‹ Les historiettes de M. le chanoine de FabryChapitre 92 sur 121 · COUPS D'EPEE, COUPS DE PIED · texte numérisé non relu

COUPS D'EPEE, COUPS DE PIED

M. de Saint-Georges' allait tout pensif sur le boulevard sans regarder devant lui. Venait de son côté un Monsieur tout aussi concentré en lui-même; ils se heurtèrent en se rencontrant.

Le Monsieur est chalouilleux et trouve fort mauvais qu'on l'ait si rudement choqué, il propose à M. de Saint-Georges de se battre.

« Je ne me bals point, répond celui-ci.

— Vous êtes donc un lâche.

— Ce n'est pas que je sois un lâche, mais c'est que je veux bien vous faire grâce.

— Me faire grâce, à moi ? impertinent ! qu'est-ce que cela signifie!^

I. Lo chovaJior de Saint-Goorgos (17/10-1799), porsoniiago fort à la modo au dix-huilième sièclo, fils de M. de lioulongne et d'une négresse, excellait à tous les exercices du corps. Protégé du duc d'Orléans (l^hilippe Égalité), il était fort bon musicien et eut la régie de l'Académie nationale. Importa l'anglomanie en France.

— Cela sigiiilie que je suis Saint-Georges et que je ne puis point me mesurer avec vous.

— Si vous êtes Saint-Georges, je suis, moi, Duplessis, directeur des fermes de Bourges,et je veux me battre avec vous.

— Monsieur le directeur des fermes, vous voulez vous battre ; eli bien î donnez-moi tant qu'il vous plaira des coups d'épée et moi je vous donnerai des coups de pied dans le ventre, ce n'est qu'à celte condition que j'accepte le combat. »

Ils cberchèrent un endroit convenable pour ce combat. Saint-Georges, dont l'adresse était si renommée, écartait à chaque fois l'épée de son adversaire et lui appliquait un bon coup de pied dans le ventre.

Le jeu ne dut pas plaire à M. le directeur des fermes, qui prit le parti de se séparer de ce mauvais plaisant.

M. de Saint-Georges, si célèbre pour tous les exercices de corps, était un frère, mais bâtard, de la bonne baronne de Clairfontaine.

MODERATION DE LEQUIN

Le célèbre Lequiii' voulut, un jour, dîner à riiôtel de Jiourbon. Ce restaurant était tenu par un traiteur renommé, l^armi les tables du salon, il y en avait une particulièrement réservée à une société d'anciens militaires et d'autres personnes d'un fort bon ton.

En voyant entrer Lcquin, ces xMessieurs désirent l'avoir pour convive et le reçurent avec beaucoup de prévenances.

(( Quel est donc cet homme pour qui l'on a tant d'égards, demande tout bas, à un de ses voisins, un ancien colonel nouvellement arrivé à Paris.

— Quoi, lui répondit-on, vous ne connaissez

I. Henri-Louis Gain dit I.ekaiii (1729-1778). Célèbre aclour tragique français, créateur des rôles de la plupart des tragédies de \ oitaire.

pas le célèbre acteur qui a rempli, de son nom,, toute l'Europe.

— Il n'est pas venu jusqu'à moi, répondit-il. Mais, après tout, il me semble qu'il n'est pas fort glorieux pour des militaires qu'un comédien occupe ici le premier rang. »

Son voisin, peu satisfait de cette brusquerie du provincial, évita d'entrer en discussion. Il était tout occupé à écouter attentivement la conversation de Lequin. On n'avait pas cessé de le questionner depuis le commencement du repas. Il répondait avec beaucoup de gi ace à tout ce qu'on lui demandait. On alla jusquà lui demander quels étaient ses profits annuels.

« Ils peuvent aller jusqu'à vingt mille livres de rentes», dit-il. Il détailla ensuite les dépenses et laissa entendre qu'il ne lui leslait pas grand chose à la fin de l'année.

Le vieux colonel, indigné de l'entendre se plaindre de n'avoir que vingt mille livres de rentes, ne j)ut y tenir et haussant la voix :

c( Morbleu, dit-il, je trouve fort plaisant qu'un histrion se plaigne de n'avoir que vingt mille livres de rentes, tandis que nous, militaires, après avoir fait la guerre toute notre vie, nous devons nous contenter d'une letraile de quinze à dixhuit cent livres. »

Les autres convives auiaient voulu l'interrompre, mais Le(|uin avait ])rié ces Messieurs de le

laisser continuer et de lui permettre ensuite de lui répondre.

Le militaire parla donc tout à son aise, et, pendant tout ce temps-là, Lequin, les mains appuyées sur la table, et baissant modestement les yeux, ressemblait à une victime qu'on immole. Son antagoniste ayant fini de parler :

« Ne m'enviez pas. Monsieur, le faible dédommagement que pourrait me procurer un peu plus de fortune. L'bonneur qui est attaché à votre état le rend inappréciable, tandis que vingt mille livres de rentes n'empêchent point que le mien vous paraisse bien vil. Et comptez-vous pour rien, Monsieur, le droit que vous avez de me le dire ? »

Cette douce et noble réponse ferma la bouche au vieux militaire. Il admira la modération de Lequin, se blâma publiquement de l'avoir insulté et se proposa d'aller aussi l'admirer sur la sccnc

LXMI

MONSIEUR DE MAICROIX

M. de Maucroix', racadémicien-, était un beau vieillard aimable et gai. Un jour, dans une maison où il avait dîné, on lui apporte une lettre qui exigeait une prompte réponse.

On lui prépare une table, à l'extrémité du salon, dans une embrasure de fenêtre et, pendant qu'il y expédiait sa dépêche, la compagnie, qui était tout près de la cheminée, s'amuse à disputer sur son he\ âge.

c( Il est si aimable, dit un jeune homme, que je voudrais ])ien lui ressembler et à ce prix-là je consentirais volontiers à être aussi vieux que lui.

— Quelle folie, dit un autre jeune homme,

I. C'est l'aini de La Fontaine, de Boileau et de Palru (iG 19-1708). Bon poète; on remarque ses Élégies, inspirées par son amour pour llenrietle-Cliarlotte de Joyeuse, et ses Épijrammes.

:>.. Il n'était pas de l'Académie française, probablement pour l'unique raison qu'il résidait à l\eims.

aimable tant que vous voudrez, mais pour mourir demain !... »

Là-dessus, ehacun raisonne et règle à son gré le peu qu'il reste à vivre à M. de Maucroix.

Pendant tous ces propos, l'académicien, qui n'en perdait pas un mot, après avoir fini sa lettre, s'amusa à écrire ces quatre vers qu'il présenta gaiement à la compagnie en disant:

« Avez- vous bien discuté sur ce qui me reste à vivre, voici ma réponse à tous vos discours.

(Chaque jour est un don que du ciel je reçois ; Je jouis aujourd'hui de celui qu'il nie donne, Il n'appartient pas plus aux jeunes gens qu'à moi. Et celui de demain n'appartient à personne. »

Sans doute que pour le lendemain il y a beaucoup plus de probabilités pour les jeunes que pour les vieux; mais que vaut cette prol)abilité, chaque jour la mort se plaît à la contrarier.

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