‹ Les historiettes du père BroussaillesChapitre 21 sur 25 · RENCONTRE · texte numérisé non relu

RENCONTRE

Parti de Breslau à l'époque où dans nos forêts tombent les dernières feuilles, quand je touchai du pied la terre des douleurs, la saison des grands froids

îiO L'AVRNTtJRB

était passée, Tortolan des neiges avait émigré, et les peupliers blancs fleurissaient. Me dirigeant sur Lu* blin, aucun accident ne me fît obstacle jusqu'à Piotrkow, le point milieu entre Wachnau et Krakow (Varsovie et Krakovie). La Wartha elle-même, ce fleuve justement nommé le ravageur des champs, la Wartha me fîit clémente. Elle suivait, sans rien me^ nacer, paisiblement son cours. Un peu au-dessu»de Wielgie je hélai un bateau de pêche qui allait prendre le large ; il vira de bord pour venir me chercher, et peu après me déposa sur l'autre rive.

Je ne mentionnerais pas ici ce fait sans importance de la traversée d'une rivière, si je ne lui avais dû, étrange hasard, la réponse à une question adressée par moi au chef de la police de Kempen, question à laquelle celui-ci n'avait pas clairement ré* pondu. Au moment de nous séparer, lorsqu'il m'apprit que de nouvelles arrestations avaient été faites parmi nos associés de la jeunesse armée^ je m'empressai, on s'en souvient peut-être, de lui demander si le nom de Johann Ostern figurait sur la liste des prisonniers. Un sourire et ces mots : « Ne vous fiez à rien, ne vous confiez à personne », c'est tout ce que j'obtins de lui, Je pensai longtemps à Texpresfiion ironique de ce sourire, et ce qui m'apparaissait

D'UN JEUNE UtiDEGIN POLONAIS. 211

à travers ces mots que je pourrais dire translucides, effrayait mon esprit, révoltait ma conscience et blessait profondément mon cœur.

La barque avait atterri, je venais de sauter sur la berge et déjà je m'éloignais d'elle pour atteindre la grande route, quand le patron me rappela : -^ Voyageur, vous oubliez ceci, me dit-il.

Et il me lança un papier qu'il avait eu la précau» tien de lester d'une pierre pour atteindre au plus loin possible.

En môme temps que la pierre ainsi enveloppée tombait à quelques pas de moi, la barque regagnait rapidement le large. Elle fut bientôt à une telle distance que je n'aurais pu lui renvoyer le projectile si le patron eût fait erreur en m'adressant ce papier soi-disant oublié par moi dans cette barque oîi je n'avais rien laissé de ce qui m'appartenait. Mais le papier était aussi bien pour moi que pour tout autre; il n'y avait d'exclus dans sa destination que ceux qui ne savaient pas lire.

Je le dépliai; c'était le feuillet d'un journal imprimé sur double colonne, en allemand et en polonais; le titre disait! Avis aux nnÈLEs; Châtiment û'uN traître! Je reconnus à certains signes que ce journal sortait de Tune de ces imprimeries clandes-

tines qui défient Tespionnage, et même qui parfois établissent leurs presses jusque sous le toit de Tautorité intéressée à les détruire. Je compris aussitôt que le patron de la barque appartenait à cette légion de hardis émissaires, souvent décimée et toujours plus nombreuse, dont les membres, sans cesse en marche, transmettent en tous lieux comme dans tous les rangs des nouvelles ou des mots d'ordre, et distribuent, selon le besoin présent de la cause commune, soit des manifestes à l'ennemi, soit des car* touches aux fidèles.

Je n'ai plus sous les yeux le texte de cet article; il eût été imprudent de le conserver ailleurs que dans ma mémoire. Voici, en substance, ce qu'il racontait :

« Six jeunes gens, bien que des plus ardents compagnons de la jeunesse armée de Breslau, furent du petit nombre des oubliés dans la razzia provoquée pailla convocation au Winter-Garten. Se fiant peu à la durée de leur bonheur, ils se disposaient à quitter la ville, quand ils acquirent la preuve qu'un des chefs de l'association, en rapport continuel avec les polices russe et prussienne, leur livrait à prix d'ai^ent les noms des affiliés et le secret des conférences. Dès lors ils renoncèrent à partir, et s'engagèrent à ne plus profiter de la liberté qui leur était

aissée que pour parvenir à infliger au traître le châtiment qu'il méritait.

