‹ Les historiettes du père BroussaillesChapitre 11 sur 25 · LS PÈRE BROUSSAILLES. ' XIX · texte numérisé non relu

LS PÈRE BROUSSAILLES. ' XIX

de neige qui couvrait la route, cherchait la pièce d'or qu'elle n'avait pu voir tomber. La pauvre vieiUe était aveugle ! Au moment où le riche voyageur rentrait chez lui, le piéton arrivait à l'auberge. Quand notre homme se fut un moment égayé à la flamme et qu'il eut vu placer sur la table la soupe fumante et le rôti doré, il sentit que le bien-être qu'on éprouve pour soi-même fait estimer plus douloureuses les privations que souffrent les misérables. E fut pris d'une profonde pitié pour ceux qui n'ont ni feu dans leur cheminée, ni pain sur leur table, et se souvint de la vieille mendiante qu'il avait laissée se morfondant sur la route. La servante allait verser le potage. Le voyageur se levant tout à coup lui dit : « Mettez deux a couverts, je reviens dans un moment. » La distance d'une centaine de pas séparait l'auberge de l'endroit où la pauvresse aveugle avait l'habitude de stationner. Le piéton la trouva fouillant encore dans la neige, a Que cherchez-vous là, ma bonne femme? « — Une aumône qu'on m'a jetée. — Bon, elle est c( perdue dans la neige, et vous-même vous perdez (( votre temps. En fait d'aumônes, je vous dois la , « mienne ; venez, la mère, le feu nous attend et la «soupe aussi. » La pauvresse vint à lui. S'apercevant alors qu'elle était privée de la vue, il lui prit

XX, QUAND BT COMUENt CONTAIT LE PÈRE BROUSSAILLES.

le bras et la guida jusqu'à Tauberge, où il l'installa ù table, au plus près du foyer.

a Ce jour-là, dit la légende, deux anges prirent la plume, Tun ici-bas pour effacer la mention de la pièce d'or sur le livre où le maître de l'équipage inscrivait luimôme ses bienfaits; l'autre au ciel, pour porter à l'avoir du piéton le dîner de la mendiante. »

Tels étaient les tout petits contes du père Broubsailles ; voici maintenant quelques-unes de ses historiettes.

DE MAITRE GRINGHARD

LE DÊRNiEa APPRENTI

DE MAITRE 6RINGHAKI)

LE MAÎTRE d'école ET SON ÉLÈVE

Pierre Jazeroti, tin brave homme qui se laissait volontiers appeler Tabbé Jazeron, parce qu'il avait fait partie autrefois du domestiqué des pèrôs deTOra-* toîre, eîi qualité de garçon servant des classes, tenait depuis dix-sept ans l'école primaire de la rue des Rosiers, àMontmartre, quand, le mercredi 1 1 octobre 1820,11 fut pris subitement d'un grand malaise : pe»sauteur de tête, éblouissement, bruissement dans les oreilles et frissons. N'eût été le sentiment du devoir, qu*îl poussait jusqu'au plus étroit scrupule, il aurait rendu la liberté à ses élèves longtemps avant llieure

réglementaire de la fermeture de Técole; mais comme le lendemain était jour de congé, il lutta avec courage contre l'envahissement du mal, supposant que le repos du jeudi lui suffirait pour en avoir raison. Donc, il mena vaillamment sa classe jusqu'au premier coup de quatre heures, surveilla comme à l'ordinaire la sortie des écoliers, et tint bon sur ses jambes jusqu'à ce qu'il eût vu le dernier de ses bambins disparaître au tournant de la rue. Avec celui-là s'en était allé aussi le dernier reste de ses forces, et ce fut épuisé, grelottant, comme assourdi et aveuglé par la violence de la douleur, qu'il se mit au lit.

Incapable, alors, de se rendre exactement compte de son état, il crut pouvoir se promettre, en se couchant, d'être guéri le surlendemain ; il se manqua de parole. Le vendredi suivant il était encore étendu sous la couverture, et, qui pis est, menacé d'un nouvel accès de la fièvre pernicieuse qui l'avait saisi l'avant-veille.

L'éèole cependant ne demeura pas fermée ; quelqu'un vint tenir la place de l'instituteur. Ce remplaçant dans le fauteuil magistral était un petit blondin d'environ quatorze ans, pauvre orphelin du voisinage, recueilli, lors de son dernier deuil, par celui que la tradition en cours dans le quartier du vieux télé-

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graphe a longtemps désigné par ce nom : le bon abbé Jazeron.

Félix Georget, son fils adoptif, n'était, il faut en convenir, ni d'âge, ni de taille à imposer la soumission à des mutins que la vue de la férule entre les mains du pédagogue ne parvenait pas toujours à maintenir dans le devoir. Aussi eut-il beau s'efForcer de faire prendre au sérieux, comme il le prenait luimême, le pouvoir dont il était accidentellement investi : tout ce que son autorité, sur chaque point contestée, put obtenir, non du respect pour la discipline, mais de l'intérêt qu'on devait au malade, ce fut, de la part des joueurs et des batailleurs qui avaient réclamé l'entière liberté du jeu et de l'échange de coups de poing, l'engagement de.jouer en silence et de cogner l'un sur l'autre sans bruit.

