‹ Les historiettes du père BroussaillesChapitre 14 sur 25 · NUIT BLANCHE · texte numérisé non relu

NUIT BLANCHE

Au dernier étage de la maison , une ouverture pratiquée dans la muraille avait mis en communication deux étroites mansardes lambrissées qui pre-

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naient jour par des fenêtres à tabatière, c'estrà-dire s'ouvrant de bas en haut sur Tinclinaisan du toit. C'était le dortoir des apprentis de maître Grinchard. Comme autrefois dans les chambrées de soldats, ils couchaient là deux à deux, sur de sordides paillasses, chacune garnie d'un drap plié en deux et ayant pour supplément de couverture les vêtements de la paire de coucheurs. Vu les fatigues de la journée, l'insuffisance du grabat ne les empêchait pas, d'ordinaire, de s'endormir vite et profondément; mais les événements de ce soir et la longue absence de Georget avaient été pour eux un si puissant troublesommeil, que lorsque ce dernier rentra il entendit, malgré l'heure avancée, les habitants du dortoir chuchoter encore avec animation. Toutefois, il put croire un moment qu'il s'était trompé, car tout bruit cessa dès qu'il eut réfermé la porte derrière lui; mais pour s'assurer que les apprentis avaient prolongé la veillée jusqu'à son retour, il lui suffit du mouvement que çà et là il surprit, à la lueur du bougeoir, en gagnant le lit qu'il partageait, au fond de la seconde mansarde, avec son camarade Bonvouloir.

Celui-ci veillait franchement. Assis, en chemise, au pied du lit, il trempait un coin de son mouchoir

dans le pot à Teau posé à terre devant lui, puis, avec le linge imbibé, il bassinait ses yeux gonflés et endoloris. Georget supposa que les meurtrissures dont il souffrait étaient le résultat de leur lutte sous Tarche du pont Saint*Michel.

— Il parait, lui dit-il à demi-voix, que je t*ai fait plus de mal que je ne croyais ; il ne faut pas m'en vouloir, car j sur ma parole, je voulais épargner le visage.

— Ne te reproche rien, repartit l'endommagé ; ce n'est pas toi qui m'as fait cela.

— Pas moi ? Alors tu t'es donc battu avec d'autres?

— Pourquoi pas, puisque j'avais encore quelque chose à régler ailleurs ? Le compte y est, comme dit la bourgeoise quand elle range le soir son panier d'argenterie.

Cette allusion à un fait qui s'était passé peu d'heures auparavant entre Bonvouloir et les ennemis de Georget fut si bien comprise par eux, que l'agitation qu'elle leur causa se trahit de lit en lit par le froissement de la paille.

Georget, ignorant le complot qui l'avait menacé et la vigoureuse intervention qui le fit avorter en forçant les complices eux-mêmes à reporter secrète-

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ment le couvert accusateur où ils l'avaient pris, ne vit dans les paroles de Bonvouloir que Taveu d'une autre querelle dans laquelle, ainsi que ses yeux en portaient témoignage, il n'avait pas eu toutes les chances favorables pour lui.

Le blessé acheva de bassiner ses meurtrissures, tandis que son camarade se déshabillait. Ils se mirent au lit, on souffla la lumière, et chacun alors put supposer que la nuit de sommeil commençait pour tous les autres.

On dormit peu dans la mansarde ; on ne dormit pas chez maître Grinchard.

C'est avec des préoccupations bien différentes que, par suite de certaines paroles de Georget, Marthe et son mari se tinrent éveillés jusqu'au jour. Inutile est d'appuyer sur la fiévreuse impatience de la mère, En la quittant, Georget lui avait dit : « Demain, je vous parlerai de Julien. » Elle comptait les minutes ^i la séparaient de ce lendemain trop lent à venir pour elle. Quant au maître relieur, il avait l'esprit ^urmenté de cette franche déclaration de son élève : « Si vous me frappez, je vous le jure, vous ne me reverrez plus. )> Il connaissait assez la fermeté de caractère de Georget pour être certain que, le cas échéant, il lui tiendrait parole, et le brutal se savait

trop peu maître de ses emportemerts pour pouvoir se promettre de ne jamais fournir le prétexte à une rupture qu'il redoutait. Ce serait lui Mre trop d'honneur que d'attribuer à un attachement désintéressé l'inquiétude que lui causait la menace du dernier de ses apprentis devenu son principal auxiliaire. Cependant un autre calcul que celui des bénéfices d'argent lui faisait un besoin de retenir Georget dans son atelier. Ceci demande quelques mots d'explication.