« 11 n'était point facile de trouver dans Breslau celui qu'ils voulaient surprendre; il se tenait caché, non pour se dérober à ceux qu'il avait trahis, mais afin qu'ils dussent croire que lui aussi avait été victime de la dénonciation. De sa retraite dont il gardait le secret, dans la crainte, on devait le supposer, de compromettre son hôte, il faisait parvenir jusque dans la prison, où ses victimes attendaient leur mise en jugement, des avis rassurants sur leur sort et la promesse de travailler à leur délivrance. Aux amis de ceux qu'il savait libres il avait écrit :

« Je ne m'éloigne point, je veille, je n'oublie per- « sonne; mais que les fidèles s'abstiennent de toute tt tentative pour pénétrer le secret de mon asile ; ils « aideraient l'ennemi à le découvrir. »

« Ceux qui s'intitulaient les six vengeurs, cherchant à l'aventure, ne pouvaient attendre que du hasard le succès de leurs recherches. L'aventure leur lut favorable et le hasard les mena au but.

« L'un des chercheurs, passant, vers la tombée du jour, devant une maison du faubourg.Saînt-Nicolas, ^^t sur le pas de la porte de cette maison une fillette assise et assoupie, qui tenait un chien en laisse. Ce

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chien n'avait de remarquable que son extrême mai«greur. Accroupi aux pieds de la jeune fille, il portail bas la tète d'un air triste et souffreteux, A. la vue de ce chien, le passant eut un souvenir, puis une espérance ; cependant, bien qu'il dût être plutôt porté ï, se faire illusion qu'à mettre en doute la sûreté de sa mémoire, il hésita à reconnaître dans cette bête isé^ lancolique et piteuse Tanimal fringant et bien nourri qui faisait naguère un si joyeux accueil aux amis de son maître. Pour plus de certitude, le cherohe^r rebroussa chemin. Comme il repassait devant la maison, il prononça à demi-voix le nom du chien, A son nom, Nûchtem releva la tète et se dressa sou* dain sur ses jambes ; le mouvement avait réveillé I^ fillette, et elle se leva à son tour. Alors, visiblement inquiète, Silvane retint l'animal h l'aide de la (wrde et le força à rentrer dans la maison, ayant $ûin aussitôt de fermer la porte derrière elle,

« Le lendemain elle chercha vainement son cap^f dans le faubourg ; il était au pouvoir des six vengeurs.

« Son instinct devint leur guide ; mais cet instinct} émoussé par la consomption qui le faisait ^^ jour en jour dépérir davantage, les égara d'abord; enfin I de suppositions en ii^âiçes, ils l'inEienèrfint

un soîr dans la coup d'une maison située au cœur de la ville. Quand il se vit là, le chien, qui semblait tout à l^eure à demi mort d*épuisement, secoua ses oreilles, tourna sur lui-même en aspirant Tair ; puis, grattant la terre et flairant comme pour suivre une piste, il s'élança dans rescalier. Ce dernier effort avait achevé de briser le pauvre animal. Ceux qui le suivaient le trouvèrent au deuxième étage, étendu et râlant au seuil d'une porte. La joie Tavait tué.

tt Cependant la porte s'était entr'ouverte. A peine l'homme qui demeurait là eut-il dit à demi-voix î « Silvane, pourquoi m'as-tu amené Ntichtern? » qu'aussitôt cette porte, poussée du dehors, s'ouvrit entièrement, puis elle fut à l'instant refermée.

« Le maître de Nûchtern ne se vit pas, cette fois, ôeul chez lui.

tt Quand on accourut à ses cris, ses victimes étaient vengées. Les aiguilles de tatouage et la poudre à canon avaient incrusté sur son front en Caractères ineffaçables ce nom infamant : Caht.

