PREMIER ACCÈS DE COLÈRE DE MAÎTRE GRINCHARD
Aujourd'hui que la grande ville a reculé ses limites jusqu'à sa ceinture de fortifications, l'exactitude ne permet plus de dire d'un habitant de Montmartre qui descend de la hauteur pour aller se loger sur l'une quelconque des deux rives de la Seine : « Celuilà fait son entrée à Paris ; » il change de quartier dans Paris, voilà tout; mais en 1820, date de ce récit, la fourmilière parisienne s'agitait dans un moindre espace. Toutefois, comme il a fallu aller rejoindre chez elles ces communes environnantes qui ne se seraient pas déplacées pour franchir le vieux mur d'enceinte, on peut mesurer la distance que Félix Georget eut à parcourir à la suite de son guide pour arriver du sommet de Montmartre à l'endroit
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OÙ fut la rue du Foin-Saint-Jacgues 2 il y a toujours aussi loin. Maître Grinchard, gui avait les jambes longues et des jarrets d'acier, fit la course d'une seule traite, sans se demander si son compagnon de voyage, forcé de multiplier les pas pour le suivre, n'avait pas eu de temps en temps besoin de reprendre haleine. Arrivé devant l'allée de sa maison, le brutal se rangea de côté pour livrer passage à son nouvel apprenti, et lui dit, mais sans lui faire l'honneur de le regarder en face ;
— Monte devant, et tâche d'aller vite si tu ne veux pas que la pointe de mes souliers te frise les talons de trop près.
Gomme il était habitué à trouver une obéissance sans réplique au bout de chacun de ses commande* ments, il fut fort étonné de voir que l'enfant ne se hâtait pas d'exécuter l'ordre qu'il venait de lui donner.
— Cet animal-là est donc sourd? grommela-t-il. Puis , se retournant pour interpeller, cette fois
à bout portant, le petit misérable qui s'empressait si peu d'obéir, maître Grinchard s'aperçut qu'il avait parlé dans le vide : la rue du Foin était déserte, Félix Georget ne l'avait pas suivi jusque-là.
Dans un premier mouvement d'indignation contre
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celui qui avait osé Tabandonner m route, il gerra son poing fermé; mais, ne trouvant sous sa main que lui-même à frapper, il se calma. L'apaisement lui permit de réfléchir, et ses réflexions le détermi* nèrent à rebrousser chemin afin d'activer la marche du retardataire, qui, trouvant peut-être la course hors de mesure avec ses forces, avait imprudemment cédé au besoin de se reposer un moment.
Alors il redescendit la rue Saint-Jacques, traversa de nouveau les ponts de la Cité et de Notre-Dame, enfin il poussa jusqu'aux Halles ; mais pas perdus, recherches infructueuses : il eut beau s'informer çà et là dans les boutiques et auprès des passants, per* sonne ne put le renseigner sur l'enfant qu'il supposait maintenant en peine pour retrouver son chemin. Force lui fut donc de reprendre sa course jusque chez lui, afin d'aller raconter l'événement à sa femme. Il se promit, en outre, d'écrire immédiatement à la veuve Gallois pour qu'elle eût à faire chercher le petit Georget, sans doute égaré daus Paris, et à le garder ou à le placer ailleurs quand il serait retrouvé ou revenu de lui-même chez elle, ne voulant pas recevoir dans son atelier un jeune vaurien qui, dès le premier jour, annonçait un goût si prononcé pour la liberté.
Ce fut en maugréant, en frappant du pied, en s'ébouriffant les cheveux d'une façon terrifiante, en maudissant Dieu et les orphelins dont il est le père, que Joseph Grinchard instruisit sa douce moitié de Tescapade supposée qui le faisait tant jurer après l'avoir fait tant courir.
— Tu ne peux en rester là avec cet enfant, observa Marthe quand son mari eut cessé de parler ; s'il est réellement perdu, c'est à toi que l'hospice des Orphelins en demandera compte, et tu as eu déjà bien assez de mauvais démêlés avec lui.
— Aussi n'est-ce pas à ITiospice que j'avais été chercher le mioche qui vient de m'échapper.
