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LE MAROLIS DE PERAY

Un garçon de la gardc-robc du roi, ou i)lus vraivsemblablement un valet de chambre, remit un jour à Louis XVL peu après son avènement -au trône, une lettre écrite de la manière la plus insinuante. On lui disait :

« Vous êtes jeune, sire, environné de personnes intéressées à vous tromper, et à vous empêcher de faire le bien que vous désirez faire à vos sujets. 11 serait donc très heureux pour votie peuple, comme pour la gloire de Votre Majesté, qu'un homme honnête et vertueux, instruit de

I. AIcxandrc-I''iTdéiic-Jac(iues Masson. marquis do IVray (1741-1777), tds d'un (leucvois, entré aux niousquclaircs, professeur de tactique de Louis \\ t. sur qui il garda une grande influence et qui le nomma inspecteur des côtes. Ses ennemis le firent exiler. Il fut l'ami de Voltaire et de Rousseau et a laissé des vers, des opéras, des lettres et des -ouvrages divers {Soirées helvéliciuies, alsaciennes el franccomloises. 1771).

'rrA —

tout ce qui se passe el qui u'aurail aucun intérêt à vous tromper, puisse vous faire connaître la vérité, dans tous les cas o\x on voudrait la déguiser. Ce n'est point dans la foule de vos courtisans qu'il faut chercher cet homme. A^ous ne le trouverez même pas parmi vos ministres, quelque excellent que soit leur choix, parce qu'ils ont ou des vues peisonnelles, ou une famille à faire avancer, ou des amis et des créatures à favoriser. Il faut donc, sire, que cet homme vous soit parfaitement inconnu, et qu'il ne puisse absolument trouver aucun intérêt dans les conseils qu'il prendra la liberté de vous donner.

« Or, cet homme, sire, j'ose l'oifrir à Votre Majesté. Je suis vieux, j'ai de l'expérience, la connaissance des hommes et des affaires. Je suis riche et n'ai besoin de rien, ma famille est dans le même cas, me voilà donc sans aucun intérêt. L'amour de mon pays et votre gloire, c'est tout ce qui m'anime.

« Non seulement je dois resler inconnu à Votre Majesté et à tous ceux qui l'environnent, il faut encore que vous gardiez un silence absolu à mon sujet. Vous ferez usage de mes observations si vous le jugez à propos; vous les contrôlerez et négligerez celles ([ui ne vous conviendront pas.

« Si ces conditions, qui sont les seules auxquelles je prétends consacrer mes faibles efforts

au service de Votre Majesté, vous agréent, je continuerai à vous faire parvenir mes lettres par la même voie qu'aujourd'hui, et bien entendu vous réprimerez tout mouvement de curiosité sur la manière dont ces lettres vous arrivent.

c< Pour être sûr que Voire Majesté agrée ma correspondance, je la supplie de s'arrêter dimanche prochain, en se rendant à la chapelle, dans le salon d'Hercule, devant le tableau qui lui a fait donner ce nom, et de dire en le regardant : (( Ce tableau me plaît toujours. » Ce sera pour moi une assurance positive de vos intentions. Mais si vous passez sans vous arrêter et sans mot dire, j'en conclurai que je dois garder le silence, et alors tout mon zèle se bornera à faire des vœux pour que Votre Majesté trouve de meilleurs conseillers que moi..., etc.. »

Cette lettre plut au roi ; conséquemment, il s'arrêta le dimanche suivant devant le tableau qui lui avait été désigné en disant que ce tableau lui plaisait toujours.

Dès le lendemain, le roi reçut une nouvelle lettre dans laquelle l'inconnu lui faisait part de la situation des choses et de ce qu'on en disait dans le public. 11 accompagnait le tout de réflexions judicieuses sur ce qu'il y avait à faire. Cette lettre fut suivie d'une infinité d'autres dans lesquelles le roi puisait, avec la connaissance réelle des 'faits, d'excellentes instructions. Il en

faisait fi'é({ue[rnnenl usage dans ses conseils, où les Fïiiuislies, après avoir discuté sur certaines allaiies, étaient fort étonnés d'entendre le roi parler des mêmes alTaires avec une ceitaine pio- Tondeur. De là celte répulation de sagacité (jue l'on a (aile au roi.

Quoi ((u'il en soit, le roi, guidé pai" son coi'resp(^ndant secrel, en était infiniment [)lus respecté dans son conseil, et se |)oitail souxenl à des déteiininalions forl sages.

C'est en i)aiticulier à ces avis secrels qu'il dut le rétablissement de la marine et le choix qu'il fit de M. de Sartine pour ce ministère, et c'est certainement le meilleur choix que le roi ait l'ait de toute sa vie.

Cette correspondance duia longtemj)s, mais malheureusement le roi ne put ))as tenir à la tentation de savoir à (jui il était redevable de tant de bons avis.

L n joui" qu'il avait fait un liavail |)articulier avec M. de Sartine :

« Comme vous avez été, lui dit-il, lieutenant de police, vous avez certainement l'art de connaître les écritures. Il en est une dont je voudrais savoir l'auteur; pourriez-vous me le découvrir?

— Oui, sire, répondit M. de Sartine, je puis m'en llattei". Il faut seulement que Votre Majesté me remette un échantillon de cette écritui'C. »

Le roi lui en donna un, et M. de Sartine lui

promit de se mettre en compagnie de gens très experts dans ces sortes de découvertes.

Il vivait dans une liaison particulière avec M. le marquis de Pt ray et le pria de vouloir bien se mettre à la tête des personnes qu'il employait à cette opération.

