L'ABBE VELY
L'abbé Véh' avait été précepteur des enfants du président de la Fortelle, et, leur éducation finie, il était resté dans la maison. C'était un de ces hommes que tout le monde aime sans en faire beaucoup de cas, parce qu'on les regarde comme ayant un esprit très borné. Il avait une bonne figure, des manières simples, sans aucune prétention. Sa conversation ne s'élevait guère audessus de la nouvelle du jour, et, ayant toujours l'air satisfait des modernes, il paraissait vivre comme s'il n'y avait pas eu d'anciens.
Il soi'tait tous les jours de très bonne heure et ne rentrait que pour dîner et bien vite il repartait jusqu'au soir. Lorsqu'on le questionnait sur
I. Paiil-b^rançois Volly (1709-1759). de la Compagnie de Jésus, profossonr à Louis-le-Grand, commença une célèbre Histoire générale de la France, continuée par Villaret et (iarnier.
ses fréquentes sorties, il répondait invariablement qu'il allait se promener.
Comme ces promenades avaient lieu par tous les temps, on eut la curiosité de le suivre. Le mystère s'éclaircit et on sut ([ue matin et soir il travaillait à la bibliothèfiue du roi. On lui demanda ce qu'il y faisait.
« Je m'amuse, dit-il, à prendre quelques notes et à barbouiller du papier. »
On prit cela au pied de la lettre, car on ne le croyait pas capable de faiie autre cliose. Il avait cependant fait une grande entreprise, mais il ne voulait la publier que lorsqu'il pourrait compter sur le succès.
Il fît secrètement imprimer les deux premiers volumes de son bistoire de France et les soumit à la censure du vieux marécbal de Noailles. Ce seigneur, dont on connaît rexcellentjugement, fui saisi d'admiration à la lecture de ces deux volumes. Il avait fait une élude particulière de l'bistoire de France et n'avait encore rien trouvé qui l'eût pleinement satisfait.
On y accumulait les récils des batailles, sans tenir compte des mœurs, des lois, etc.. Le maréchal avait conçu un autre plan et il fut heureux et fort surpris de le voir exécuté par l'abbé Yély.
Plein d'admiration pour cet ouvrage, il le communiqua à ses amis, et facilita à l'abbé A ély
le moyen de continuer. II obtint pour lui, du ministre de la Feuille, un prieuré de 2.000 écus. Les suffrages du public ne manquèrent pas de confirmer le jugement du maréchal, qui avait alors quatre-vingt-quatre ans, l'ouvrage eut un très gros succès, sans que cela fit rien perdre à l'abbé Vély de sa modestie et de sa bonhomie.
HELVETIUS
llelvétius', lils d'un médecin célèbre et fort riche, excellait dans tous les exercices du corps. C'était surtout un habile écuyer, et c'est à lui ({u'est arrivée la fameuse aventure du cheval fougueux et revéche que son cavalier força à s'élancer dans la Seine.
Ilelvélius avait alors vingt-cinq ans. 11 passait sur le Pont-Royal, lorsque je ne sais quel obstacle elfrava son cheval. Il voulut dompter l'animal, en le faisant avancer vers l'objet qui lui fait peur. Le cheval se cabre et monte sur le trottoir du pont. Le cavalier continue à le pousser, mais la béte s'obstine et porte ses deux pieds de devant sur le parapet. Jugeant qu'il y avait du danger,
I. Claude-Adrien Ilelvélius (171 5-1771), fils d'un médecin hollandais de grande répulalion, fermier général, et surtout philosophe (son livre De l'Esprit). Son salon était fréquenté par les enryclopédisles.
llelvétius n'hésite pas à enfoncer les éperons dans les flancs de sa monture. Le cheval bondit, il a les quatre pieds sur le parapet et s'élance dans la rivière d'une hauteur de 5o pieds.
Cavalier et monture vont au fond de l'eau. Bientôt on les voit reparaître. Helvétius apercevant un gué y dirige le cheval. Tout le monde était dans l'admiration et ne pouvait assez donner d'éloges à l'adresse de ce jeune homme.
On a prétendu qu'il avait, depuis, fait une semblable épreuve, il était assez vain pour cela, mais il est fort douteux qu'il s'en fût aussi bien tiré.
Cet homme avait l'air assez bête et une conversation plate. L'on ne se serait jamais douté qu'il eût donné au public le livre De l'Esprit. Il est vrai que quoique le fond de Touvrage soit de lui, Diderot et d'Alembert en ont retouché le style et peut-être bien lui en ont fourni plusieurs traits.
On sait la célébrité qu'il eut, et le juste châtiment qu'il mérita à son auteur. Il perdit la place de fermier général et de maître d'hôtel de la reine. Il fut exilé, mais bientôt on ferma les yeux sur son retour à Paris'.
(( Ah! que ce livre m'a coûté cher, disait-il un jour à un de ses amis qui me l'a rapporté, je
I. Ce livre, condamné par toutes les autorités, fut brûlé de la main du bourreau. Mais Helvétius s'était démis de sa charge liuit ans auparavant (1750), et vivait, depiiis lors, retiré dans sa résidence de Vorc-en-Perche.
suis devenu l'hoiTeur de tous les gens religieux. Je me suis mis à dos tous les philosophes moralistes. Ma fortune en a souffert de grands échecs, ma tranquillité a été troublée deniille manières^ vous voyez combien j'ai à me repentir de mon extravagance.
— Cela est vrai, lui répondit son ami, voilà ce qui s'appelle payer bien cher un peu de célébrité.
— Mais, savez-vous bien, reprit Helvétius, que mon livre est à la quinzième édition. »
A ce trait, son ami jugea que son repentir n'élait point sincère. La sotte vanité de cet homme continuait à prévaloir sur la raison. Il se croyait assez dédommagé par un peu de fumée, de tout ce que sa prétention à l'esprit lui avait fait perdre de considération réelle, de fortune et de repos.