Voyant que Marthe allait l'interroger,. comme il n'était rien moins que disposé à. soutenir une conversation, il tira de sa poche et jeta à la face de sa femme la lettre froissée de Pierre Jazeron.
Depuis près de quinze jours que cette lettre séjournait dans la poche de son mari, c'en était pour Marthe la première nouvelle. Joseph Grinchard était si. peu causeur, surtout à propos de choses étrangères au gouvernement et aux intérêts de son atelier I les liens de parenté, n'y touchant pas, ne pouvaient être pour lui un sujet d'entretien.
La lettre communiquée à Marthe de la façon que
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nous venons de dire, le relieur passa dans Tatelier afin de rendre visite à ses onze travailleurs. Le grognement qu'il fit entendre, le froncement de sourcils qu'il laissa voir en s'approchant d'eux, les avertirent qu'ils avaient à se tenir sur leurs gardes. U n'était pas prudent de se laisser prendre en faute quand maître Grinchard était dans un de ses accès d'humeur massacrante. A son entrée , chacun ayant senti le vent de l'orage prochain que le terrible homme promenait avec lui se mit avec ardeur, selon son emploi , à battre, à couper, à coller, à coudre, à raffiner le carton, à préparer la peau, à épointer les ficelles. Bien que le brutal eût trouvé tout son monde eu. assez bonne disposition de travail pour conjurer la foudre qui n'attendait qu'un prétexte pour éclater, cependant il parvint sans peine à découvrir près de celui-ci ou de celui-là jour favorable au jeu de sa colère. Il prît, comme balle au bond, occasion de la plus petite négligence pour s'emporter; il murmura de grosses injures contre ceux qu'il ne pouvait frapper; quant aux autres, maître Grinchard ne se donna pas la fatigue de leur parler : un revers de main à droite, une oreille tirée à gauche, témoignèrent de l'impartialité qu'il mettait dans ses élans d& justice distributive.
Ce calmant pris, le maître relieur se trouva Tes*prit assez reposé pour écrire, en termes plus convenables qu'il ne l'eût fait d'abord, sa lettre à la mer-* cière de la rue des Rosiers. Marthe qui, pendant ce temps, avait pu à loisir lire et relire la lettre écrite sous la dictée du maître d'école, avait senti déjà poindre l'affection maternelle qu'elle devait si complètement éprouver plus tard pour le fils adoptif du coussin Pierre Jazeron.
— J'ai lu, dit-elle à son mari qui venait fermer sa lettre destinée à la veuve Gallois; notre parent était un bien digne homme, et je ne pense pas qu'il ait mal placé ses bienfaits en adoptant ce pauvre or*phelin, Je n'ai pas de conseil à te donner, ajoutatHBlle, hésitant un peu; mais si j'étais à ta place, je ne voudrais pas laisser la journée se passer sans avoir fait une dernière démarche en faveur de cet enfant, qui n'a peut-être pas volontairement cessé de te suivre.
Recommençant à sourciller, malgré toute la réserve, toute la douceur que Marthe avait mises dans ses paroles, maître Grinchard riposta :
-*- Ne faut-il pas que je retourne à Montmartre en furetant le long du chemin , comme un chien de chasse qui a perdu la piste?
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^ Celd| dit Marthe, ne servirait qu*à nous tranquilliser sur le sort (ie Tenfant, s'il est retourné chex la voisine de notre cousin ; mais si vraiment il s'est égaré dans Paris, ton voyage ne remédierait pas au mal, tandis qu'en t'adressant au commissaire de police, il eiiverra tout de suite des agents à la recherche du petit Georget. Le commissaire ne demeure pas loin de chez nous ; tu dois le savoir, insinuat-elle d'un ton qui donna h réfléchir à maître Grinchard : il t'a déjà envoyé chercher à propos d'un d^ tes apprentis qui est sorti boiteux de l'Hôtel-Oieu. Crois-moi, Joseph, il vaut mieux aller de toi-même chez lui que d'attendre qu'il te fasse demander.
Le relieur avait mesuré la portée du conseil de Marthe ; il sortit pour aller mettre sa lettre à la poste et faire sa déclaration aîi commissaire ; mais, arrivé au tournant de la rue Saint-Jacques , il n'eut pas besoin d'aller plus loin ; il venait de se rencontrer face à face avec Félix Georget. L'enfant s'était ar« rété là pour essuyer la sueur qui ruisselait de son front.
