DE M. DE LALLY
Le comte de Lally', envoyé comme gouverneur aux Indes Orientales, à de très bonnes qualités joignait une violence extrême et une mauvaise tête. Il avait sous son commandement le baron de Fumel et M. de Geligny, tous deux maréchaux de camp, et, dans son humeur bouillante ou peutêtre dans l'ivresse, car il était sujet à boire> il se permit, je ne sais pour quel motif, de les faire mettre aux fers. Il ne les y tint pas longtemps, leur fit même des excuses de cette violence. Ces excuses ne leur parurent pas suffisantes pour réparer leur honneur, et revinrent en France. Ils
I. Thomas-Arthur, comte de Lally, baron de ToUcndal (1702-1766), d'origine irlandaise, vaillant soldat et type de gentilhomme, lutta toute sa vie contre les Anglais. Gouverneur de nos possessions de l'Inde, il y fit merveille, mais y fut délaissé et trahi ; desservi en France par des cabales, il fut condamné à mort par le Parlement et exécuté (9 mai).
tinrent sur le compte de M. de Lally les propos les plus injurieux. Ils répandirent même des mémoires imprimés contre lui, et, celui-ci ayant été traduit au Parlement par les actionnaires de la Compagnie des Indes, comme concussionnaire, il était naturel que MM. de Fumel et de Celigny furent assignés et confrontés avec lui.
Le baron de Fumel, à la lecture de l'exploit d'assignation qu'il reçut, tomba dans la désolation.
(( Je suis perdu, je suis déshonoré, s'écrie-t-il. »
Il est au désespoir. Un de ses amis lui en demande la cause.
« J'éprouve aujourd'hui, répond-il, les funestes égarements, oi'i peuvent entraîner la colère et la vengeance. J'avais à me plaindre de M. de Lally. Au lieu de m'en tenir à une simple accusation contre lui, ou de lui pardonner, comme il men avait supplié, la passion m'entraîne et tout ce que ses ennemis débitent contre lui dans Paris j'ai l'infamie de le ramasser et de le publier dans des mémoires, comme en étant le témoin. Ces mémoires calomnieux sont très applaudis par une haine injuste : mais il faut qu'aujourd'hui, à cette infamie je joigne l'impudence de soutenir en face du Parlement ce que j'ai avancé, et que je fasse périr par la calomnie un homme innocent ou que j'aille me déclarer comme le plus vil des hommes. »
Quelle cruelle allernaiivc ! et quel parti prendre dans une aussi alUigeante situation? M. de Fumel n'avait pas l'âme d'un scélérat, et son ami était un honnête homme. Il l'encourage à faire un noble aveu de son injustice, qui avait été plutôt l'ouvrage de sa passion que celui de son cœur.
(( Bien loin, lui dit-il, que cet aveu soit déshonorant pour vous, il tournera à votre gloire, parce qu'il prouvera que, si la passion a pu vous aveugler un instant, la probité sait vous faire réparer les torts. »
Il suivit le sage conseil et n'en fut que plus estimé par les hommes honnêtes. M. de Céligny suivit son exemple, mais leur désaveu public n'empêcha cependant pas que M. de Lally fut condamné. Il était difficile qu'il résistât à la foule de ses ennemis.