LE COMPLOT
L'événement qui mit en danger les jours de Marthe n'avait pas, on le sait, adouci le caractère ombrageux de Joseph Grinchard. On sait aussi à quelles conditions Félix Georget devait de n'avoir pas eu à en supporter les tempêtes. L'espèce d'impunité dont il jouissait exclusivement avait réduit à néant les espérances de ses camarades, qui, lors de son arrivée parmi eux, raisonnèrent ainsi : « Pendant que le maître battra celui-ci, il ne s'occupera pas de nous, et nous aurons en moins tous les coups qu'il recevra. »
Raisonnement peu charitable, mais surtout ab-
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surde, attendu qu'une fois levé pour frapper, le bras du maître ne se bornait pas à tomber sur un seul. Il faut dire encore, contre le calcul des malheureux apprentis, qu'ils avaient compté sans Tintelligence et la bonne volonté du nouveau venu, double mérite qui faisait de lui un sujet de comparaison dangereux pour les autres et leur valait journellement un supplément de horions et de bourrades. Le maître ne disait jamais à Georget : « Je suis content de toi » ; il eût préféré être étouffé par ces paroles d'encouragement, si sa justice avait pu les lui inspirer, plutôt que de permettre à ses lèvres de les laisser sortir; mais chaque fois que le protégé de Marthe faisait de nouveau preuve d'habileté et de talent au travail, Joseph Grinchard ch&tiait plus sévèrement ses camarades : c'était la seule marque de satisfaction qu'il crût devoir donner à son intelligent élève. Comme ce dernier lui fournissait souvent l'occasion de témoigner ainsi son contentement, on peut juger quelle somme de jalousie s'amassa dans le cœur des autres apprentis, et combien devint impérieux leur désir de vengeance. Longtemps ils résistèrent à ce désir , un peu d'abord parce qu'ils en redoutaient les suites, mais surtout faute de pouvoir tomber d'accord sur le moyen de le satisfaire. Enfin,
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«omme U ftcheufie comparaison rendait l^ir eonditioii éè pins en plus intoién^le, ils mirent en oubli le mn continuel que priait Georget soit de cacher lenre fautes, soit de réparer leur maladresse, «-— il avait, on ie voit, apporté à Tatelier les procédés de bonne camaraderie qu'il pratiquait autrefdis à Técole ; *-• et quoi qu'il eût fait pour eux, les jaloux, lui imputant à crûne son mérite qui rendait ^us évidente leur infériorité, décidèrent qu'ils tiendrauent une dernière fois conseil afin de parvenir à faire battre à son tour et, s'il se pouvait, à faire chasser celui que, si injustement, ils considéraient comme un ennemi.
A cette époque, Félix Oeorget comptait dix-buit mots d'apprentissage ; il valait un ouvrier pour son maître, on pourrait dire un 81s pour Marthe, si auprès d'une mfere quelqu'un pouvait remplacer son fils. Georget était aussi le commis aux écritures, le secrétaire de la maison ; c'est à lui que Joseph Grîndiard confiait les commissions importantes qu'il ne tcmlait pas faire lui-même et qu'il n'aurait pu sans inquiétude confier à un apprenti vulgaire.
Or, un soir que Georget était en course par ordre du maître, les jaloux profitèrent de son absence pour délibérer sur le meilleur moyen de le perdre. Chacun
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fit sa prc^sition : toutes furent tour à Umr mesurées et pesées; puis, comme il fallait en finir, on s'arrêta à ce qu'il y a de moins nouveau dans la série des mauvaises inspirations de la perfidie humaine : à la ruse imaginée, il y a environ vingt-quatre sièdes, par les Ddphi^s, pour se donner le prétexte de imasaaa^ Ésope, l'ambassadeur du demi^ roi de Lydie.
Le projet adopté fut mis à exécution sur-ie^hamp ^ si bien qu'un quart d'heure après la clôture du cou* dUabule, si quelqu'un s^était avisé de fouiller au fend de la cassette de Georget, il y aurait trouvé f un des douze couverts d'argent que, suivant une viaiie habitude, maître Gcinchard faisait compter devant kd, tous les soirs, par sa femme.
Un setil des conjurés avait été diargé de dérdber te couvert dans le buffet de la salte à tnanger et de le porter dans la cachette convenue, tandis que ses com« pliees, postés aux aguets, se tenaient prêts à lui si* gnder le danger d'une surprise.
L'expédition avait eu lieu sans obstacle ; on se mit à en calculer les conséquences. Alors l'un des ennemis de Georget, plus franc que les autres peut-être, laissant voir jusqu'où allait son espérance, osa dire x
— Le bon sujet ne nous fera plus de tort ; car, à moins d'un grand hasard, on peut compter que maître Grinchard Tassommera du premier coup.
Il est imprudent, en matière de conspiration, de montrer à tous les conjurés le but extrême que quelques-uns veulent atteindre. Ajoutons qu'il est heureux que toujours un excès d'ardeur fasse commettre de ces iraprudences-là. Tel qui ne croyait que travailler à redresser un tort en donnant une sévère leçon à l'ennemi commun, recule, abandonne la partie et fait avorter le complot, quand on lui laisse entrevoir qu'il y a mort d'homme au terme de la vengeance.
