‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 61 sur 121 · ET GALIBERT EN RUSSIE · texte numérisé non relu

ET GALIBERT EN RUSSIE

Personne n'ignore, et Phistoire en gardera la mémoire, la glorieuse bravoure avec laquelle MM. de Choisi, de Galibert* et deux ou trois autres Français défendirent pendant deux mois, avec I.200 à i./|Oo Polonais, le château de Cracovie, contre une armée russe de ''lO.ooo liommes. J'ai vu ce château et Pégout par lequel ils en sortirent ne pouvant plus le défendre, et je ne fus pas moins touché que saisi d'admiration au souvenir de M. de Galibert, mon compatriote, et qui m'avait honoré de son amitié lorsque nous nous étions vus à Paris.

Pour prix de tant de vaillance, l'impératrice

I. Les brigadiers de Clioisy el Caliberl, ai^rès le partage delà Pologne, avaient pris le cliàleaude Cracovie (mars 1772), sans pouvoir s'emparer de la ville. Souwarow les y assiégea et les obligea à capituler (i5 avril), après une résistance d'un héroïsme sublime.

- Ki') —

Catherine seconde condamna tous ces braves Français à être conduits sous escorte en Sibérie. Ils étaient dans le ])lus grand dénuement, sans souliers et ayant leurs babils tout usés, lorsqu'ils arrivèrent sur les terres de ,M"" la palatine de Lubomyrska. Celte dame, (|ui avait demeuré deux ans en France, où elle avait amené un nain qui avait excité la curiosité de tout Paris, eut le cœur navré en voyant ces Français en si piteux élat. Elle ne se conlenîa pas d'exercer envers eux la plus généreuse hospitalité, mais ayant demandé à M. de Choisi ce qu'il lui faudiait pour chausser et équiper sa petite troupe, et celui-ci ayant évalué cette dépense à 36.ooo francs, elle s'empressa de lui faire toucher cette somme, qui fut aussitôt employée à sa destination.

A ce grand bienfait de la providence pour eux, s'enjoignit bientôt un autre. M. d'Angeli, autre F^rançais, général-major au service de la Russie, se trouvait commander à Kiew, sur les frontières de l'Ukraine. Il voit arriver dans son commandement ses malheureux compatriotes, et, singulièrement touché de l'état où il les voit, il forme aussitôt la généreuse résolution de faire révoquer l'ordre de leur exil, dût-il se sacrifier pour eux. Il obtient par prières ou par argent du commandant de leur escorte qu'il suspendrait leur marche, jusqu'à ce qu'il eût fait le voyage de Pétersbourg, où il voulait aller plaider leur cause.

Il s'y rendit en toute hâte, fit demander à Timpéiatrice la permission de se jeter à ses pieds pour implorer une grâce très particulière, et, ayant obtenu cette permission, il lui représenta si pathétiquement, et son juste intérêt pour ses braves compatriotes, et la tache qu'allait imprimer à la gloire de Sa Majesté, aux yeux de toute l'Europe, un traitement aussi rigoureux que celui qu'elle voulait leur faire subir, qu'il parvint à obtenir leur grâce, et des ordres au commandant de l'escorte de les ramener à la frontière de ses États.

Il fut lui-même porteur de ces ordres, et l'on conçoit facilement combien ses braves et malheureux compatriotes furent reconnaissants de ce beau procédé. Dès ce moment, il se forma entre les deux chefs et lui une étroite liaison. En se séparant d'eux, il aurait bien voulu les suivre dans leur patrie, mais les circonstances où il se trouvait ne le lui permettaient pas.

HISTOIRE DE M. D'ANGELl

M. d'Angéli était un gentilhomme de Lorraine qui, dans sa jeunesse, eut occasion de passer en Danemark avec un colonel danois qui lui avait procuré une place dans son régiment. Une autre occasion le conduisit en Suède, et de là il se rendit à Pétersbourg, chargé d'une mission auprès de l'impératrice Catherine.

C'était un jeune homme qui lui plut, et il en obtint, avec le grade de général-major, quelques terres et un commandement sur la frontière de l'Ukraine, oii il se conduisit d'une manière si généreuse à l'égard de ses compatriotes.

Aussi, à leur retour en France, ayant instruit le ministre de la guerre (le duc de Choiseul) de son courageux procédé, le ministre désira le voir rentrer en France et chargea M. de Choisi de lui faire, de sa part, les propositions les plus flat-

teuses. M. cl'Angeli ne demandait pas mieux que de rentrer dans sa patrie, mais il aurait voulu y obtenir le même grade qu'il avait en Russie et y transporter toute sa fortune.

Il obtint de Timpératrice la permission de conduire sa femme aux eaux de Spa et, lorsqu'il y fut arrivé, il crut qu'il n'y aurait point d'indiscrétion, étant aussi près de Paris, d'y aller pour traiter avec le ministre. 11 fut convenu qu'on lui donnerait le grade de colonel, parce qu'on ne donne jamais en France qu'un grade inférieur à celui qu'on avait ailleurs, mais qu'on ne tarderait pas à le faire maréchal de camp et qu'il jouirait d'une pension de 2.000 écus.

Son arrangement fait, il repart pour Spa et sempresse de retourner en Russie pour y vendre tout ce qu'il possède et en partir ensuite secrètement. 11 vend en conséquence ses terres, ramasse ses fonds et fait ses apprêts de départ. Mais au moment de monter en voiture, il est arrêté par ordre de l'impératrice, car son ambassadeur à Paris avait découvert son secret voyage et n'avait pas manqué de l'en instruire. Elle avait fait surveiller toutes ses démarches, et, lorsqu'elle sut qu'il voulait quitter ses Etals en cachette, elle lui fit amèrement reprocher son ingratitude, et déclarer que sa trahison méritait le plus rigoureux exil en Sibérie, mais elle était encore assez bonne pour le faire conduire hois de ses Etats.

Il (ntdonc mis dans un kihilk' et conduit jusqu'à la frontière de Pologne. Mais on ne lui laissa ni son aigent, ni ses eft'cts, ni ses papieis, ni rien de ce qui lui appartenait. Il tiouva des secours en Pologne pour se rendre à Paris, mais il éprouva un autre malheur en y arrivant.

M. de Choiseul n'était plus ministre de la guerre, et par là toutes ses espérances se trouvèrent ruinées. L'amitié qu'avait j)Our lui M. de Choisi ne pouvait pas le dédommager. Cependant celui-ci ilt tant auprès de M. de Monteynort qu'il obtint enfin pour lui le grade de colonel, mais il ne fut pas possible de lui piocurer une pension.

M. de Choisi n'était point liche, mais le jieu qu'il avait, il le partageait avec M. et M"'" d'Angéli, et il excita si puissamment en leur faveur l'enthousiasme de !M. Dauvet, conseiller au Parlement, que ce magistrat, qui était fort riche, leur donna une maison de campagne chaînante et peu distante de Paris, à laquelle était attaché un revenu d'un millier d'écus. M. d'Angéli fut depuis envoyé en Amérique avec le grade de maréchal de camp. On ignore ce qu'il est devenu depuis.

Page 1