Reprenant aussitôt sa colère, maître Grinchard s'écria :
— Te voilà donc enfin, petit misérable I M'as-tu assez fait courir aujourd'hui !
— Si VOUS avez beaucoup couru, moi je vous réponds que je ne me suis pas reposé, repartit l'enfant en continuant à essayer de sécher son visage.
— ^^Pas de mensonge! réponds : d'où viens-tu?
— Je serais bien embarrassé pour le dire au juste, puisque je ne connais pas encore Paris; tout ce que je sais maintenant, c'est qu'il y a bien loin du Palais- Royal à la rue du Foin-Saint- Jacques.
— Du Palais-Royal 1 tu viens du Palais-Royal ! répéta le furieux d'une voix tonnante.
Il allait continuer du même ton à interroger l'enfant ; mais déjà les passants commençaient à s'arrêter; il coupa court à. leur curiosité en disant au petit Georget :
— Suis-moi , nous nous expliquerons à la maison.
11 recommença à marcher devant, mais ayant soin, cette fois, de regarder souvent un arrière pour s'assurer que l'enfant le suivait.
Lorsqu'ils furent sur le seuil de l'allée, maître Grinchard. saisit l'enfant parle collet de sa veste, et se préparait à lui faire rudement arpenter les montées; mais alors Félix Georget se tourna vers lui, et le regardant sans insolence, mais avec une certaine fermeté, il lui répondit :
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— Monsieur, je vous assure que vous avez tort. ^ C'était la première fois, dans sa longue carrière de tourmenteur d'enfants, qu'un être si chétif osait lui dire en face ces trois mots qu'il méritait si souvent d'entendre : « Vous avez tort. » Étourdi comme d'un coup inattendu, ses yeux roulèrent furieux ; il devint pourpre et si gonflé d'indignation qu'oD eût dit que son sang allait faire explosion.
— J ' ai tort 1 j 'ai tort 1 murmura-t-il .
C'est là tout ce que la colère lui permit d'articuler.
— Oui, reprit Georget, vous avez tort de vouloir me maltraiter; car je n'ai pas fait de mal, et je ne vous appartiens pas encore.
Cette dernière observation était si juste qu'elle ne passa pas sans faire quelque impression sur le brutal. Se remettant un peu, il reprit :
— Mais pourquoi alors, monsieur le raisonneur, ne m'as-tu pas suivi, comme c'était ton devoir de le faire?
— Si j'avais continué à vous suivre, je me faisais écraser par une grosse voiture. Oui, sans une bonne dame qui m'a retenu au moment oîi courant derrière vous j'allais traverser une rue, je ne sais laquelle, je ne pouvais pas manquer d'être renversé
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SOUS les pieds des chevaux. La personne qui m'a sauvé a poussé un si grand cri que tout le monde s'est retourné, excepté vous, à ce qu'il paraît.
— Ouï, c*est possible ; jô crois que j'ai entendu le cri de cette femme ; mais si Ton s'arrêtait toutes les fois qu'on entend crier dans la rue on n'arriverait jamais oîi on a affaire. Mais puisque tu n'es pas écrasé, tu pouvais continuer ton chemin.
— Je le voulais, mais impossible dé vous l'attraper; vous alliez sî vite, et il y a tant de mes qtif se croisent I
— Enfin, qu'as-tu été faire âti Palais-Royal?
— Demander votre adresse de libraire en libraire) puisque ceux qui se trouvaient stli* ina route Tignoraîent; et tous ils mô disaient que je né pourrais la savoir que là.
— Mon adresse? répéta maître Grînchard; tu as dû l'écrire il y a quelques jours : n'est-ce pas à toi que le cousin a dicté la lettre par laquelle il me demande pour toi ma protection?
— Sans doute, répondit Félix Georget saisi d'émotion à ce souvenir; maïs, ajouta-t-il, lorsque M. l'abbé m'a commandé d'écrire sous sa dictée, il était mourant ; je ne me suis appliqué qùli mettre mot pour mot ce qu^il me disait, et quand la lettre a
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été finie, comme je n'en pouvais plus de chagrin, j'ai oublié ce que j'avais écrit.
