‹ Les historiettes du père BroussaillesChapitre 15 sur 25 · UK CHANGEMENT DE DOMICILE · texte numérisé non relu

UK CHANGEMENT DE DOMICILE

Le l^nctemain du jour qui éddra de ses pnHnières lueurs le mystérieux tête à tête de Martfae et de Georget, il y eut une longue conférence entre Joseph Grniichard et sa femme. Dans ce triste taiénage, où l'échange des paroles était rare^ toute eonyersation conjugale avait în^iriablement pour ooneluskm cette brv^ue interruptk)& du brutid t

— En voilà asses; mêl64oi de ce qui te Kgarde et laisee-moi tranquille.

Il n'en fut pas de même cette fois z le relieur

parla d'aboodanee, il écouta pati«n:iment, et termina

VentrjBtien par ces mots que Marthe entendait pour

la prensôère fois :

^— Tu as raiison, arrange cela conune tu voudras.

Pour uîaître Grinchard, il y avait, au fond de ces

parctes, une grande sécurité acquise; pour la nitoe

de Julien, une importante victoire remportée.

Nous devons dire qu'au début de cette conférence chacun d'eux éprouvait une poignante in<piiétude

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touchant ce qui l'intéressait le plus. Le maître attendait la prochaine visite d'un riche amateur de beaux livres, attiré chez lui par la vue de quelques-unes de ces reliures abusivement signées de son nom. Or, cette visite pouvait avoir pour résultat, au lieu d'enrichir sa clientèle, de lui enlever son élève et par suite cette renommée déjà fructueuse, mais fragile aussi, comme tout bien mal acquis. Il se posait donc cette question :

— Comment éviter que cet amateur, ou tel autre, plus tard, s'il se trouve en présence de Georgel, ne découvre la vérité? et comment, de crainte d'une telle découverte, tenir toujours Georget hors d'ici, sans qu'il cesse d'appartenir à mon atelier?

Marthe, de son côté, avait à résoudre ce problème : Garder près d'elle, mais à l'insu de son mari, ce fils dont elle ne voulait plus se séparer depuis qu'elle l'avait revu. Julien lui avait dit :

— Être le plus possible près de toi, puisque je ne peux pas être tout à fait avec toi , c'est mon unique désir à présent. Ainsi, oîi tu voudras que je demeure, j'y demeurerai, pourvu que je sois sûr de ne pas y rencontrer mon père.

Elle cherchait donc le moyen de rapprocher Julien d'elle et de veiller incessamment sur lui sans l'expc-

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ser àla redoutable rencontre, lorsque, dans son embarras, la pensée vint au relieur de prendre, d'une façon détournée, conseil de sa femme. Celle-ci se serait bien gardée de le consulter ; mais, guettant l'occasion favorable, elle devait profiter du moindre joint peur y faire entrer, comme un coin de fer, le prétexte au succès de Tidée fixe qui la tourmentait.

— Où diable pourrai-je fourrer Georget quand j'aurai un apprenti de plus? demanda Joseph Grinchard, sans autre préparation et avec le désir évident de recevoir une réponse.

— Tu penses donc à prendre un nouvel apprenti ? reprit Marthe, peu certaine d'abord qu'il se fût adressé h elle.

— Cela peut arriver, répliqua son mari.

Il n'osa pas pousser la ruse jusqu'à affirmer que telle était positivement son intention.

Continuant, comme on dit, à tâter le terrain, il ajouta :

— Là-haut, c'est impossible : les mansardes sont encombrées par le coucher de mes vauriens ; il n'y a plus de place pour les outils, et pas un gueux de chenil à louer dans la maison 1

Sans se rendre compte du motif qui obligeait son

mari à délacer Geeiget, Martti«, sa vojraai i tameat ecmsultée par lui, saisit sa daraière obsenra» ^ Uon comme le fil coodueteur qui devait la faire «r*» .., river à son but.

p^ Eu effet, dit-dle, il n'y a rien à louer ici; mais . on pourrait trouver ailleurs, en d^erchant bien. -^ Elle n'avait d^à plus besoin de ehereh». -^^ Oui, poursuivit-elle vivement, je crois même avoir r^osar» que, pas loin d'ici, au coin de la rue des Noyers, un ^ éeriteau qui annonce une chambre et un cabinet à

car la veille, après son entrevue avec le jmne «ann mutilé, die avait visité le log^ient ^ide, et, dans sa pensée, elle l'avait meublé pour aon fils, ai se di* sant : Julien serait bien ici 1

Marthe, à chaque mot, s'aUendait à être intertHsmpue par son mari ; l'interruption n'arrivant pas, elle continua : '

