DÉJEUNER PROPHETIQUE
MM. d'Armentières, de Lally et de Rediiigue, tous trois lieutenant généraux et fort liés ensemble, en revenant du Bois de Boulogne où ils avaient été se promener à cheval, dans une belle matinée de printemps, passèrent devant un jardin dont la porte était ouverte, et qui parut digne de fixer leur regards.
« Voilà, dit l'un deux, un bien joli jardin, voulez-vous que nous descendions pour nous y promener.
— Très volontiers, dirent les autres. »
Ils mettent pied à terre, et, apercevant un jardinier, ils lui demandent si leur maître ne trouvera pas mauvais qu'ils entrent.
(( Non, assurément, Messieurs, vous lui ferez bien de l'honneur. »
Ils voient tout près de là un joli cabinet de verdure et vont s'y placer. A peine y sont-ils,
qu'un Monsieur vêtu d'une belle robe de chambre de Perse se présente à eux et les salue profondément.
« Vous êtes le maître de ce joli jardin, Monsieur?
— Oui, Messeigneurs, répondit-il, et le maitre et tout ce qui s'y trouve sont à votre service. ))
Après quelques compliments de part et d'autre : c( Messeigneurs, leur dit leur hôte, vous ne seriez peut-être pas fâchés de vous rafraîchir!* et, pour moi, je serai fort aise de vous oftVir d'un vin que vous ne trouverez pas mauvais.
— Monsieur, vous avez des manières si franches et si engageantes, que nous ne saurions vous refuser. »
Leur hôte les quitte, et, quelques minutes après, deux laquais viennent dresser une table, sur laquelle on place avec un jambon, un pâté et des bouteilles, dont les bouchons à demi cirés annonçaient un vin qui avait vieilli dans la cave. Ces Messieurs le goûtent et le trouvent paifail. Ils étaient tous trois amateurs, et ils conviennent qu'il serait difllcile d'en boire de meilleur. Les voilà donc tous trois en tiain de manger et de boire.
(I Eh, morbleu! dit M. d'Armentières, tandis que notre hôte nous régale si bien, ce galant homme reste là sans rien faire. Allons, Monsieur,
asseyez-vous donc auprès de nous et l)uvons ensennble.
— Non, Messeigneurs, répondit-il, je sais ce que je vous dois, et je m'estime trop heureux d'avoir l'honneur de vous servir. »
Plus il se montre modeste et leur marque du respect, plus ils font d'instance, pour qu'il se mette à table avec eux. Il continue de s'y refuser; ils veulent absolument en savoir la raison.
« Messeigneurs, leur dit-il enfin, vous ignorez que je suis Chariot.
— Quoi! Chariot, reprirent-ils, l'exécuteur des hautes œuvres?
— Oui, précisément.
— Eh bien, dirent-ils, vous n'en êtes pas moins un galant homme, et votre vin n'en est pas plus mauvais. »
Ils continuèrent d'en boire d'autant ; comme ils commençaient à en être un peu échauffés, ils se mirent à raisonner sur le métier de Chariot et celui-ci leur en rendit compte avec sa modestie ordinaire, en leur faisant observer toutefois qu'il ne s'employait point aux exécutions ordinaires, qu'il avait des garçons pour ce ministère, se réservant lui-même pour les grandes occasions, comme pour un grand seigneur, tel que vous.
(( Ah! parbleu, M. Chariot, dit M.d'Armentièrés, souvenez-vous de ce que je vais vous dire : voyez-vous mon ami Lally, en le montrant, il
vient d'être nommé pour aller commander aux Indes. Je le connais, c'est un homme franc, loyal, mais étourdi, et qui se fera de mauvaises affaires dans ce pays-là. A son retour, je vous le recommande et prenez-en bien soin.
— Je vous promets, Monseigneur, que si ce malheur arrive à Monsieur, je ne céderais même pas à mon fils l'honneur de remplir envers lui mon ministère. »
Cet engagement réjouit beaucoup ces Messieurs, qui, après avoir fait le plus copieux déjeuner et remercié gracieusement leur hôte, remontèrent à cheval pour rentrer dans Paris.
Qui aurait pu croire que la mauvaise plaisanterie de M. d'Armentières dût se réaliser. Cependant rien n'est plus vrai ', que M. de Lally à peine arrivé dans son gouvernement se brouilla avec la Compagnie des Indes, fut accusé de concussion et condamné par arrêt du Parlement de Paris à avoir la tête tranchée, et que le même Chariot remplit fidèlement, mais les larmes aux yeux, l'engagement qu'il avait pris.