Si le roi avait cédé à la curiosité, Peray, de son côté, ne put pas résister à la vanité. Il dit à M. de Sartine qu'il ne fallait pas aller chercher bien loin ce qu'il avait sous la main : cette écriture est la sienne déguisée. Il lui expliqua l'histoire de sa correspondance avec le roi, cl, même, il ne fut pas fâché de lui faire entendre que c'était à lui seul qu'il devait le ministère de la marine.

M. de Sartine eut l'air de faire beaucoup de recherches; enfin, il dit au roi que l'auteur de l'écriture était le marquis de Peray.

(( Quoi! dit le roi, celui qui me donnait des leçons de tactique et de géométrie militaire lorsque j'étais dauphin !>

— Oui, sire, lui-même.

— Ah! J'en suis bien aise. Désormais, au lieu de m'écrire, il viendra conférer avec moi dans mon cabinet. Dites-lui que je veux lui parler. »

Le marquis de Peray avait elïectivement donné au roi des leçons de mathématiques, et le roi l'avait assez goûté. Il le goûta bien davantage en l'entendant i)arlcr dans son cabinet. Cela ne

pouvait pas durer longtemps. Le marquis, trop fîçr de la confiance du roi, devint insolent.

Ce n'était plus cet homme, toujours sage dans ses avis, réservé, modeste. Il fut désormais aveuglé par l'ascendant qu'il avait pris sur le roi.

Les ministres, M. de Maurepas lui-même, ne purent qu'être jaloux, et adioitement ils cond)inèrent le moyen de le perdre.

Comme il paraissait convenable de lui faire un traitement de faveur pour les services qu'il .rendait au roi, on imagina de lui donner un emploi qui, en flattant singulièrement son orgueil, ne tarderait pas à le compromettre. Ils firent rétablir en sa faveur la charge d'inspecteur des cotes, qui avait été précédemment remplie par trois maréchaux de France, et on y attacha un traitement annuel de 60.000 livres.

Il était autorisé à faire dans tous les ports une réforme générale, et, connaissant son esprit, on l'attendait là. M. de Sartine, quoique placé par lui au ministère de la marine, n'avait plus à s'en louer, depuis qu'il était entré dans le cabinet du roi. Lassé de ses hauteurs et de sa suffisance, il s'était réuni à M. de Maurepas pour opérer sa disgrâce.

Ils firent secrètement la leçon à l'iutendantde Brest et aux commissaires de la marine sur la conduite qu'ils avaient à tenir avec cet inspecteur. Il les trouva donc très opposés à ses vues.

Sûrs d'être soutenus par le ministre, ils écrivirent une foule de lettres et de nnénnoires, dans lesquels ils le représentaient comme un tracassier qui voulait tout bouleverser et qui mettrait le plus grand désordre dans la marine si on le laissait faire.

^I. de Maurepas et M. de Sartine rendirent compte au roi de toutes ces lettres, mais de manière à marquer toujours le plus grand intérêt pour le marquis, ils disaient que certainement il n'avait pas prétendu abuser des droits de sa place, mais ce grand travail avait dû affaiblir ses organes; il avait besoin de repos et il se remettrait facilement. Ils ajoutèrent qu'il était en ce moment à La Roclielle et qu'ayant dans ce pays une terre considérable, que son mariage avec M''*" ... lui avait procuré, le mieux serait de lui conseiller, de la part de Sa Majesté, daller y passer quelque temps.

Le roi ne vit dans tout cela que l'expression d'une franche amitié pour lui et autorisa en conséquence ses ministres à lui écrire de sa part.

Ils le firent; mais au lieu dune lettre amicale et de pure exhortation de la part du roi, on lui écrivit la lettre la plus sèche, dans laquelle on lui oidonnait, de par le roi, d'avoir à se retirer

sur-le-champ dans sa terre de

Il s'y rendit, écrivit au roi lettres sur lettres pour se plaindre du traitement qu'on lui faisait subir. Toutes les avenues du tronc étaient fer-

mécs, aucune de ses lettres ne parvint. Le marquis de Peray eut tant de cliagrin qu'il en mourut au bout de six mois.

Telle est l'histoire de cet homme justement célèbre. Elle a été raconlée par M. de Maurepas luimême à M. l'évéque de Sentis de qui on la tient et qui n'aura pas manqué de la consigner dans ses mémoires.

On m'a assuré que le marquis de Peray était de son nom : Masson, fils d'un marchand de bois de Blois.

LXXY

MONSIEUR D'AXGEVILLERS

La manière dont M. d'Angevillers' fut fait surintendant des bâtiments du roi après la mort de M. de Marigny est très particulière.

M. le Dauphin, père de Louis X\I, l'avait admis dans sa familiarité. Il lut un jour à ce prince ce trait d'histoire oii le duc d'Angoulême- demandait à Bonnivet' et à Montchenu, ses favoris, ce qu'ils voudraient être, s'il parvenait un jour à la couronne.

(( Je suis dans la marine, répondit Bonnivet, et je souhaiterais être votre amiral.

I. Charles-Claude de la Rallarderie. comte d'Ang:ivilliers, directeur général des bâtiments du Roi, très aimé de Louis XVI, lié avec Turgot qu'il fit nommer, Vergennes et Galonné. 11 possédait un cabinet de minéralogie célèbre; le salon de sa femme, amie de M"" de Pompadour, était un des mieux fréquentés des gens d'esprit de Paris.

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