« Ceux qui nous condamnent au silence sous prétexte d'apaisement^ disait en terminant l'auteur de l'article) ont pris des mesures sévères afin que le fait i^stpporté ici ne s'ébruite point, et ils ne manqueront P8is de le traiter de récit mensonger s'il vient à se

répandre. En nier l'exactitude leur sera d'autant plus facile, qu'à l'heure où nous écrivons, les justiciers et leur patient ont, dit-on, disparu. Nous ne voulons pas donner à entendre qu'on les a tragiquement sacrifiés à la peur du scandale ; mais il y a pour les uns des cachots profonds d'où l'on ne remonte pas pour être jugé publiquement. Quant à celui qui ne pourrait plus se montrer à Breslau, même le front couvert, sans être exposé continuellement à tomber sous une main prête à lui arracher son voile; quant à Johann Ostern, avons-nous dit, Nûchtern seul pourrait découvrir en quel lieu ceux qu'il a servis lui payent maintenant ses services ; mais Nûchtern n'existe plus. »

Voilà ce que je lus. J'avais tant donné de mon amitié à ce malheureux Johann Ostern, je croyais si bien en lui, qu'à cette révélation je sentis que quelque chose de mauvais entrait en moi pour n'en plus sortir : la défiance.

Je touche à l'épisode le plus étrange et le plus saisissant de mon voyage. C'est encore d'un châtiment qu'il s'agit; mais cette fois celui qui l'infligea n'avait nullement l'intention de punir.

J'étais parvenu au delà de Radom, le chef-lieu de la voïvodie de Sandomir ; deux jours de marche en-

ore, et j'arrivais à destination. Malgré l'espérance 'un si prochain repos, j'aurais volontiers séjourné Q route, tant j'avais, surtout depuis la veille, abusé e mes forces et de mon courage. Adossé contre un rbre du chemin, j'essayais de me reposer debout, 'aurais craint, si je m'étais assis, de ne pouvoir me Blever que le lendemain. Aussi loin que mon reard pouvait porter dans la direction que je devais iiivre, je cherchais à découvrir l'apparence d'un îte pour la nuit, maison ou chaumière ; mais rien n perspective, rien qu'une route poudreuse et deux mmeuses plaines qui montaient devant moi et s'in- 'linaient sous le ciel à l'horizon.

Je maugréais contre le sort qui me semblait, à »laisir, reculer indéfiniment mon étape, quand j'enendis derrière moi le bruit d'un équipage qui, raîné lentement par un cheval blessé à la jambe, 'ahotait à chaque pas sur la route. Le siège était We ; un jeune homme, vêtu d'une confortable peisse de voyage en riche fourrure, ayant le bras ?auche passé dans un foulard noué au cou en ^charpe, marchait à côté du cheval et l'encourageait par des paroles familières seulement à l'homme bien ^^^vé, et qu'on ne rencontre pas même dans le vocal^ulaire des cochers de bonne maison.

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Quand l'équipage qui cheminait sur la chaussée fut à la hauteur de Tarbre contre lequel j'étais adossé, le jeune homme arrêta son cheval et vint à moi.

— Veuillez me pardonner si j'interromps vos réflexions, me dit-il en me saluant avec beaucoup de courtoisie; mais j'ai besoin d'un renseignement que vous pourrez peut-être me donner. Y a-t-il encore loin d'ici à la plus prochaine habitation?

-— C'est précisément ce que je me demandais à moi*mème, répondis-je.

— Fâcheuse incertitude dans l'état où nous sommes, reprit-il ; à cinq cents pas d'ici mon cocher vient de nous verser dans une fondrière. Vous le voyez, mon cheval peut à peine marcher ; la voiture est horriblement disloquée, ce n'est qu'à force de liens de toute sorte qu'elle ne tombe pas en morceaux; moi, j'ai le bras gauche foulé; mais le plus malade, c'est encore mon malheureux domestique, qui a une grave blessure à la tête, et de plus, je le crains fort, une côte cassée.

— C'est ce qu'en ma qualité de médecin je puis vérifier, répliquai-je aussitôt, oubliant ma fatigue. Vous dites que la fondrière n'est qu'à cinq cent? pas?

— Oui; mais vous entendez bien, docteur, que que je n'ai pas laissé \h ce pauvre diable; vous n'aurez pas besoin d'aller si loin pour le visiter*

— Où donc est-il? demandai-je,

— Dans ma voiture; c'est en l'y transportant malgré lui que je me suis foulé le bras.

Au mouvement que je fis, le jeune homme devina que je voulais m'assurer de la gravité de son mal.

— Au plus pressé, me dit-il ; mon bras est bien soutenu; je ne souffre presque pas, je puis attendre.