Depuis l'origine de son établissement jusqu'à l'arrivée du fils adoptif de l'abbé Jazeron, Joseph Grinchard, relieur d'ouvrages de pacotille, routinier dans sa profession, en souci de profit seulement et non de renommée, n'avait songé qu'à former des travailleurs agiles plutôt qu'habiles et soigneux; tous ses efforts, toutes ses rigueurs ne tendaient qu'à forcer ses apprentis à produire beaucoup afin de pouvoir, lui, encaisser davantage. Les choses se continuaient ainsi chez lui quand une ambition nouvelle lui arriva un jour, celle de devenir une célébrité parmi ses confrères. Ce fut à Georget qu'il la dut.

/Dans le chétif bagage que celui-ci avait eu le droit d'emporter, après le décès du maître d'école de la rue des Rosiers, se trouvait un vieil exemplaire de

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Ylmùatian de Jésus-Christ^ tant lu, tant fatifnié par son lecteur assidu, que, pour être conservé, il demandait à la piété de Tenfant une couverture nouvelle.

— Ce sera mon premier ouvrage, s'était-il dit, (juand j'aurai fini d'apprendre mon état.

La rapidité de ses progrès, et aussi le goût et Tinlelligence suppléant au peu que le maître pouvait lui enseigner, lui permirent de ne pas attendre jusqu'au terme de son apprentissage pour entreprendre la reliure du précieux volume. Comme il n'y travaillait qu'à ses heures bien rares de loisir, Joseph Grincliard ne lui demanda pas compte de l'emploi de ce temps. L'ouvrage terminé, Georget, qui n'avait pas de secret pour Marthe, le lui montra ; la bonne femme tenait encore le volume dans ses mains, et s extasiait sur le talent de son protégé, quand le relieur rentra.

— A qui est cela ? demanda-t-il.

— A moi, répondit Georget ; ce livre est cehjii q^e mon bon ami l'abbé Jazeron lisait le plus souvent.

Maître Grinchard l'arracha plutôt qu'il ne le prit

^es mains de sa femme, et, le flairant, il grommela :

-* Hum 1 la reliure est fraîche ! D'où cela sort-il?

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-^ De diez nous, dit Marthe, puisque c'est Tou-* yrage de Georget.

Le maître ne manifesta sa snrprîse que par un sourcillement ; il examina avec une attention malveillante l'œuvre de son élève, fit jouer et sonner les plats, inspecta le dos et la gouttière, éprouva la brisure ; puis, s'interrompant, il demanda à Georget :

— Oîi as-tu pris le carton, la peau et la moire, pour faire cette belle besogne?

— Je n'ai rien pris à personne, répliqua Tapprentî ; j'ai tout acheté avec mes épargnes. Quand je porte chez les libraires leurs commandes, quelques-uns me donnent plus ou moins pour ma peine ; j'ai eu soin d'amasser, je savais quelle dépense j'aurais à faire.

— ' Est-ce aussi, riposta le maître, avec des outils achetés sur tes épargnes que tu as fait cela?... Non, n'est-ce pas ? Eh bien, tiens-toi-le pour dit : je n'entends pas que tu uses les miens à faire autre chose que ce que je te commanderai.

Marthe haussa les épaules, son mari lui lança un regard foudroyant, et, continuant à s'adresser à Georget qui tendait la main comme pour redemander son livre :

— Tu me permettras bien, lui dit-il, de ne te le

rendre que quand cela me fera plaisAr. Retourne à l'atelier pour voir si j'y suis.

Exprimer même aussi brutalement à son apprenti le désir de garder ce livre, non pour le lire, bien entendu^ mais pour l'examiner encore à son aise, sans témoins, c'était de la part d'un tel maître la preuve évidente de l'estime particulière qu'il accordait à un travail duquel il devait, intérieurement, se reconnaître incapable.

Ce volume, il le garda, ou {dutôt il le promena pendant un mois chez tous les libraires qui se donnent pour mission d'enrichir les bibliothèques d'amateurs ; partout enfin où la réputation de camelotier, justement infligée à Joseph Grinchard, frappait d'exclusion les livres habillés à la hâte dans son atelier* D voulait s'assurer si le chef-d'œuvre de l'apprenti ne serait pas jugé digne de figurer & côté des autres chefs-d'œuvre de reliure signés de ces noms fameux: Derome, Bozerian, Simîer et Thouvenin.