Joseph Grinchard avait les fibres du cœur peu tendues au ton de l'attendrissement; cependant ces simples paroles bien dites, ne laissèrent pas que de le toucher aussi profondément qu'avec lui c'était chose possible, c'est-à-dire qu'elles ne glissèrent pas tout à fait à la surface.
— Allons, c'est bon, dit-il, assez de bavardage ; monte, il est temps d'arriver.
Le maître relieur n'avait trouvé rien de mieux pour répondre au nouveau témoignage de regret que l'orphelin reconnaissant donnait à la mémoire de son père adoptif. Félix Georget trouva peut-être que c'était peu, et cependant de la part de Joseph Grinchard c'était beaucoup. Dans sa bouche, rebelle aux bonnes paroles, un demi-blâme équivalait à un éloge complet.
— Voilà le fameux sujet, dit-il à sa femme, en poussant l'enfant par les épaules polir l^introduire dans la chambre particulière du ménage. C'est parce que monsieur a peur des voitures, poursuivit -il^ qu'il m'a abandonné en route; au surplus, il n'y a que demi-mal, puisqu'il a su retrouver tout seul son chemin.
— En vérité?.., tout seul!.*.. C'est très-bien, mon enfant, s'empressa de reprendre Marthe déjà si favorablement disposée pour Georget, et qui se sentit tout à fait attirée vers lui par l'expressive douceur de sa physionomie et la vivacité intelligente de ses beaux yeux bleus.
— Il paraît, continua maître Grinchard, que ce mioche-là n'est pas absolument un idiot ; mais c'est un raisonneur^ un faiseur de belles phrases : nous verrons à le guérir de cette infirmité-là.
On sait ce qu'il entendait par guérir les infirmités de ses élèves. Toutefois, malgré son habileté à saisir le moindre prétexte d'exercer son terrible savoirfaire, il ne lui fut pas possible de compter Félix Georget au nombre de ses souffre-douleur. Dès le premier jour, l'orphelin comprit qu'il n'y avait point à compter sur de l'indulgence de la part d'un tel homme, et que pour obtenir de lui seulement stricte justice, il lui faudrait marcher invariablement dans la ligne droite du devoir ; il s'efforça de s'y maintenir. Mais quelle que soit la dose de bon vouloir et d'intelligence qu'il ait plu à Dieu d'accorder à un pauvre orphelin, il est certain que le secours d'un tiers devait être parfois nécessaire à celui-ci pour ne jamais donner prise à la sévérité d'un maître toujours im-
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patient de punir. Ce tiers secourable, ce fut Marthe, la femme du relieur. Placée entre Thomme colère et Tapprenti docile, ici comme un pouvoir modérateur, là comme un sage conseiller, elle désarmait l'injuste courroux de Tun en même temps qu'elle excitait le bon vouloir de Tautre. Mais si le penchant naturel à la bienveillance, qui fit incliner tout d'abord Texcellente femme en faveur de Georget, le préserva souvent des mauvaises dispositions de son mattre, elle ne devait pas, comme on le verra, le protéger contre la jaloi|sie de ses camarades d'atelier.
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Quelques jours après que mattre Grinchard, à la suite des péripéties connues de son retour de Montmartre, eut assigné à FéUx Georget une place dana son atelier, un messager apporta à Tenfant le reste de son bagage, qu'il avîût dû laisser chez l^ancienne voisine du maître d'école pour suivre son patron si fort impatient de revenir à Paris. Le complément de sa garde-robe, d'ailleurs peu fournie, lui était envoyé par la veuve Gallois, de qui, ceci soit dit sous
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forme de parenthèse, nous n'aurons plus h parler. La bonne femme, ne pouvant soutenir la concurrence avec un vaste magasin de merceries récemment établi dans le quartier, avait vu peu à peu déserter sa clientèle. Un jour qu'elle n*avaît absoltittent rien vendu, elle se décida à ne pas rouvrir sa boutique le lendemain; elle régla ses affaires, fit argent de son mobilier, satisfit ses quelques créanciers, et tandis que son messager se rendait rue du Poîn-Saint-Jacques, rëx-merôîêre quittait gà riie dés Rosiers pour aller slnstaller â Thospice dé la Sàlpêtrière, oîi elle avait obtenu son admission.
