ET M. DE CHOISI
Le vieux maréchal de Montmorency avait eu, d'un second mariage qu'il fit dans sa vieillesse, un fils auquel il ne laissa qu'un beau nom pour toute fortune. Lorsque ce jeune homme fut en état de servir, on obtint pour lui une compagnie de cavalerie avec une pension du roi de i .000 écus. Après quelques années, il désira un régiment et le demanda au ministre. Celui-ci le lui promit moyennant qu'il puisse se procurer les fonds nécessaires pour le payer. C'était un objet de ^jo à 00.000 francs. Il s'engagea de plus à faire porter sa pension à 12.000 francs.
Le comte de Montmorency réclama vainement les secours de sa famille dans cette circonstance d'ovi dépendait sa fortune. Les autres Montmorency ne furent pas assez généreux pour se cotiser en faveur d'un parent pauvre. Celui-ci, justement indigné de leur conduite, apprenant que le prince
de Conti venait de renvoyer un de ses gentilshommes, alla trouver ce prince et lui offrit ses services.
Le prince, extrêmement (latte d'avoir dans sa maison un homme de ce nom, l'agréa avec bien de l'empressement; les autres Montmorency ne tardèrent pas d'en être instruits, et leur vanité en fut singulièrement piquée.
Ils n'avaient pas voulu se cotiser pour une misère de 5o.ooo francs qui lui aurait procuié un sort convenable, maintenant ils lui firent toutes les propositions inimaginables, les offres les plus avanlageus3S pour lui faire quitter une place qu'ils jugeaient déshonorante pour eux. A son tour, il leur refuse toute satisfaction.
Cependant le comte de Montmorency ne resta pas longtemps chez le prince de Conti, dont l'humeur n'était pas fort accommodante pour les gens de sa maison. Le ministre, pour le mettre à portée de faire sa fortune, lui donna le commandement d'un régiment qu'il envoyait dans les Indes.
Pendant le séjour qu'il y fit, le comte de Montmorency, promenant un jour dans la forêt, vit venir à lui un lion dont la mine lière lui en imposa. Quel parti prendre dans cette circonstance? Il juge : s'il fuit, il sera bientôt atteint; pour se mesurer avec cet animal, il n'est pas assez fort, Il avait ouï dire que les lions non plus que les ours
ne touchaient point aux cadavres, en conséquence il prend le parti de se coucher et de faire le mort.
Le lion arrive à lui; s'avançant d'un pas grave et majestueux, il vient flairer le comte qui croit que sa dernière heure est venue. Le lion, heureusement pour lui, était sans faim à ce momentlà et passa sans lui rien dire. Le prétendu mort ne se pressa pas de ressusciter et il laissa au lion le temps de se retirer hien loin, avant de se remettre sur ses jambes et de gagner son domicile.
c( Ce n'est pas ainsi que j'aurais voulu me conduire, dit M. de Choisi, à qui l'ou contait cette aventure. — Quauriez-vous donc fait, contre un lion? lui demanda-l-on. — Le pire de tout est de donner sa vie, dit-il, il faut la défendre. Il me semble qu'il y a une sorte de lâcheté à ne pas le faire lorsqu'on le peut. J'aurais enveloppé mon bras avec un mouchoir et je l'aurais enfoncé dans la gueule du lion pour lui saisir la langue et je m'en serais rendu maître. »
Il n'aurait probablement pas réussi, mais il n'est point douteux qu'il eût tenté l'aventure parce que c'était une âme forte. M. de Choisi était un soldat qui était parvenu, à l'âge de ([uarante ans, par la force de son caractère et son courage, au grade de maréchal de camp et aux honneurs du cordon rouge.