J'ouvris la portière de la voiture et essayai de m'établir auprès de l'autre blessé , sorte de colosse qui encombrait l'espace. Je dus renoncer à nous placer, lui et moi, d'une façon qui me rendit pos** sîblc l'examen de ses blessures; quant à le faire descendre sur la route pour le coucher par terre ensuite, il eût fallu qu'il s'y aidât; mais il ne bougeait P&s, et Ton ne pouvait le toucher sans qu'il poussât fe cris de patient à la torture. Son maître, voyant l'inutilité de mes tentatives, me dit :

*- Puisque vous ne pouvez rien maintenant pour soulager ce malheureux, visitez mon bras; faites ce que vous croirez possible et indispensable ; puis j'irai ^ la découverte.

Mon premier soin fut de le débarrasser de sa pe*

no L'AYBHTURB

lisse; j'y parvins, non sans peine, et quoiqu'il n'eût fait entendre aucune plainte, je dus cependant lui avoir causé de vives douleurs, car je constatai qu'il y avait luxation de l'avant-bras. Elle me sembla heureusement &cfle à réduire.

— Vous avez du courage, lui dis-je.

— Je suis officier russe, me répondit-il avec un sourire d'orgueil qui touchait à l'outrecuidance.

— Et moi, j'ai l'honneur d'être Polonais, répliquai-je d'un ton aussi peu modeste que le sien.

Ce feu croisé de nos qualités respectives me fut d'un secours très-efficace dans l'opération que je ne voulais point retarder. J'avais prévu le mouvement que ma réponse devait provoquer; je calculai le mien sur celui du jeune officier : la position était favorable, mes mains étaient sûres, mes forces nsr semblées; instantanément je donnai au bras l'extension nécessaire; l'officier poussa un léger cri', â luxation était réduite.

— L'essentiel est fait, dis-je à mon malade; avant peu vous pourrez vous servir de votre bras gauche.

— Ce dont je me félicite en ce moment, me répondit-il, c'est d'avoir conservé l'usage de la main^ droite; comptez que j'en profiterai pour faire savoir

au plus tôt en Russie ce que je dois de reconnaissance à un médecin polonais.

n me restait à imaginer un moyen de maintenir le bras luxé dans une position fixe. Sur les indications de Tofficier, je trouvai dans le co£fre de la voiture à peu près ce qu'il me fallait pour cela. D'abord une de ces boîtes à couleurs, carrées, larges et plates, dont le couvercle brisé me fournit des éclisses ; ensuite du Knge de corps dans lequel je me taillai des bandelettes pour assujettir mes éclisses autour du bras et forcer celui-ci à demeurer immobile.

Je me mis en devoir de poser Tappareil. L'opéralion ne laissait pas que d'être peu facile, en l'absence de tout secours étranger. Je m^en tirai cependant d'une façon assez satisfaisante, grâce à mon blessé lui-môme, qui me seconda avec autant de sang-froid et d'intelligence qu'on aurait pu en attendre de

V!.de-chirurgien le plus exercé et le plus intelligent.

Au moment où nous terminions notre tâche, un Paysan qui montait un cheval lancé au galop passa devant nous sur la route.

— Arrête I lui cria le jeune officier.

Le cavalier revint sur ses pas. L'officier lui demanda :

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— Combien faut-il de temps pour arriver à la première station?

— Un petit quart d'heure en poussant mon cheval ; mais avec vos jambes il ne faudrait pas moins d'une grande heure.

— Et cette habitation ) est-ce un chftteau ou une masure?

— C'est une ferme ; le château est plus loin.

-— Tenez, je vous prie, ma bourse ouverte, me dit Tofficier qui venait de tirer celle-ci de sa poche*

Et quand je l'eus dans les mains, il y prit une pièce d'or, puis la montrant au paysan, il lui dit :

— Ceci est pour toi si dans une heure tu m'as amené de la ferme ici une charrette garnie de paille, à défaut de matelas, pour faire litière ; il s'agit de transporter un malade ; de plus , les gens que tu m'enverras, si tu ne peux revenir toî-môme, se muniront de cordes pour attacher derrière la charrette cette voiture que mon cheval blessé ne peut plus traîner.

— Il faudra bien que je revienne, observa judicieusement le paysan ; autrement à qui donneriezvous la récompense?

Au cri : « Hop 1 hop ! » accompagné de deux coups de talon dans les flancs, le cheval reprit son temps de

galop. Moins d'une heure après qu'il se fut éloigné, nous entendîmes rouler la charrette qui venait vers nous. Deux valets de la ferme accompagnaient le paysan. Il avait jugé ce renfort nécessaire.