Cette épreuve, favorable au volume qu'il promenait ainsi, éveilla, comme nous l'avons dit, l'ambition du camelotier ; puis les éloges donnés au travail de Georget aveuglèrent son orgueil au point de considérer comme sien le produit du talent de son élève.

Après un mois d'attente^ Georget eut la joie de revoir enfin son livre. Le maître, hésitant encore à s'en dessaisir, dit en le lui désignant :

— Puisque ces fadaises te conviennent mieux que notre ouvrage courant, j'ai accepté quelques commandes du même genre. Fais en sorte de ne pas plus gâter les volumes des autres que tu n'as gâté le bouquin de notre cousin Jazeron ; au surplus, ajoutat-il du ton de la menace, je te surveillerai.

Le maître ayant ainsi parlé, Georget rentra définitivement en possession de sa propriété. Il remarqua avec surprise cette initiale et ce nom : J. Grin- CHARD, imprimés en lettres d'or sur le dos du livre, près du bord inférieur. Au mouvement qu'il fit, le relieur riposta :

— Tout ce qui est fait chez moi ne peut être signé que par moi ; c'est une garantie.

Et, en effet, à partir de cette époque, on vit parmi la masse de travaux anonymes, dits de pacotille, sortir de l'atelier de la rue du Foin-Saînt-Jarques quelques reliures de luxe signées, à aussi bon droit que celle de V Imitation de Jésus -Christ^ J. Grinchard.

Ainsi, pendant cette nuit où le relieur s'effrayait de la menace de Georget pour la durée du renom usurpé

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qui flattait sou orgueil, mais ne pouvait se continuer qu'autant que Télève .passé maître continuerait à demeurer chez lui, Marthe, anxieuse, épiait la première lueur du jour pour pouvoir se lever et aller attendre son protégé, qui ne manquerait pas, pensait-elle, de descendre à Tatelier avant tous les autres. U devait être aussi pressé de lui parler qu^elle de l'entendre, et tout témoin était redoutable pour le secret de la confidence qu'il avait à lui faire.

Un soupçon d'aurore parut enfin ; maître Grinchard, fatigué de songer tout éveillé, s'était décidé à s'endormir si complètement que sa. femme put se lever, s'habiller et sortir de la chambre sans qu'il en entendît rien. A l'heure oîi Marthe arrivait dans l'atelier, c'est à peine si l'on aurait pu y voir assez pour se diriger de la porte à la fenêtre sans se heui>ter aux établis et aux sièges; elle y trouva de la lumière. Georget, plus matinal encore, l'attendait déjà. L'heure était favorable, leur entretien put se

prolonger sans obstacle. On ne parla que de Julien.

Le récit des aventures du jeune marin invalide tiendra ici peu de place.

Quelques jours après son embarquement à Brest, ^1 partit pour la Guadeloupe. On était en vue de la Grande-Terre quand un gros temps mit à une rude

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épreuve l'équipage du navire. Peoda&t une manœuvre que nécessitait la tourmente, Julien &it préeipité de rextrémité d'un hauban sur le pont On le crut mort; il n'était qu'évanoui, mais il avait le poi^ gnet gauche brisé. Sa guérison fut lente. IneapaMe désormais de servir dans la marine, il demeura à la Pointe-à^'Pitre, chez la parente d'un <^cier qui s'était intéressée à lui ; mais au bout de deux ans passés près de la généreuse femme qui l'avait recuaUi, il fut pris de cette mélancolie mortelle qu'on appdle le mal du pays. Sa bimfaitriee lui fournit ie moyen de revenir en France.

«^ Et aujourd'hui, dit en tenninant fieorget, iur lien n'a pas encore épuisé ses ressources. Depuis six semaine qu'il est à Paris, il vient tous les jours dans ee quartier avec l'espoir de vous renccmtrer, mais vous seulement ; il ne veut pas revoir son père l

— Et sais-4u au moins où je puis être sûre de le voir, moi?

La question avait été faite à demi-voix ; c'est Si voix basse, les mains étouffant le son, et la bouche penchée vers l'oreille de Marthe, que Georget y répondit. Les apprentis de maître Grînchard entraient dans i'atelier .

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