quelqu'une de ces histoires extraordinaires qui vous sont arrivées.
— Monsieur le Duc, lui répondit le Comte, est-ce comme ministre que vous exigez cela de moi, ou me le demandez-vous comme pour servir à
I. Glirétien Louis do Monlinorcncy-Luxembourg, prince de Tingry (1O75-17AO), fds du grand maréchal de Luxembourg, servit sous son père et sous Villars. fut un vaillant honnne de guerre lui-même. Maréchal en i73'|.
l'amusement de la société. Si c'est comme ministre, vous abusez de votre autorité ; si c'est comme pour un passe-temps, je n'ai rien à vous répondre. »
En disant cela, il le regardait avec fierté, et le duc de Choiseul, qui ne baissait guère les yeux devant qui que ce soit, les tint alors respectueusement baissés, car il n'ignorait pas que le Comte de Saint-Germain était admis chez le roi, lorsqu'il le voulait. Il lui suffisait de dire un mot à un huissier de la chambre, et celui-ci allait l'annoncer au roi, qui le faisait entrer sur-le-champ, et passait quelquefois des heures entières avec lui.
Le roi lui donna, j'ignore si cesten propriété ou seulement pour en jouir, la terre de Chambord; il y fut installé parM.de Sommcrive, qui en élait gouverneur, et qui le reçut d'une manière très magnifique. Il offrit de la manière la plus gracieuse une tabatière superbe, enrichie de diamants, à M'"^ de Sommcrive, mais un regard de son mari ne lui laissa point la liberté d'accepter cet offre. Cette tabatière fut ensuite adroitement laissée par le comte de Saint-Germain dans l'appartement de cette dame, qui, par le conseil ou l'ordre de son mari, la lui renvoya aussitôt après. Il ne garda Chambord que pendant deux ans.
Parmi les traits de générosité du comte de Saint-Germain, en voici un bien constaté. Il avait
été adressé à Dijon à M'"^ de Lenoncourt, qui lui donna un souper et une fête magnifique. L'on s'entretint, dans ce souper, d'une jeune veuve lingère ou marchande de modes dont la boutique venait d'être consumée par un incendie ; on s'apitoyait beaucoup sur son malheur, parce qu'elle était fort estimée, et l'on fît la proposition de faire pour elle une quête. Le comte de Saint- Germain demande à M"" de Lenoncourt ce que pouvait valoir cette boutique ou ce qu'il faudrait pour rétablir les affaires de cette veuve. M'"*^ de Lenoncourt consulte là-dessus les autres dames, qui répondent assez généralement qu'il ne lui faudrait pas moins de 24.000 francs.
« Eh bien ! Mesdames, reprit le comte, ayez la bonté de me l'envoyer demain matin, et je verrai ce que je pourrai faire pour elle. »
Elle lui fut en effet envoyée, et le comte lui délivra sur-le-champ une lettre de change de 2^.000 francs sur Paris, qui fut exactement acquittée. Pour se dérober aux remerciements que cela lui aurait attiré, il quitta Dijon aussitôt après.
M"' de Pompadour recevait parfaitement le comte de Saint-Germain. Il y a toute apparence que le roi l'avait mise dans le secret de sa naissance et de sa fortune', mais il est certain qu'il