Avant de poursuivre le récit du voyage, c'est, il me semble, justice de ma part envers le jeune ofBcier russe que d'essayer de faire partager la haute opinion qu'il me laissa de lui quand nous nous séparâmes. Quelques détails et un fait suffiront, je suppose, pour justifier cette opinion.

Durant l'heure d'attente que nous dûmes passer, tête à tête, sur la route, j'eus tout le loisir nécessaire pour apprécier la supériorité et le charme de son esprit. Cette insouciance pour la douleur qu'il montra, sans affectation, durant l'espèce d'opération chirurgicale qu'avec son aide je pratiquai sur lui-même, m'avait donné la mesure de son courage. C'était une de ces natures distinguées, séduisantes, qui s'imposent si naturellement à notre amitié, que j'eus un regret sincère de ne pouvoir lui accorder la mienne. Mais ma désillusion à l'égard de Johann Ostern ne m'eût-elle pas mis en garde contre l'engouement de prime-saut auquel j'étais enclin, que cette réflexion : « il est officier russe, je suis patriote polonais, » aurait arrêté l'élan de ma sympathie. Quel trait d'union

est possible entre deux termes qui se repoussent comme les pôles du même nom de l'aimant?

Si, de moi à lui, Tintimité ne pouvait s'établir, sa qualité d'ennemi ne m'obligeait pas du moins à lui refuser mon estime. La générosité et la franchise chevaleresques dont il fit preuve ce jour-là, et le lendemain surtout, la lui gagnèrent si bien que je me dis, aujourd'hui encore, au souvenir d'un tel ennemi : (( Jamais je n'ai rencontré personne de qui j'eusse autant voulu être le frère. » .

Assis sur le talus d'un fossé de la route, nous causions en attendant l'équipage qui devait nous arriver de la ferme; notre entretien était interrompu de temps en temps par un lamentable soupir que la souffrance arrachait au pauvre diable toujours couché dans la voiture, où j'avais dû renoncer à lui porter secours. A l'un de ces soupirs plus profond, plus déchirant que les autres, je me levai, afin, ne pouvant mieux faire, d'aller au moins rassurer par ma présence ce malheureux blessé, qui devait se croire tout à fait abandonné. Je n'étais pas encore arrivé jusqu'à lui quand la portière de l'équipage s'ouvrit brusquement. Le blessé, surexcité sans doute par quelque atroce douleur, avait fait un suprême effort pour se mouvoir dans l'étroit espace. Je ne vis hors

de la voiture que là tête renversée du colosse à laquelle le marchepied faisait point d'appui, et ses deux grands bras levés vers le ciel comme pour appeler à son aide. Il va sans dire qu'une seconde après j'étais auprès de lui, et que de mes deux mains croisées je maintenais sa tête convenablement redressée ; au môme instant il laissa retomber ses bras.

— Voilà, dis-je à son maître qui m'avait suivi, une position dont je pourrais profiter pour faire un premier pansement de cette grave blessure au front ; lûais je ne saurais agir à moins qu'un aide ne soutienne la tête de ce malheureux.

— Ne suis-je pas là? me répondit l'officier. A défaut de mes deux mains que je ne puis vous offrir, mon bras droit suffira pour lui servir de chevet.

J'acceptai sa proposition, et lui, substituant adroitement son bras à mes mains, se plaça de façon à me laisser toute liberté d'action. Le blessé ne s'aperçut pas d'abord que j'avais un remplaçant; aussi, quand il me vit devant lui me préparer à panser sa blessure, sa physionomie exprima de l'étonnement, je pourrais dire de l'effroi ; il renversa son regard pour savoir qui lui soutenait la tête ; et quand il eut reconnu son niaître, il fit un mouvement très-marqué de répulsion. On eût dit qu'à ce contact il souffrait davantage.

Cependant, après que Tofficier eut prononcé en hongrois quelques paroles d'exhortation dites du ton de Tautorité affectueuse, il parut se résigner ; mais, comme pour protester contre ce semblant de résignation, je le vis, par moment, mordre violemment ses lèvres et tourner de mon côté des regards de désespéré. J'en témoignai ma surprise, sans toutefois cesser de m'occuper de la blessure.

