LA FEMME DE M. DE FOURQUEUX
M. de Fourqueux, sous-doyen des conseillers d'État, qui, après le renvoi de M. de Galonné, fut par intérim chargé du ministère des finances, était un excellent magistrat jouissant dans le monde de la plus grande considération. Il était encore très aimé de sa famille et surtout de sa femme, bien que celte dernière lui ait fait une iufidélilé dont elle s'était hautement vantée. Voici riiisloire.
Cette dame n'avait que douze ans lorsque M. de Fourqueux l'épousa, mais à treize ans elle était assez formée pour qu'ils puissent habiter ensemble. L'époux ne tarda pas de s'apercevoir d'un petit défaut de l'épouse. Elle avait contracté l'habitude de ne point se déranger et de pisser au lit. Il lui fit à cet égard des représentations qui ne la corrigèrent pas. Il en parla au père et à la mère de la jeune personne. Ils convinrent qu'il fallait
d'abord la menacer du fouet et ensuite la fouetter effectivement si elle ne se corrigeait pas.
La menace fut inutile, il fallut donc en venir à l'exécution. La cérémonie fut magistralement ordonnée par le père. Le mari devait la tenir et la mère la fouetter. Elle eut beau se débattre» crier, pester, menacer de se venger, elle fut rigoureusement exécutée. Le mari voulut la plaisanter, mais elle ne riait pas et elle resta dans son lit comme pour y cacher sa honte.
L'heure du dîner arrive, on vient l'avertir, elle dit qu'elle est malade et qu'elle n'y paraîtra point. Le mari se flatte de faire cesser la bouderie, mais il est mal reçu. La mère cherche ensuite à la calmer et ne réussit pas, le père s'en mêle inutilement.
Il y avait dans la maison un jeune cousin qui jouait habituellement avec elle on le lui envoya, espérant qu'il réussirait à la calmer. Elle fut charmée de le recevoir, lui fait des agaceries, et lui laisse prendre sur elle quelques libertés. Elle s'habille alors et descend dans le salon de compagnie où elle était attendue. Son visage était épanoui et on fut enchanté de la voir.
On se met à table sans parler de la scène du matin. Au dessert le mari lui présenta son verre d'un air galant et dit : « A ta santé, cul fouetté. » Sans se déconcerter, elle prend son verre et lui dit : « A ta santé, cocu. J'étais déshonorée, mais
me voilà vengée ; parlant, mon cher époux, nous sommes quittes, demandez à mon- cousin ce qui s'est passé. »
Le jeune homme rougit et ne dit mot. M. de Fourqueux prit le sage parti de ne pas se fâcher. La jeune femme ne voulut plus voir son cousin et les deux époux ont toujours vécu depuis dans la plus parfaite intelligence. Dans leur vieillesse, ils parlaient l'un et l'autre de cette vieille histoire et M. de Fourqueux traitait cela d'enfantillage.