LE MAÎTRE DU CHATEAU
Approchant du terme de ma tâche, un retour rapide vers le passé me semble indispensable pour faire pénétrer un peu de lumière dans la demi-obscurité où s'arrêtera nécessairement ce récit.
.On sait que le 7 septembre 1831, après un avantage obtenu la veille par les Polonais sur leurs ennemis, lesquels perdirent ce jour-là vingt mille soldats, on sait qu'à cette date néfaste l'homme à qui la défense de Varsovie avait été confiée la livrait au tzar satis condition. Depuis ce 7 septembre, près de vingt ans s'étaient écoulés, et le nom de l'homme qui avait écrit ces deux mots sa7is condition était dans toutes les bouches une si grande injure, que, du plus humble au plus puissant, de l'enfant au vieillard, quiconque se l'entendait dire, exigeait aussitôt qu'une tache de sang lavât cette tache de honte. Donc le nom était resté ; mais l'homme, qu'était-il devenu? Les uns le disaient errant à l'étranger ; les autres, menant grande vie à Saint-Pétersbourg.; ceux-ci le prétendaient disgracié et en exil au fond de la Russie ;
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ceux-là, qu'il faisait volontairement pénitence dans la cellule d'un couvent. Tous répétaient des « On dit », personne ne disait : « Je Tai vu. »
Telles étaient encore les conjectures et rincertitude sur le sort de cet homme quand le hasard nous amena, le jeune ofiBcier russe et moi, à accepter d'un inconnu l'hospitalité qu'il nous offrait dans son chftteau.
Notre épuisement visible, après les fatigues de la journée, et les soins nécessités par l'accident au bras de mon compagnon de voyage, imposaient à notre hôte le devoir de ne pas prolonger indiscrètement avec nous la soirée ; il le comprit, et se hâta de nous conduire dans les deux chambres voisines préparées pour nous recevoir; puis, presque aussitôt, il prit congé de nous après avoir donné des ordres à l'un de ses valets pour qu'on nous servît à souper dans un petit salon attenant à la chambre à coucher de l'officier.
Le plus pressé était de visiter le bras malade, dont l'appareil provisoire avait été un peu aventuré par la suite du voyage; je le trouvai dans un état satisfaisant, et, afin que tout fût pour le mieux, je n'eus qu'à serrer un peu plus les bandes de toile autour des éclisses.
Nous passâmes dans le petit salon où le valet attendait nos ordres pour servir, et nous nous mîmes à table.
Nous avions grand appétit : aussi, à part les petits services qu'en sa qualité de manchot mon compagnon réclamait de moi, tels que préparer ses bouchées de pain et dépecer le pâté de gibier, nous n'ouvrîmes d'abord la bouche que pour manger.
— Ah çà, demandai-je à l'officier, quand le cri de la faim fut apaisé, vous savez sans doute chez qui T^ous sommes?
— Je l'ignore absolument, me répondit-il ; notre hôte m'a beaucoup questionné sur mon propre compte, nullement sur le vôtre : il est vrai que j'avais cru prudent de ne pas lui dire depuis quand nous voyagions ensemble ; il nous croit liés de longue date; bref, il m'a demandé mon nom, mais il ne m'a pas dit le sien. Au fait, pour le savoir, nous n'avons qu'à interroger le valet qui nous sert.
Ce valet, qui était sorti un instant, rentra. L'officier s'empressa de lui demander :
— Gomment se nomme ton maître?
La question parut d'abord l'étonner, puis Tinquiôter ; je la lui répétai, il se décida à répondre :
— Nous lui disons Son Excellence, et quand il signe il écrit Antoine.
— Antoine, dit Tofficier, ce n'est qu'un nom de baptôme ; ce que je te demande, c'est son nom de gentilhomme.
— Ceux qui le savent ne le disent pas, répliqua le valet en s'incUnant humblement, comme pour se faire excuser ce que sa réponse pouvait avoir d'irrespectueux.
— Mais, reprit son questionneur, ce château où nous sommes, tu peux me dire, sans doute, comment on l'appelle ?
— Certainement; comme c'est Son Excellence qui Ta fait bâtir, on l'appelle le château Antoine.
11 ne nous fut pas possible d'obtenir de ce valet d'autre renseignement plus positif.