— Vous ne vous trompez pas, me dit mon bienveillant auxiliaire; il y a en lui une sourde colère qu'il ne peut dissimuler : c'est celle qu'éprouve l'animal farouche réduit à l'impuissance, contre le dompteur qui s'est imposé la tâche de l'apprivoiser. Tâche périlleuse, j'en ai eu la preuve aujourd'hui : notre chute dans la fondrière ; j'ai tout lieu de croire qu'il n'y a pas précipité mon équipage par maladresse, mais bien par mauvaise inspiration, et au risque de s'y briser, pourvu qu'il m'y brisât avec lui.

Le blessé l'interrompit en poussant un formidable cri.

— Vous l'entendez, dis-je, il proteste contre vos paroles.

— C'est impossible, reprit l'officier, cet homme ne sait pas de quoi nous parlons; il ne comprend que le hongrois. S'il a crié de la sorte, c'est que vous lui

aurez feit mal : prenez garde, docteur, le pauvre diable souffre bien assez déjà; plaise à Dieu qu'il en puisse revenir I

— D'après vos suppositions, demandai-je, si vous tenez à sa guérison, ce n'est pas, sans doute, pour vous le conserver comme serviteur ?

— Au contraire ; seulement, à l'avenir, je conduirai moi-même la voiture. Cependant, il est présumable que le même accident ne se renouvellera pas. La leçon d'aujourd'hui et les soins que je lui ferai donner le porteront à réfléchir. D'ailleurs, ajouta-t-il, si j'ai rencontré en lui un de ces êtres farouches que les mauvais traitements irritent et sur lesquels les bons ont rarement prise, il a trouvé en moi un de ces esprits obstinés que l'impossible aiguillonne et pousse h leur but. Celui que je me suis proposé d'atteindre, le voici : savoir s'il n'est pas d'effort humain capable de prouver à un sauvage, qui avant tout est un homme, qu'entre gens de cœur il n'y a d'ennemis que sur le champ de bataille.

— Tel que vous le voyez, poursuivit Tofficier, ce pauvre diable, qui n'est presque plus un vivant, a été ï*un des plus vaillants soldats de cette armée hongroise où l'on a compté tant de braves; j'avais eu l'occasion de l'aduiirer de près pendant l'action.

f» L'AVSHTDRS

Après le dernier choc que nous repouss&mes et qui «mena la soumission de la Hongrie, je le retrouvai confondu parmi les morts et en pire état peut-être qull n'est en ce moment. Je sentis qu'il était du devoir des vainqueurs de conserver la vie à un vaincu dont le furieux courage méritait tant d'estime. Je le fis transporter à l'ambulance, puis je veillai à ce qu'il fût admis à Thôpital. Je ne le perdis pas de vue, et à Tépoque de sa convalescence, je le réclamai pour l'attacher à mon service. J'ai eu mainte fois la preuve qu'il ne me pardonnait pas d'avoir été au nombre de ceux qui ont décidé du sort de son pays; je sais qu'il appartient à une race pour laquelle les bienfaits n'effacent pas ce qu'on croit être une injure; aussi, j'en ai la conviction, l'événement d'aujourd'hui était prémédité ; mais quand on se fait éducateur d'un lion, on doit s'attendre à des morsures. Pour le moment, observa-t-il en regardant le blessé avec apitoiement, le mien n'est qu'un bien pauvre sire ; donc je tiens à ce qu'on me le guérisse ; car, pour qu'il y ait mérite à dompter un lion, il faut que le lion soit dans toute sa force.

Il achevait de parler et moi de poser l'appareil, quand la charrette arriva accompagnée comme je l'ai dit.

Grftce au renfort de gens, nous pûmes transporter, avec toutes les précautions nécessaires, le grand diable de Hongrois dans l'équipage rustique. J'admirai, pendant cette opération du transport, la sollicitude de Tofficier pour celui qu'il appelait son lion. B voulut s'assurer par lui-même si la litière était assez épaisse, veiller à ce que la tôte fût posée à hauteur convenable et à ce que le corps ne portât pas à faux. Le serviteur le plus dévoué n'aurait pas été l'objet de plus de soins.