•^ Tu entends? c W là^ pf^esqile a notre porte ; une chambre et un cabinet, voilà justement ce qu'il faudrait pour monter un petit ateUer et placer un ménage de garçoâ. %i Georget n!était pas un bon sujet, incapable d'abuser de sa liberté^ tu ne voudrais pas d'un pareil arrang^nent) et tu aurais btea raison; «paais da ee €6(é4à^ pas de danger; et quant

dvd sur qn'il etaphiên bien son tenip», cela ne fait pas question. Tu le dig toi-mdme : il ne trayaille Jamais mieux qtie quand il est seul^ D'aiUenrs, tu l'auras toujours pour ainsi dire sous la main ; il Yimdra le matin prendre tes ordres, et le soir il té rendra compte de sa journée; moi, je n'aurai qfie quelque pas à faire pour aller donner un coup de main à son ménage, et lui porter son dîner quand il sera trop pressé par Fourrage pour venir le cher« cher lui-même ; car il ne pourra plus manger avee les autres apprentis, qui vont être encore plus jaloux de lui. Au surplus, il ne m'en coûtera guère de monter ses six étages ; rexercice m'est nécessaire : aussi, pour ne pas le perdre de vue, j'irai chez lui tous les jours, plutôt deux fois qu'une ; cela me fera du bien.

Cette dernière considération aurait eu peu de poids dans la résolution de maître Grinchard ; mais il se représentait le riche amateur de reliure surprenant Georget au travail, l'interrogeant et lui offrant un pont d'or pour le décider à passer de l'atelier d'un camelotier au service de sa bibliothèque. Cacher son élève était donc une précaution indispensable et surtout urgente. Voilà pourquoi le brutal, singulièrement radouci, laissa Marthe déve-

lopper son plan en apparence instantanément inspiré, mais en réalité mi^dité depuis la veille, et ne lui marchanda pas, à la fin, ces paroles qui devaient cependant lui coûter beaucoup à dire :

— Tu as raison, arrange cela comme tu voudras.

Deux heures après Tentretien du ménage Grinchard, le logement de garçon était loué. On ne vit pas beaucoup la mère de Julien chez elle ce jour-là ; il n'y eut pas de feu allumé dans le fourneau de sa cuisine, et si le dîner, sa grande occupation de chaque jour, ne fut pas retardé, c'est parce qu'elle eut soin, au milieu de ses allées et de ses venues, de le commander à un traiteur du voisinage. Par suite d« ce fait sans précédent chez le relieur, il y eut gala pour les apprentis qui échappaient à la monotonie de l'ordinaire. Joseph Grinchard, trouvant son couvert mis à l'heure accoutumée , quand il sortit de l'atelier pour venir se mettre à table, ne s'informa pas comment sa femme avait pu trouver le temps nécessaire pour accorder ses occupations extraordinaires au dehors avec le soin de sa cuisine ; il accueillit les préparations du traiteur comme potbouille du ménage, et ne s'aperçut même pas que Marthe y touchait à peine.

Chemin faisant, un détour l'avait menée à l'endroit

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OÙ eUe savait trouver Julien, et, heureuse mère, elle avait dîné seule à seule avec son fils, dans le cabinet particulier d'un petit cabaret situé au fond d'une cour. C'était quelque chose de bien obscur, de bien pauvre, que cette sorte de bouge; mais on pourrait dire que le rayonnement de la joie maternelle Tillurainait. Comme elle s'empressait de le servir, le pauvre enfant mutilé 1 de lui couper son pain bouchée par bouchée I comme elle s'attendrissait chaque fois qu'il demandait à sa mère de presser encore dans ses mains la main unique qu'il pouvait lui tendre 1

Mais revenons à la rue du Foin-Saint-Jacques.

Marthe, à table avec son mari, lui raconta presque de point en point l'emploi de sa journée; elle n'omit qu'un détail, le plus intéressant pour elle. Il approuva sa location subite; mais quand la mère de Julien lui énuméra les pièces du mobilier qu'elle avait fait porter dans le logis futur de Georget, maître Grinchard commença à froncer les sourcils et fit quelques objections ; sa femme les avait prévues, elle était prête à y répondre.

— Puisque Georget a sa cassette , pourquoi lui acheter une commode?

— Il pourrait avoir des ouvrages précieux à mettre

M LK DERRIKR APPRENTI

SOUS clef; la cassette ferme à peine, et il y a à la commode nne excellente serrure.

— Pourquoi deux verres?

— Il peut en casser un.

— Oui, mais à quoi bon deux couverts?

— On ne les vend pas dépareillés, et s'il venait à égarer sa cuiller, il n'aurait plus qu'une fourchette pour manger son potage.

-^ Fort bien; mais qu'a- 1- il besoin de trois chaises?

— Il me faudra bien la mienne quand j'irai chez lui.

«— Sans doute, mais avec la sienne, ça ne fait que deux; pour qui sera la troisième?

— Pour son chandelier, quand il montera dans sa couchette, vu que je n'ai pas fait la folie de lui acheter une table de nuit.

— Une couchette 1 répéta Joseph Grinchard ; c'était bien assez d'un lit de sangle pour lui, à présent surtout qu'il va coucher seul.