Si la sollicitude de Tabbé Jazeron ne pouvait remettre en des mains moins paternelles que celles de Joseph Grinchard le sort de son fils d'adoption^ en revanche elle n'aurait pu choisir pour lui une profession qui tût tnî&ax en rapport avec sa continuelle préoccupation du soin et même de la parui-e des livres. A l*école, oii il était & peu près privé de ressources pour exercer son goût naturel, les seuls efforts de son intelligence lui avaient fourni tant dé moyens d'exécution, que s'il n'avait pu Suppléer à tout ce qui lui manquait comme instruments de travail, il se trouvait du moins avoir à peu près deviné la forme et l'emploi de ceux qui lui faisaient défaut.
DE MAITRE ORINCHARD. tl
Aussi, contrairement à ce qui arrive pour les apprentis nouveaux venus, que tout inquiète et em« barrasse parce qu'ils sont étrangers à tout ce qu'ils voient, Félix Georget, à son entrée dans un atelier de relieur, se trouva pour aÎQsi dire en pays de connaissance. Cette aptitude particulière pour son mé« tier, grftce à laquelle il saisissait comme au vol les instructions très-sommaires du maître, et parvenait à exécuter vite et bien ce qui lui était à peine enseigné) aida puissamment la dame Marthe à détourner de lui l'orage qui menaçait sans cesse le personnel de l'atelier. De plus, ses journées bien employées lui valurent, — grande faveur, — la permission de faire, le soir, quelques petites commissions dans le quartier pour la femme de son maître; puis, -■* foveur plus grande encore, -^ il fut admis dans l'appartement des époux. A la vérité, il ne devait y venir que pour aider Marthe h tenir ses écritures ; détail des dépenses du ménage, vérification des mé« moires des fournisseurs et mise au net des notes pour les clients, relatives aux commandes exécu* tées par le relieur. Utile à son maître, Félix Georget sut se rendre si bien indispensable à la femme de celui-ci, que lorsqu'on ne le voyait pas au travail on était sûr de le trouver près d'elle.
Ce contact, de jour en jour plus intime, développa, affermit l'intérêt maternel que, dès le premier instant, le protégé du maître d'école avait inspiré à la douce compagne de Joseph Grinchard. Marthe ne souriait qu'à Georget, Georget ne se plaisait qu'avec Marthe ; et quand, aux heures de repos, le maître était absent et que les autres apprentis jouaient dans l'atelier ou se battaient dans la cour, c'étaient pour elle et pour lui leurs meilleurs moments. Ds calculaient, ils lisaient, ou bien ils rangeaient le ménage ensemble, et, rangement, lecture ou calcul, tour à tour ils l'interrompaient, elle pour lui dire un de ces mots que les mères seules savent dire à leurs fils, lui pour la provoquer par une de ces paroles douces ou folles qui font bondir de joie le cœur des mères. Une fois entre autres, Georget adressa à Marthe une si charmante repartie que la bonne femme ne put se défendre de l'embrasser. Étonné, l'enfant s'arrêta soudain, pâlit, trembla un peu, puis les larmes lui vinrent aux yeux. Depuis la mort de sa mère, personne ne l'avait embrassé.
— A quoi penses-tu? lui demanda Marthe.
— Je pense qu'il aurait été bien heureux, votre fils, si vous en aviez eu un. '
Ce fut au tour de Marthe à pâlir, à trembler
DE MAITRE GRINGHARD. 29
et à laisser Yoir deux laimes rouler sou» ses paupières.
' — ^^ J'ai eu mon Julien ! répondit- elle avec le plus douloureux accent du regret.
Ce jour-là, sa confidence n'alla pas plus loin. Peu de temps après, pendant un nouvel entretien, •Marthe ouvrit Tun des tiroirs de sa commode, y prit une feuille de papier roulée et fermée avec un petit ruban de satin noir pareil à celui qu'on lui voyait toujours autour de son bonnet blanc. Elle dénoua le ruban, développa la feuille, et dit à Georget, en l'attirant du geste près de la fenêtre, car le jour finissait :
— Viens le yoir.