En même temps que les uns s'occupaient du Hongrois, les autres liaient solidement derrière la charrette la voiture de l'officier, dans laquelle lui et moi nous montâmes ; un paysan se chargea de conduire à pied le cheval blessé, et enfin notre petit convoi se lûiten marche. D chemina si lentement qu'il était nuit close quand nous entrâmes dans la cour de la ferme. Le b&timent d'habitation offrait peu de ressources pour nous loger, ne fût-ce que pendant une nuit. On ne pouvait mettre qu'un seul lit à notre disposition ; Volficier décida qu'il serait pour notre malade, et voulut que celui-ci en prît possession sur-le-champ. On l'y porta.

Gomme la perspective d'une mauvaise nuit à passer n'avait rien d'effrayant pour un jeune militaire et un

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jeune médecin, habitués par état aux nuits bldnches, nous délibérions très-gaiement avec le fermier et sa famille sur les moyens de nous établir chez eux le moins incommodément possible, quand l'arriyée d'un personnage qui s'arrêta au seuil de la porte mit fin à notre délibération.

C'était un vieillard de haute taille, vêtu d'une longue lévite croisée sur la poitrine jusqu'au dernier bouton. II y avait dans son attitude la roideur du soldat, et son regard vous scrutait comme celui du capitaine qui passe sévèrement l'inspection de sa compagnie.

A son arrivée, le fermier le salua avec un respect qui n'avait rien d'affectueux, et sa physionomie prit une expression singulièrement sérieuse ; sa femme, qui venait de faire preuve d'une intarissable loquacité, devint muette, et leurs enfants, que j'avais pu juger assez prompts à se familiariser avec des inconnus, allèrent, comme des oiseaux effrayés, se blottir dans un coin .

Évidemment le nouveau venu était pour ces bonnes gens un objet de terreur.

En homme habitué à se voir accueilli de la sorte, il n'en parut ni flatté ni blessé. Sans répondre au salut du fermier, il s'avança vers le jeune officier, et

D'UN JEUNE HÉDSCIN POLONAIS. 23i

lui dit d'un ton de voix beaucoup moins rude que son regard et son attitude ne pouvaient le faire sup^ poser:

— On m'a parlé de votre accident, et je viens vous offrir chez moi Thospitalité qu'en conscience vous ne pouvez pas accepter ici.

— Je vous suis bien reconnaissant de cette démarche , répondit le maître du Hongrois ; mais je viens d'établir ici un malade qu'en conscience aussi je ne puis quitter.

— Votre domestique, m'a-t-on dit, riposta le vieillard ; un médecin auprès de lui sera d'un plus utile secours que vous-même, et j'ai amené le mien.

Et, disant cela, il se tourna vers le médecin, qui, à son tour, se tenait sur le seuil de l'habitation.

L'officier me présenta au vieillard comme un docteur en qui il avait toute confiance.

— C'est fort bien, répliqua l'autre; mais deux avis valent mieux qu'un : nous laisserons ces messieurs s'entendre au sujet de votre malade, et je vous emmène.

— Pardon, objecta encore l'officier, j'ai le désir d'assister à la consultation. Je suis attendu h. jour fixe comme témoin au mariage d'une jeune parente, ^t je tiens à savoir s'il faut me résigner à laisser mon

m L'AYEKTORE

malade en route ; de plus, je dois m'occupa de faire réparer ma Yoiture à demi brisée.

— Qu'à cela ne tienne, nos docteurs peayent consulter à l'instant ensemble ; quant à votre Toitare, il faudra nécessairement qu'on la conduise au chftteau, TOUS ne trouveriez pas d'ouvriers ailleurs.

La consultation eut lieu. Malgré le plus scrupuleui examen, nous ne pûmes, mon confirère et moi, constater aucune lésion chez le malade, et, à part sa blessure à la tête qu'on ne pouvsdt contester, je me crus en droit de supposer de sa part, d'après certsùns indices peu trompeurs pour un médecin, plutôt apparence jouée que réalité dans son état de prostration et ses soudains réveils de la souffrance aiguë. Mon confrère n'ayant fait aucune remarque à ce sujet, je gardai pour moi mon observation, et me contentai de déclarer que ce que nous avions de mieux à faire, dans l'intérêt du blessé, c'était de le laisser reposer toute la nuit.

-— Pour plus de sécurité sur ce point, ajouta le vieillard, nous laisserons ici mon médecin, et demain il viendra nous dire comment cette nuit s'est passée.

Les choses ainsi réglées, et guidés par celui qui persistait à vouloir être notre hôte, nous nous ren dîmes à son château.

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