Grâce à ce compromis, les choses marchèrent assez bien jusqu'au samedi soir chez l'abbé Jazeron, — nous ne parlons pas de l'état du malade ; — il y eut lûême des devoirs très-satisfaisants. Cela s'explique : A^u dire de chacun, dire on ne peut plus exact, Pélix Georget était le plus fort élève qu'eût possédé l'école primaire de la rue des Rosiers, et si ses camarades n'admettaient pas pour lui le droit d'interdire ou d'ordonner, et pour eux l'obligation ée se sou-

mettre, alors même qu'il occupait le siège du maître, néanmoins ils n'hésitaient pas à reconnaître ^t à proclamer sa supériorité quant au savoir. L'aveu de son mérite coûtait d'autant moins à leur vaaitéi que dans les luttes entre écoliers ce n'était pas la force en orthographe et en arithmétique qu'ils estimaient le plus. D'ailleurs le petit Georget ne faisait pas profiter que lui seul du savoir qu'ij avait acquis. Naturellement obligeant, sa bonne volonté était toujours prête à venir au secours d'une intelligence rétive ou d'une mémoire eq défaut, soit pour lui corriger ses fautes, soit pour lui souffler sa leçon. Ainsi, l'instituteur aidant, les travaux de ses camarades n'eurent point à souffrir de la concession qu^il avait dû faire ^\xx impérieuses exigences du jeu et du pugilat. Par mal» heur, on ne peut en dire autant de leurs vêtements et de leurs visages. Si nombreux étaient les témoignages visibles de ladite concession et de la façon dont on en avait usé, que jamais, depuis que l'abbé Jazeron tenait école h Montmartre, ses élèves n'avaient rap* porté chez eux tant d'accrocs à repriser et tant de meurtrissures à panser.

Les mères, justement alarmées d'un système d'éducation qui leur taillait une telle besogne, ayant appris la eause de ce relâchement dans la discipline,

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décidèrent, d'un commun accord , qu'elles ne r6n<« verraient leurs vauriens d'enfants à l'école qu'après le rétablissement complet du mattre.

Quand ils y revinrent, le mois suivant, ce n'était plus Pierre Jazeron qui tenait la férule ; la mort l'avait surpris à l'issue d'un violent accès de fièvre. Ce triste événement avait amené bien du change* ment dans la position de Félix Georget. Il était des<cendu de son rang d'élève passé mattre dans soti école, à celui de dernier apprenti dans un atelier de Paris. Voici comment.

La veille de sa mort, l'abbé Jazeron, qui ne se faisait plus illusion sur le résultat fatal de sa maladie, et que préoccupait l'avenir de son fils d'adoption, profita d'un intervalle de repos, entre deux crises, pour demander h l'enfant, son veilleur assidu depuis la fermeture de l'école, du papier à lettres et une plume. Il ordonna ensuite ^ Félix Georget de tenir Tencrier à portée de sa main, et, se soulevant h demi, il s'arrangea du mieux qu'il put dans son lit pour écrire; mais, attendu son état de faiblesse, la position ne pouvait pas être longtemps tenable. Forcé presque aussitôt d'y renoncer, le moribond tendit à son jeune garde-malade le papier et la plume, lui dit de s'asseoir près de son chevet ; puis

il lui dicta, non sans grande fatigue, la lettre suivante :

« Monsieur et cher cousin, — Je suis menacé de laisser orphelin pour la seconde fois un brave enfant que j*ai adopté il y a une huitaine d'années, et qui ne m'a jamais donné que du contentement. Je comptais vivre assez longtemps pour voir en lui mon successeur ; je ne peux plus espérer en arriver à ce temps-là. Ses capacités me permettent de croire qu'avec l'âge il serait devenu un excellent instituteur ; sous votre direction il deviendra, j'en suis certain, un ouvrier de talent. Ceci veut dire que je vous offre mon élève comme apprenti. Comme c'est lui qui écrit sous ma dictée, et que, d'ailleurs, la grande faiblesse que j'éprouve m'oblige à aller au plus bref, je ne vous dirai que ceci pour vous décider à prendre chez vous mon Félix Georget : devant Dieu qui me rappelle, j 'affirme que c'est un cadeau que je vous fais.

« Voilà plus de vingt ans que nous sommes devenus étrangers l'un à l'autre, cher cousin ; or il est possible que vous ayez cédé à un autre votre atelier de relieur. Dans ce cas-là, «i votre successeur est comme vous un honnête homme, habile dans son métier, recommandez-lui mon petit Georget. U aime

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les livres, non-seulement pour ce qu'il y a dedans,' mais pour la façon dont ils sont habillés. Dans mon école, où les élèves étaient si peu soigneux des leurs, on ne voit plus les lundis de livres en lambeaux, Félix Georget passe ses dimanches à les remettre à neuf.