Notre souper terminé, comme le sommeil nous tyrannisait, j'accompagnai l'oEGcier dans sa chambre et je l'aidai à se mettre au lit. Je lui avais souhaité la bonne nuit et j'allais me retirer chez moi, quand il me rappela.
— - Si vous vous levez demain avant moi, me dit-il, faites en sorte, je vous prie, de vous informer exacte' ment de ce que peut être Son Excellence M. Antoine. Est-il Russe, Polonais ou Prussien ? Je n'ai pu le
deviner dans notre conversation avec lui ; il n'a pas d'accent qui trahisse sa nationalité. Tout ce dont je suis certain, c'est que sa sympathie est très-vive à l'égard des officiers et du drapeau de la sainte Russie. C'est bien entendu : je compte sur votre enquête personnelle pour le cas oh je serais moins matinal que vous.
Nous n'eûmes sur ce point rien à nous reprocher, c'est-à-dire que lui et moi nous dormions encore quand le valet qu'on avait attaché à notre service vint nous avertir que l'heure du déjeuner allait sonner, et que Son Excellence nous attendait pour se mettre à table.
Ainsi, malgré notre légitime curiosité, il fallut nous disposer à revoir notre hôte sans avoir pu savoir mieux que la veille par qui nous étions hébergés.
Le vieillard, qui faisait peur aux paysans et dont les valets ne savaient ou ne voulaient pas dire le nom, fut, surtout avec mon compagnon, d'une politesse et d'une affabilité parfaites ; mais il ne cessa pas de l'interroger sur les événements de ces dernières années, comme si l'écho des bruits qui avaient remué l'Europe n'était pas encore venu jusqu'à lui.
-*- Excusez-moi, lui dit41, si je vous adresse tant
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de questions; je suis un pauvre solitaire, gui n'ai guère l'occasion de savoir ce qui se passe au delà de ma thébalde. Je ne vois plus le monde ; j'ai renoncé à la lecture des journaux ; ils sont, pour la plupart, ou mal informés ou intéressés à déguiser la vérité. Je n'ai point de relations dans ce pays, où cependant l'attachement à de vieux souvenirs m'a ramené. Dernier vivant de ma famille, je suis positivement isolé au milieu de paysans et d'ouvriers toujours prêts à médire du mattre qui les paye. Enfin, excepté mon médecin, avec qui je me bats tous les jours aux échecs, je ne vois autour de moi personne à qui parler. Vous jugez combien je bénis le hasard quand il amène de ce côté un voyageur que je puisse recevoir, et si votre accident de voyage a été pour moi un motif de bénédiction.
On sentait quelque chose de plus douloureux que le supplice de l'ennui percer dans les paroles du vieillard qui nous exposait ainsi l'inanité de sa vie dans la solitude. Sa voix et son regard semblaient nous demander, à nous qui ne devions passer que quelques heures chez lui et n'y plus revenir, un peu de cette afifection qui lui faisait défaut aussi bien dans sa maison que dans son voisinage.
J'avais, en l'écoutant jusque-là, fini par m'inté-
D*nN JEUNE MÉDECIN POLONAIS. 239
resser sincèrement à lui ; malheureusement il parla encore, et l'intérêt qu'il m'avait inspiré fit place à un autre sentiment. Notre hôte, curieux des nouvelles de la guerre que la capitulation de Villagos venait de terminer, poursuivit, s'adressant au jeune officier :
— Donnez-moi, je vous prie, quelques détails sur cette campagne de Hongrie oh les forces de la Russie ont encore une fois terrassé l'hydre révolutionnaire. En prononçant ces mots, notre hôte eut dans les yeux un double éclair qui trahit une vieille rancune, et à chaque réponse de mon compagnon qui révélait un succès de l'armée moscovite, le vieillard, s'animant de plus en plus, s'en enorgueillissait comme d'une victoire personnelle. Mais le jeune officier, prenant alors un rôle que, du fond du cœur, je lui enviai, s'attachait, en racontant les avantages remportés par les siens, à signaler le courage des vaincus.
— Courage inutile, sans doute, disait l'officier russe ; mais je ne sais pas de courage plus héroïque, iii de plus glorieuse défaite.
Le récit avait amené la discussion ; la discussion prenait les proportions d'une querelle.