A. peine donc l'un des vauriens eut-il hasardé la supposition, d'ailleurs assez vraisemblable, que Georget serait assommé par le maître, qu'un autre, aussitôt saisi d'un scrupule, fit retour sur lui-même, s'effraya du crime auquel il ne voulait pas participer, et se glissa hors de la maison, laissant le reste de la bande se féliciter trop hâtivement du succès de ce complot.
Celui-là, qui se nommait Paulin Bonvouloir, mais que par dérision ses camarades avait surnommé Favori, parce que c'était presque toujours à lui que s'adressait d'abord la mauvaise humeur de maître
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Grinchard; celui-là, disons-nous, savait où Georget avait été envoyé et quelle direction il lui fallait prendre pour être sûr de le rencontrer au retour. Quelque part que le relieur envoyât son principal élève, c'était toujours par le chemin le plus direct qu^il revenait chez son maître : son droit chemin, ce soir-là, l'obligeait à traverser le pont Saint-Michel. Bon vouloir se rendit au-devant de Georget, non pour lui révéler le complot des souffreteux de l'atelier, mais pour satisfaire tête à tête et corps à corps sa rancune personnelle, se réservant ensuite d'empêcher le mal, mais toutefois sans dénoncer ceux qui l'avaient voulu faire.
Il arpenta rapidement le pavé de la rue Saint- Jacques, et atteignit l'extrémité du pont presque au moment où, de son côté, Georget y arrivait aussi. Alors, bien certain que ce dernier l'avait aperçu, Bonvouloir se pencha tout à coup à mi-corps sur le parapet, comme si, de là haut où il était, il cherchait à apercevoir quelque chose qu'il avait laissé tomber sur la berge. Georget, effectivement, l'avait reconnu. Le voyant si imprudemment penché vers la rivière, il s'élança pour le retenir et il lui demanda :
— Comment es-tu ici, et que cherches-tu?
— Je te le dirai, répondit Bonvouloir, qui s'atten-
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dait à 06tte question , quand tu m'auras aidé h le trou* ver. Descendons du côté de Tarehe.
Céda dit, il tourna le quai et se laissa glisser sur le rampe de Fescalier qui descendait au bord de Teau* Georget l'eut bientôt rejoint en bas»
— La rivière est très-haute, observa441, l'eau bat presque la muraille ; nous ne pourrons chercher ni bien loin ni bien longtemps, attendu qu'il fait déjà presque nuit.
•^ Il y a sous l'arche assez de place et assez de lu^mière pour trouver ce que je cherche, dit singulière* ment Bonvouloir attirant Georget du côté de la voûte.
Ne soupçonnant pas encore l'intention de son camarade, Georget lui demanda de nouveau :
— Tu es donc sûr d'avoir vu rouler par ici ce que tu as laissé tomber de là-haut ?
— Je n'ai rien laissé tomber, reprit l'autre quand ils furent tous deux dans l'ombre, sous l'arche. Ce que je cherche, continua-t-il, c'est le moyen de te forcer à régler le vieux compte que nous avons ensemble.
— Comment! j'ai un compte avec toi?
— Oui, le même qu'avec tous nos camarades. Tu ne comprends pas encore? Je vais m'expliquer. Il n'y
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a que toi que Ton ne frappe pas à la maison : cela ne peut pas nous paraître juste. Nous avons attendu avec patience pendant âix*huit mois, espérant qu'un jour ou l'autre mattre Grincbard finirait par lever la main sur toi. Il ne veut pas s'y décider, et pourtant il faut bien que tu saches aussi ce que pèse un coup de poing.
— - Des coups, à moi I dit Georget, se redressant indigné à la pensée d'un châtiment immérité; api* prends qu'on ne frappe que ceux qui ne font pas leur devoir.
— Tu vas me dire, interrompit Bonvouloir, que si nous sommes frappés c'est parce que nous ne faisons pas le nôtre; c'est possible, mais la t[uestion n'est pas là. J^ mattre a des ménagements pour toi, et je me suis chargé de te les faire payer.
En finissant de parler, il retroussa les manches de sa veste comme pour se préparer au pugilat, Georget, plus surpris qu'inquiet du ton, du regard et du geste menaçants de son camarade, lui répondit :
•— Ce que tu appelles les ménagements de mattre Grinchard, comment entends-tu que je te les paye?
A cette question de Georget, Bonvouloir répondit par une autre :
— Dis-moi, t'es-tu jamais battu? lui demanda-t-iL
— Non, vraiment, et j'espère bien ne jamais me battre.
— Cependant, si tu recevais une attaque, est-ce que tu n'as pas de cœur, Georget? est-ce que tu n'y répondrais pas?
— Je n'en sais rien, attendu qu'on ne m'a jamais attaqué.
— Jamais? répéta Bonvouloir; voilà un mot que tu ne pourras plus dire.