— C'est aussi ce que je m'étais dit, répliqua Marthe, qui se serait certainement troublée si, d'avance, elle ne s'était pas fait sa leçon; mais j'ai trouvé une si bonne occasion I En vérité, ce n'est pas vendu^ c'est donné ; vois plutôt toi-même.

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Et elle lui mit sous les yeux la note du brocanteur qui, il faut Tavouer, n'était pas d'une sincérité parfaite.

Il fut assez ému en voyant le total, pourtant bien modifié, de cette note ; une réflexion le calma : « Je revendrai tout cela à Georget, se dit-il, quand il aura fini son apprentissage. »

Ayant ainsi pris son parti de ce surcroît de dépense, il chargea Marthe d'annoncer à son protégé qu'il allait, le soir même, changer de domicile ; la mission était facile î elle n'avait rien de plus à lui dire que ce qui, d'avance, avait été convenu entre eux. Ils n'eurent, dans leur entretien, qu'à se réjouir d'un succès qu'ils n'osaient espérer.

Maître Grinchard, mettant à profit le reste du

jotir, pendant que Marthe causait avec le confident de ses émotions maternelles, s'occupa. de l'installation du petit atelier de Georget dans la maison de la ïue des Noyers. Bonvouloir et ses camarades, chargés, qui sur la tête, qui sur le dos, qui dans les bras, des établis, des instruments et des ustensiles du métier, achevèrent le déménagement en un seul voyage.

Le logement, ainsi que l'avait annoncé la femme uu relieur, se composait de deux pièces : d'abord celle qui était destinée au travail ♦ sa fenêtre s'ouvrait

sur la rue ; mais, attendu l'avancée du toit qui faisait saillie au-dessous, on ne voyait pas plus bas que Tétage correspondant de la maison qu'on avait pour vi&-à-vis. Dans le cabinet qui faisait suite à la pièce principale, un carreau de vitre mobile regardait les toits voisins du côté de la cour.

Quand l'atelier fut disposé comme l'entendait le maître, celui-ci congédia ses apprentis, qui descendirent en chuchotant à propos de ce qu'ils appelaient, non sans un redoublement de jalousie, l'établissement de Georget. Au même moment arrivait Marthe suivie de son protégé qui portait, soigneusement enveloppés, les précieux volumes dont la reliure lui était particulièrement confiée. Joseph Grinchard ne fit pas une grande dépense de paroles avec son élève pour lui confirmer ce que Marthe avait dû lui dire en son nom ; il lui tint seulement ce bref discours :

— C'est ici que tu vas demeurer ; songe à t'y bien conduire. On ne te verra chez nous que de grand matin, ou le soir après la tombée du jour. Je te supprime les courses pour la maison ; tu n'as besoin de parler à personne de l'ouvrage que je té donnerai à faire ; c'est bien assez que nous en causions ensemble.

Georget promit par un signe de tête de se con-

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former aux ordres du maître. Pendant ce temps, Marthe avait mis des draps au lit, serré par pièces, en double, le linge dans un tiroir de la commode, pendu au clouressuie-mains,et s'était assurée que la cruche d'eau avait été emplie.

— Allons, viens-t'en, lui dit son mari, la voyant demeurer en contemplation devant ce ménage dans lequel elle allait laisser Georget, mais où elle espérait bien, à sa première visite, ne pas retrouver qu'un seul locataire.

Le logement n'était pas d'un accès facile : à la fin d'un escalier en spirale assez étroit, on trouvait une série de vingt marches environ, dont le plan incliné en échelle de meunier allait aboutir, en haut, à la porte d'entrée.

— En vérité, c'est trop beau pour lui ! — grommelait maître Grinchard en descendant de chez son élève; mais, arrivé vers le milieu de l'étage en échelle, le pied lui manqua, et il trébucha si fort que peu s'en fallut qu'il n'allât donner du nez en avant sur la rampe de l'escalier moins difficilement praticable. Se remettant de la secousse, il reprit : — Oui, c'est trop beau pour lui, mais c'est trop roide pour moi ; du diable si je monte souvent ici 1 je m'y tuerais.

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La mèra de Julien, qui avait poussfé un eA d'effircrf en voyant son mari pfds de choir sur les marébe^, accueillit cependant cet accident conune une bénédiction de la Pi^idence t il la délivrait de la eraitife des visites trop fréquentes du àiÂftre à Fatelier de Georget.

Une hefure et un signal avaient été ôôuvenus en^^ la mère et le flls pour qu'elle sût étactement S queD^ minute Julien irait rejoindre Tâmi qui Tattendait. Marthe dut se mettre au lit quand vint le moment accoutumé ; mais elle ne s'endormit que lorsqu'dle eut entendu sonner l'heure et chantef le signal.

Personne, chez elle, ne remarqua, le lendemàiti, qu'il n'y avait plus de petit ruban noir à son bontiet.

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