— Enfin, dit notre hôte, vos invincibles Hongrois ont cependant été forcés de se soumettre ?
— Oui, riposta vivement l'officier, parce que la Hongrie n'est pas plus à l'abri des traîtres que la Pologne. Les Hongrois combattraient encore s'il ne se fût pas trouvé chez eux pour les livrer un autre...
Il prononça avec l'accent du mépris le plus écrasant ce nom qui est chez les Polonais la plus sanglante injure. A ce nom, le vieillard fit un mouvement comme pour s'élancer sur l'officier; son visage devint pourpre ; il eut un regard effrayant, voulut crier, porta la main à son cou, puis s'affaissa sur son siège, foudroyé par l'apoplexie.
Mes soins furent impuissants. Mon confrère, qui revenait, après une nuit passée à la ferme, essaya vainement aussi de rappeler ce malheureux à la vie.
Ce tragique événement nous avait trop impres sionnés pour que nous pussions l'être davantage par l'étrange nouvelle que nous apportait le médecin du vieillard. Quand, l'aube venue, il entra dans la chambre du Hongrois pour savoir s'il reposait encore, celui-ci, qu'on croyait mourant la veille, avait disparu.
Nous ne fûmes point inquiétés à cause de la mort de l'homme que ses gens appelaient Son Excellence et qui signait Antoine. Cette mort avait eu pour témoins les valets qui nous servaient à table. Quel'
qaes heures après, l'offîcier et moi nous quittions le château. La voiture était réparée ; mon compagnon, de qui j'allais me séparer, renonça à chercher son Hongrois; il s'était procuré un cheval et un domestique. Nous nous dîmes adieu.
Un mot encore sur l'homme qui était mort d'apoplexîe : le nom qui l'avait tué, c'était le sien 1
Heureux qui a le droit de se dire : je peux partout et par chacun entendre prononcer mon noml
LE PREMIER LAUREAT
Proche voisine du charnier des Innocents, où s'élèvent aujourd'hui les vastes pavillons des Halles centrales de Paris, la petite rue des Cinq-Diamants, moins fameuse sans doute dans Thistoire que la rue Quincampoix, dont elle est pour ainsi dire le premier tronçon, eut cependant, vers le dernier tiers du xvn' siècle, une certaine célébrité. Elle en fut redevable au poëte Chapelain, lequel habitait alors Tune des maisons de cette rue. Bien que de son vivant Chapelain comptât nombre de chaleureux partisans et même d'admirateurs, son titre d'hospitalier aida mieux que ses œuvres poétiques à la durée du renom glorieux de son logis. Il eut l'honneur de donner asile chez lui ^ l'immortelle compagnie des Quarante^ sorle de
24A LE PRElfIBR LAURÉAT
tribu nomade alors, et qui ne cessa d'errer çà et là, dans Paris, qut lorsque le chancelier Séguier lui eut ouvert son hôtel. Plus d'un demi-siècle après la mort de Chapelain, qui s'éteignit au seuil de ses quatrevingts ans, en 1674, une enseigne, qui n'était autre que la devise de l'Académie française elle-même, s!ivoir, des branches de laurier entrelacées, avec ces mots : A l'immortalité, indiquait encore aux passants la maison oti les maîtres de la langue, seuls dispensateurs autorisés de la gloire littéraire, avaient longt3mps tenu leurs assises et rendu leurs arrêts.
Cette enseigne fat d'abord adoptée par François Hautmoutier, maître fondeur d'or, qui occupait le rez-de-chaussée de la maison, au temps où Chapelain hébergeait chez lui ses illustres confrères. Guillaume? fils de François, succédant à son père, avait eu double motif pour conserver religieusement sur sa porte la devise paternelle. Grâce à la vieille réputation de probité qui s'y attachait, l'empreinte de cette devise sur les lingots d'or commandait la confiance; de plus, elle flattait le goût très-vif de maître Guillaume Hautmoutier pour les belles-lettres, qu'il pratiquait en secret dans ses moments de loisir. Logé- à la même enseigne que les membres de l'Académie française, sa vanité n'avait qu'à se faire un peu illusion pour
DE L'ACADÉMIE PIUNÇAISS. 247
qu'il pût parfois se croire lui-mâme académicien. Mais cette vanité de l'écrivain le possédait-elle? C'est douteux. U ne fit imprimer qu'une fois, à très-petit nombre et sans nom d'auteur, un opuscule de quelques pages dont il garda sous clef tous les exemplaires.