Et d'un coup de coude il poussa si rudement le soi-disant ennemi des apprentis, que celui-ci ne dut qu'à la rencontre du mur de la voûte d'être préservé d'une lourde chute.
Bien que cette violente secousse l'eût fort ému, Georget conservait encore assez de sang-froid pour ne pas vouloir essayer ses forces contre un camarade qu'il jugeait atteint momentanément de folie. Bonvouloir, qui n'avait séparé sa cause de celle des conjurés que parce qu'il comptait sur la lutte à outrance pour éteindre une rancune qu'il croyait légitime, ne fit pas attendre une seconde attaque. Georget se mit alors sur la défensive, mais sans se décider encore à rendre coup pour coup. Cependant l'autre, s'irritant de plus en plus contre la résistance passive qu'on lui opposait, revint à la charge avec
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un redoublement de fureur, et fit de telle sorte rage des pieds et des mains, qu'à la fin le pacifique Georget se vit forcé de prendre part à l'action si chaudement engagée. D'attaqué il devint à son tour attaquant, s'élança sur son agresseur, l'enlaça vigoureusement dans ses bras, le tint un moment immobile et haletant; puis, par un dernier effort, lui ayant fait perdre l'équilibre, il le força de fléchir les genoux et le jeta meurtri sur les cailloux, si près du bord de l'eau que le courant effleura le visage du vaincu.
— J'en suis fâché, lui dit Georget quand il l'eut ainsi terrassé ; tu conviendras que je ne demandais pas à me battre.
— Tu es fâché? Eh bien, moi, je suis content; j'ai ce que je cherchais, riposta Bonvouloir encore tout étourdi de l'assaut, et secouant ses oreilles comme un chien hargneux qui vient de se faire mordre. Tu m'as donné mon compte, ajouta-^il en se relevant, nous voilà amis pour toujours... Je te le prouverai, oui, pas plus tard que tout à l'heure.
— Comment cela?
Bonvouloir venait de faire allusion au complot ; il se mordit les lèvres et répliqua :
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«^ Ne me le demande pas. • « tu ne le sauras jamais.
Après ces derniers mots, il sortit en courant de dessous Tarche, gravît rapidement Tescalier du quai, et, ne pensant plus qu'à arriver assez tôt chez son maître pour détourner le coup qui menaçait le protégé de Marthe, il se sauva à toutes jambes dans la direction de la rue du Foin-Saint- Jacques.
Georget voulut le suivre ; mais comme il allait à son tour monter les marches de Tescalier de la berge, il trouva devant lui un jeune garçon qui déjà, et vainement, avait voulu barrer le passage à Bonvouloir. Celui-ci était trop bien lancé pour qu'on pût l'arrêter; il passa sans s'apercevoir de l'obstacle. Il n'en fut pas de même pour Georget*
Ce jeune garçon, que les deux apprentis auraient pu remarquer, ne les avait pas perdus de vue depuis leur rencontre sur le quai. Curieux de savoir quel était l'objet que l'un d'eux avait laissé tomber du haut du parapet et qu'ils allaient chercher ensemble sur la berge, il s'était avisé de les suivre. Témoin de leur entretien, il l'avait été aussi de la lutte; ce ne fut pas celle-ci qui l'intéressa le plus, il y serait volontiers intervenu pour en hâter le dénoûment si sa main gauche, brisée au poignet, ne lui eût interdit le droit de se mêler à une question
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de pugilat. Ce qui lui faisait désirer de voir finir la lutte, c'est parce qu'il pourrait alors demander aux adversaires une explication à propos d'un nom qu'ils avaient prononcé deux fois*
Cette explication, Georget la lui donna si complète, et il passa tant de temps à la lui donner, que dix heures du soir venaient de sonner quand il ren^ tra chez son mattre.
A l'arrivée du retardataire, Joseph Grinchard quitta furieusement la table de la salle à manger sur laquelle Marthe venait de compter devant lui les douze couverts d'argent.
— Monsieur, dit Georget allant au-devant des reproches qu'il semblait mériter, c'est la première fois que je m'amuse en route. Je reconnais que j'ai eu tort, et je vous demande de me pardonner ma faute; car, sans vouloir vous faire une menace, je vous assure que si vous me frappez vous ne me reverrez plus.
Le maître, qui déjà avait le poing fermé, hésita à le lever sur Georget.
— Va te coucher, lui dit-il brutalçment; nous recauserons demain.
Et, jurant, il rentra dans sa chambre après avoir ordonné à sa femme de le suivre.
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— Où as-tu été y malheureux enfant? demanda celle-ci à Georget, pendant qu'elle allumait pour lui uii bougeoir à la lumière de la lampe.
— Pas bien loin, lui répondit-il.
Et, confidentiellement, il ajouta :
— Nous aussi nous causerons demain; j'ai à vous parler de Julien.
Marthe éprouva une si grande émotion de surprise qu'heureusement elle n'eut pas la force de crier; elle chancela ; Georget la soutint et dit, lui donnant un baiser sur le front :
— C'est de sa part.
Mattre Grinchard appela impatiemment sa femme. La mère et l'apprenti se dirent tout bas : « A demain )) , et ils se séparèrent.