« Impossible de vous en dire davantage. Si je ne suis plus là quand vous viendrez chercher Georget, vousle trouverez chez ma voisine. M™" veuve Gallois, niercière ; elle m'a promis ce matin de le garder jusqu'à votre arrivée.

c( Que le Seigneur soit avec vous. Adieu, cher cousin. »

Quand il en fut là de sa dictée, l'abbé Jazeron se remit sur soii séant et allongea le bras pour reprendre la plume. Le petit Georget, qui avait compris son désir, se plaça de façon à pouvoir lui guider la main, et, ainsi aidé, le moribond parvint à signer lisiblement sa lettre de recommandation. Celle-ci, mise à la poste le soir même, arrivait le lendemain à son adresse, s'entend chez monsieur Joseph Grinchard, maître relieur, rue du Foin-Saint-Jacques, numéro 17, à Paris.

Depuis quinze jours Félix Georget, marchant à la

tête de l'école en deuil, avait accompagné le défunt

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au cimetière^ et mattre Grincburd (l'envoyait pas de ses nouvelles. La veuve Gallois, à q[ui les bénéfices de la mercerie ne permettaient pas de se donner longtemps le luxe d'un pensionnaire à titre gratuit, s'était décidée i aller chercher à Paris la réponse trop tardive, ce qui, vu ses habitudes, eût été pour elle un assez long vof^age, quand, au lieu de cette réponse, dont on commençait à désespérer, la visite du mattre relieur en personne vint mettre un terme aux inquiétudes de la mercière*

A première vue le cousin de feu Pierre Jazeron excitait peu la sympathie ; on verra qu'il ne gagnait pas à être mieux connu. Sans vouloir accepter le siège que la veuve Gallois lui offraiti sans lui permettre d'entrer dans de longs détails sur les mérites du vieux mattre d'école et sur le regret qu'avait causé sa perte, mérites qui ne le touchaient point, regret auquel il paraissait bien décidé h demeurer étranger, il interrompit la mercière au début de l'éloge du voisin, et demanda impatiemment à voir c( le gamin en question, » ce sont ses expressions, ajoutant qu'il ne consentait et s'embarrasser de lui que parce qu'il n'avait rien trouvé de convenable à l'hospice des Orphelins , son fournisseur habituel d'apprentis. Joseph Grinchard ne disait pas l'exacte

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vérité ; et si cette année il avait renoncé à prendre un nouvel élève dans cette pépinière où Tiadustrie parisienne vient souvent recruter de& bras pour ses ateliers, c'est parce qu'il était fatigué, irrité de ce qu'il appelait les tracasseries de Tadministration, c'est-à-dire la surveillance protectrice que l'Assifrtance publique exerce sans cesse sur les mattres dans l'intérêt des jeunes pensionnaires qu'elle leur confie.

Félix Georget, qui vaquait dans l'arrière-boutique aux soins du ménage de la mercière, fut appelé. Il arrivait avec confiance, mais il s'an*âta un peu intimidé quand la veuve Gallois lui eut dit i

*— Monsieur est le cousin de ton bon ami l'abbé Jazeron ; il vient te chercher.

Le maître relieur examina l'enfant avec dédain et en sourcillant : il le trouva petit, chétif ; il mesura ses bras, pesa lourdement sur ses épaules pour éprouver sa force, puis termina l'examen par ces paroles accompagnées d'un sourire de pitié :

— Tout cela ne vaut pas grand'chose ; mais on peut toujours en essayer : comme nous ne serons pas mariés ensemble, s'il ne fait pas mon affaire, je ne me gênerai pas pour vous le renvoyer.

La mercière, inquiète du sort qui attendait l'en-

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font chez un pareil maître, allait répondre, cédant à une inspiration du cœur : « Tous n'aurez pas la peine de. me le renvoyer, je le garde. » Mais une ré-> flexion touchant son peu de ressources arrêta les paroles que lui dictait la pitié, et elle se résigna à aider Félix Georget, qui, sur un ordre de maître Grinchard, s'était mis en devoir de faire un paquet de ses hardes.

— S'il en a pour longtemps à empaqueter sa friperie, dit le maussade bonhonune, qu'il n'emporte aujourd'hui que le plus nécessaire.

— Oui, reprit la veuve Gallois ; il viendra dimanche chercher le reste.

— N'y comptez pas ; mes apprentis ne sortent que pour faire les courses de l'atelier.

— Alors, ce sera moi qui irai lui porter ce qui va lui manquer.

A cette proposition de la mercière, Joseph Grinchard, sourcillant plus fort, riposta ainsi:

— Inutile de vous déranger; mes apprentis ne reçoivent que les visites auxquelles je ne peux pas m'opposer.

Il pensait, en disant cela, à celles des inspecteurs de l'hospice.

Vn quart d'heure après, le fils adoptif de Pierre

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Jazeron, suivant de quelques pas en arrière le relieur de la rue du Foin-Saint-Jacques, faisait sa première entrée dans ce Paris dont il connaissait les principaux monuments, mais seulement pour les avoir vus du haut de la colline de Montmartre.

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