Il sera parlé plus tard de cet ouvrage, commen* taire ignoré d'une chanson fameuse. Ce n'est pas avec Técrivain artisan qu'il s'agit maintenant de lier connaissance.
Dans la soirée de l'un des derniers jours du mois de septembre, en l'an de grâce 1727, un homme, ^n vieillard, pauvrement mais honnêtemejit vêtu, cheminait inquiet et hésitant dans cette rue des Cinq-Diamants. Arrivé à la hauteur de la maison de maître Guillaume Hautmoutier, le vieillard s'arrêta, et là, plus hésitant encore, il se demanda s'il ûe ferait pas bien de retourner sur ses pas et de remettre au lendemain la démarche que les impérieuses exigences du besoin l'obligeaient de faire chez le fon- ^^ur d'or. La main plongée dans la poche de son giIet*Yeste, palpant et retournant sans bruit quatre pièces de métal d'une dimension plus grande que le Module des écus de six livres, il se consulta longtemps, et puis, cherchant b se persuader qu'il pre-
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nait irrévocablement le meilleur parti, il se dit, avec toute la fermeté du vouloir dont il était capable : « Demain ; oui, c'est chose bien décidée, je reviendrai demain. » Cependant, il ne bougea pas de place. A ce mot demain^ saisi d*un frisson d'épou* vante, il lui sembla qu'un tel ajournement lui montrait, dans la perspective de Tavenir, un terme si éloigné qu'il devait désespérer de pouvoir l'atteindre. Ce vieillard était, il est vrai, arrivé à l'âge où l'on ne doit plus dire « à demain » ; sa quatre-vingtsixième année venait de s'accomplir.
Il demeurait donc fort irrésolu, presque sur le seuil de la maison du fondeur d'or, quand le passage rapide d'un équipage rasant les bornes de cette voie étroite le força, pour éviter un péril imminent, de se réfugier dans l'allée où l'arrière-boutique de maître Guillaume Hautmoutier avait une issue. Ce mouvement de retraite obligé mit fin à son hésitation ; il fit demi-tour sur lui-même, et s'engagea décidément dans l'allée. Elle était obscure; mais en longeant le mur à tâtons, la main du vieillard rencontra la porte de communication, à laquelle il frappa. Ses petits coups étaient si discrets qu'on aurait pu supposer à celui qui frappait ainsi l'intention de n'être pas entendu.
Certes, on n'aurait pu Tentendre s'il se fût avisé de s'annoncer de la sorte à l'heure où la fonderie était en pleine activité ; mais, depuis longtemps, les ouvriers avaient achevé leur journée de travail et quitté l'atelier. Le fondeur d'or, seul gardien, par hasard, ce soir-là, des métaux précieux que ses creusets réduisaient en lingots, et dont la défiance habituelle à l'égard des visiteurs était, à cause de son isolement momentané, encore plus en éveil; le fondeur d'or, disons-nous, entendit non-seulement les petits coups frappés à la porte, mais, l'oreille déjà aux écoutes, il avait saisi le bruit du frôlement de la main contre le mur de l'allée. Il posa sur la table le livre qu'il avait discontinué de lire depuis que ce bruit inquiétant du dehors avait attiré son attention. Alors, se levant, il prit sa lampe et s'empressa d'aller faire glisser dans sa double coulisse le panneau de bois du petit guichet, solidement grillagé, qui lui permettait de répondre face à face aux visiteurs, tout en les laissant prudemment devant la porte fermée.