: Il s'approcha de Marthe/ et vit sur la feuille qu'elle lui montrait un portrait d'enfant dessiné à la plume. Bien qu'ils n'eussent, jusqu'à ce moment, parlé de personne, le jeun» apprenti de maître Grînchard nomma Julien. La mère, qui était trop émue pour répondre, le remercia dans un regard de ce qu'il se souvenait d'un nom qu'elle ne lui avait dit qu'une fois.
En mettant ce portrait soug les yeux de Georget, Marthe, évidemment, avait voulu provoquer ses questions afin de pouvoir, à l'avenir, parler avec
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lui de ce fils dont personne, eheg elle, ne lui parlait.
— Ce dessin est Touvrage de son parrain, un ancien profesgeur du collège Henri lY, dit-elle quand elle se fut remise de Témotion qui se renouvelait toutes les fois qu'elle déroulait le portrait de son fils ; — Julien avait dix ans quand on Ta dessiné.
*?- Et à quel âge avez-vous eu le malheur de le perdre ?
«^ Juste à Tàge que tu avais quand tu es entré chez nous : il avait des yeux bleus comme les tiens, il était blond comme toi.
~ Et y a-t-U bien longtemps que vous pleurez sa perte?
— 11 y a trois ans que je ne l'ai vu.
— Comment ! reprit Georget avec surprise, il est donc encore vivant ?
— Je l'êspère; maïs il est si loin I peut-être môme ne doit41 plus revenir. C'est donc pour moi comme s'il était mort... aussi j'ai pris le deuil.
Et elle indiqua le ruban de satin noir, seul orne*^ ment de son bonnet.
— Vous deviez être si bonne pour lui ! comment a-t-il pu vous quitter ?
— On Ta fait partir, répondît-elle.
Et, après un soupir, Marthe ajouta :
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B-^ Au fait, c'est ce qui valait le mieux pour lui et pour moi.
Supposant qu'elle avait le désir de faire sa conâdence entière, Georget se disposait h lui demander réxplicatioB de ces mots : « On Ta fait partir » , et, par suite, pourquoi ce départ qui la désolait encore était^il ce qui avait valu le mieux pour le fils et pour sa mère ; mais le geste de Marthe lui prouva que toute question serait indiscrète, et que, sur ce point, elle ne voulait pas en dire davantage.
n y eut des deux parts un moment de silence, après lequel Marthe reprit :
— Nous voilà maintenant avec deux beaux sujets d'entretien pour les instMits où, comme ce soir, nous serons seuls ; tu me diras tout ce que tu voudras de notre cousin, le bon abbé Jazeron, et moi tout ce qiie je pourrai te dire de mon pauvre petk Julien.
En effet, à partir de ce jour, Georget livrant d'abondance tous ses souvenirs, et Marthe se tenant sur la limite de sa réserve, ne manquèrent aucune occasion favorable de s'entretenir des deux êtres qu'ils ne cessaient de regretter. Seulement l'élève de Joseph Grinohard, heureux de se reporter vers le passé, parlait de feu son père d'adoption comme s'il était vivant, tandis que la mère, désespérant du
retour, parlait de son fils absent comme s'il était mort.
Ce n'est que lorsqu'elle était bien seule avec ellemême que Marthe osait penser tout haut au déplorable événement qui lui avait fait prendre le deuil.
On sait combien maître Grinchard était dur et violent avec ses apprentis. Tant que Julien n'eut pas encore atteint l'âge où l'on soumet les enfants au travail de l'atelier, Marthe espéra que lorsque le temps serait venu de lui donner un état, sa part d'autorité dans le ménage lui permettrait de faire renoncer son mari au projet de prendre l'enfant sous sa direction pour faire de lui d'abord son élève, puis son associé, et enfin son successeur. Ce qui lui donnait cet espoir, c'est que Joseph Grinchard, sans être un tendre père, cédait quelquefois à sa femme quand il s'agissait de Julien, et qu'il n'avait jamais maltraité son fils. Il gardait ses violences pour 4es enfants des autres.
Toutefois la confiance que Marthe avait dans l'avenir ne se réalisa pas. Le relieur, qui voyait chez lui une place vacante pour uti nouvel apprenti, annonça un samedi soir que Julien ne retourneraii pas à l'école le lundi suivant, attendu qu'il éfait d'âge à commencer son apprentissage.