Au jet de lumière qui vint le frapper en plein visage, le timide vieillard, que l'émotion troublait et faisait trembler, fut ébloui, aveuglé; il ferma les yeux, recula d'un pas, et ne put que balbutier quelques mots inintelligibles en réponse à cette double
question de maître Guillaume Hautmoutier : « Qui étes-vous? Que voulez-vous? » L'embarras de la parole, le soin qu'avait pris le visiteur de se rejeter en dehors du rayon lumineux, auraient suffi pour faire suspecter ses intentions à moins défiant que le fondeur d'or de la rue des Cinq-Diamants. Convaincu qu'il avait affaire à quelque crocheteur de serrure qui ne venait de heurter à sa porte qu'afin de s'assurer si la maison était gardée, il allait refermer le guichet, quand le vieillard, remis de Téblouissement, sinon de son émotion, montra enfin son visage : physionomie triste et douce, regard où se lisait la prière, enfin, dans l'ensemble, ce quelque chose d'indicible qui attire la sympathie et ne laisse plus de prise au mauvais soupçon. Maître Guillaume ne l'eut pas plutôt envisagé que son inquiétude diminua de moitié.
— Pardon, Monsieur, lui dit le vieillard, je voudrais parler au maître de la maison.
— Vous êtes devant lui. Monsieur, et je suis prêt à vous entendre.
— Je vous en remercie ; mais cette allée est un endroit peu favorable pour un entretien secret, objecta le visiteur.
— Si vous voulez bien m'indiquer votre de-
meure, répondit le fondeur d'or dont la confiance en celui qui lui parlait n'était pas encore assez robuste pour qu'il lui ouvrît sa porte, je me rendrai chez vous ce soir, quand ma femme et mes enfants seront de retour de Saint-Magloire, où ils ont été entendre un sermon.
— Je loge bien loin d'ici, riposta l'autre, et l'affaire que je viens vous proposer ne souffre point de retard.
— J'en suis bien fâché, reprît maître Guillaume, après qu'il se fut un moment consulté ; mais si vous ne voulez pas me recevoir chez vous, moi je ne puis vous ouvrir cette porte.
'^ Il y a un peu plus d'une cinquantaine d'années, dit en soupirant le vieillard, celui qui demeurait ici me l'ouvrait à toute heure.
— Mais en ce temps-là, répondit le fondeur d'or, le maître de céans était François Hautmoutier, mon père.
A ces mots, le solliciteur reprît avec un joyeux étonnement :
-— Vous seriez le petit Guillaume? ce bambin de dix ans qui aimait tant à s'instruire, et à qui je donnais des leçons d'histoire quand je venais dans cette maison, moi jeune poëte de province couronné
par rAcadémie, rendre mes devoirs à l'illustre C3iapelain I
En même temps que le vieillard manifestait sa surprise de retrouver au même lieu et après tant d'années celui de qui il avait été quelque temps le professeur d'histoire, les quatre verrous de la porte glissaient sous la main du fondeur d'or, la clef^ tournant deux fois, faisait rentrer le double pêne dans la serrure, la barre de fer fixée à l'intérieur basculait, et la porte, débarrassée de ses nombreuses entraves, roulait librement sur ses gonds.
— Entrez, Monsieur Bernard de la Monnoye, dit maître Guillaume Hautmoutier, livrant passage au visiteur. L'enseigne de la maison est toujours : A rimmortaliié ; vous êtes ici chez vous.
Après qu'il eut ainsi introduit dans l'arrière-boutique le visiteur, dont la timidité et l'inquiétude cédaient enfin devant le bienveillant accueil, le fondeur d'or alla fermer la porte de communication avec l'allée, mais en poussant seulement les quatre verrous ; ptiis il vint s'asseoir à côté de Bernard de la Monnoye, -à qui il s'était empressé d'avancer un siège. Confus d'avoir failli le laisser dehors, il n'eut pas de peine à lui faire comprendre et à se faire excuser sa défiance au sujet des visites nocturnes, et
DE L'ACADÉMIE Î'RANÇAISE. 2o3
les deux anciens amis, l'écolier de dix ans et le jeune poëte de province en faveur autrefois chez Chapelain, se retrouvant, l'un sexagénaire, l'autre âgé de plus de quatre-vingts ans, évoquèrent les souvenirs du passé. Le fondeur d'or se livrait joyeusement à ces bons souvenirs; l'autre y répondait avec complaisance ; mais quelqu'un de plus clairvoyant que maître Guillaume n'eût pas manqué de s'apercevoir que tout en le suivant dans ce retour à plus d'un demi-siècle en deçà, le visiteur luttait contre une préoccupation douloureuse.