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— ' Et quel état penses-tu lui donner? demanda Marthe, cherchant à dissimuler le saisissement qu'elle éprouvait en se voyant tout à coup arrivée au moment de la lutte, alors qu'elle croyait avoir encore une année pour s'y préparer.
— Quel état? répéta son mari; parbleu! le mien.
— Tu sais, hasarda-t-elle comme première objection, qu'il n'a pas de goût pour celui-là.
— Qu'importe 1 tous les apprentis que j'ai formés n'en avaient pas plus que lui ; je le formerai comme les autres.
— Comme les autres ! s'écria Marthe frémissant de terreur.
Elle rassembla tout . son courage, et la lutte prévue commença. Cette lutte, abandonnée vingt fois et vingt fois reprise pendant la journée du dimanche, dut cesser enfin : Marthe était vaincue. Le lundi matin, Julien occupait une place dans l'atelier de son père.
: A compter de ce moment, la pauvre mère n'eut plus qu'un seul et continuel souci : défendre son enfant : contre la dureté d'un homme qui, lorsqu'il s* agissait de commander et d'être obéi, ne se souvenait plus même qu'il était père,. tant il avait enracinée en lui l'habitude d'être un maître impitoyable.
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Julien, il {aut l'avouer , n'aidait pas baauooup sa mare h le protéger centre les emportements de maître Grincbard. D'abord maladroit par timidité, il le devint davantage par parti pris de mauvaise volonté. Enfin, soit révolte contre l'injustice, soit javersion invincible pour le métier qu'on lui imposait, la préméditation de mal faire l'amena jusqu'à jeter le plus audacieux défi h la fureur de son père. Contre toute prévision pourtant, celui-ci ne s'emporta pas. Après le silence de quelques minutes qui lui était nécessaire pour refouler et calmer ce qui bouillait en lui, il dit h Julien :
— Recommande ce soir à ta mère de préparer tas babits des dimanches; demain nous sortirons ensemble.
Julien, volontairement coupable, s'attendait au châtiment ; cette fois, il eût été juste : aussi ne corn* prit-il rien au ealme de son père. Il n'osa pas de^ mander oîi devait le conduire cette promenade annoncée pour le lendemain ; mais elle l'inquiéta, et il y rêva toute la nuit. Marthe, au contraire, fut bien loin de songer à s'en inquiéter. La journée s'était passée pour elle plus paisiblement que les autres; elle ne savait rien de la faute irrémissible de son fils, aucun bruit alarmant n'était venu de Tatelier
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jusqu'à die, et elle n'entendait pas gronder la oolêré dans la poitrine de son mari.
Joseph Grinchard et Julien sortirent ensemble; quelques heures après, le père revînt seul.
*-* Eh bien, dû donc est le petit? demanda Marthe.
— Le petit est en route pour Brest, répondit brusquement maître Grinchard.
Marthe répéta machinalement : « En route pour Brest » , sans que son intelligence pût encore atta-* cher un sens raisonnable à ces mots.
— Mais oui, continua le relieur^ nous avons été tous deux au ministère dé la marine, où je l'ai engagé comme mousse.
— Julien... Mon fils.;, engagé.;, parti... et pourquoi? Ce n'est pas possible! balbutia là pauvre mère haletante et presque folle d^émotioiî.
Joseph Grinchard lui apprit alors ce qui s*était passé la veille, la fit juge de ce qu'il lui avait fallu û'eflbrts pour contenir sa colère devant son fils en état de révolte contre lui, et il termina ainsi :
— D est heureux qlie j'aie pensé alors qu'il me restait pour aujourd'hui cette ressource, sans cela je l*ailrais tué hier.
Marthe, ne pouvant mettre en doute son malheur^ tomba anéantie; puis, durant plusieurs jours, elle
eut de terribles accès de fièvre qui rafFaiblirent beaucoup, et plus ses forces diminuaient, plus elle avait de contentement intérieur, croyant, d'après cela, sa fin plus prochaine. Survint la crise qu'elle redoutait : une crise heureuse. Le médecin déclara qu'elle entrait en convalescence ; elle se leva et prit le deuil.