•^ Non, vraiment, je ne vous ai point oublié, dit le fondeur d'or, répondant à une question de La Mon noyé. Ce m'a été un si grand honneur de snuter, petit enfant que j'étais alors, sur les genoux d'un poëte estimé de l'illustre Chapelain, et de recevoir des leçons d'histoire d'un jeune homme qui venait d'obtenir le prix de poésie que l'Académie décernait pour la première fois I
•^ Oui, j'ai inauguré la série des concours académiques; nous étions alors en 1671 ; j'arrivais de ï^ijon, mon pays, et je n'avais pas encore tout à fait trente ans*
*- Ce prix ne fut pas le seul dont vous eûtes à vous glorifier, reprit maître Guillamc.
254 LE PREMIER LAUREAT
— J'en ai conquis trois autres depuis, continaa le vieux poôte avec un mouvement d'orgueil, lueur passagère qui ne fit qu'illuminer un moment ses yeux; puis l'expression de douce tristesse les voila presque aussitôt.
— Enfin, poursuivit le fondeur d'or, vous êtes monté à votre tour au rang d'académicien.
— D y a quatorze ans, dit l'autre, en i7i3; il était temps que cet honneur m'arrivât ; car si je n'avais dû vivre que jusqu'à soixante-dix ans, je manquais, d'une année, le glorieux fauteuil, et la seule dignité littéraire qu'on eût pu mentionner sur ma tombe aurait été celle-ci : « Ci-gît le premier lauréat de l'Académie française. »
— 'On vous l'a donné, ce fauteuil, c'était bien justice, observa encore maître Guillaume, attendu que chacun de vos confrères vous doit le sien.
— J'entends, répliqua de La Monnoye, vou?
faites allusion à notre règlement, qui, dans l'origine, n'attribuait le fauteuil qu'aux trois membres du bureau de l'Académie : le directeur, le chancelier et le secrétaire; ce qui semblait si blessant à beaucoup d'académiciens titrés, que plusieurs d'entre eux, les cardinaux par exemple, s'abstenaient d'assister aux séances; Le jour de ma réception, ils y étaient tous
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grâce à la volonté du roi. Ayant été informé que je pouvais obtenir l'unanimité des suffrages, et pour ôter tout prétexte d'abstention aux membres de TAcadémie, quelque élevée que fût la position qu'ils occupaient dans le monde, le roi ordonna que chacun des académiciens eût désormais son fauteuil.
L'entretien roula quelque temps encore sur les travaux et les succès littéraires du premier lauréat de l'Académie. Guillaume Hautmoutier, tout glorieux de recevoir chez lui, presque sur le pied de l'intimité, l'un des quarante, et très-fier de pouvoir faire preuve devant lui d'esprit bien orné et de belle mémoire, se mit ^à réciter à l 'académicien des fragments de son poëme sur l'Abolition du duel, qui lui avait mérité le prix au concours de 1671.
Sagesse, esprit, grandeur et majesté, Ton nom montre en Louis une divinité»
Il en était à ces vers, triste exemple de l'idolâtrie des poètes envers le souverain, au temps de Louis le Grand, quand, levant les yeux sur son auditeur qu'il croyait attentif à l'écouter et savourant comme ambroisie le festin de ses propres vers, il aperçut celui-ci affaissé sur son siège, la tête renversée en arrière, l^s bras pendants, les yeux fermés et le visage ef-
2o6 LE PREMIER LAURÉAT
froyablement p&Ie. Maître Guillaume se hâta de lui porter secours. Les soins intelligents qu'il lui donna rendirent peu à peu au vieillard, qui s'était évanoui, le sentiment et la voir.
— Excusez-moi, dit-il à son hôte dès qu'il eut, recouvré assez de force pour parler, n'ayant pas senti venir la crise, je n'ai pas pu vous avertir.
— Et ces crises vous prennent-elles souvent?
demanda le fondeur d'or.
Bernard de La Monnoye sembla se recueillir un moment, il écoutait le sang bruire dans ses oreilles, symptôme d'un nouvel accès de faiblesse. Comme il se sentait au moment d'y succomber, il fit violence h la honte et répondit :
— C'est un mal qui me prend quand je n'ai pas soupe la veille.
A cette révélation poignante comme le cri de la faim, maître Guillaume regarda plus attentivement et avec autant de commisération que de surprise celui en qui il avait cru voir d'abord un des heureux de ce monde, et s'étonna de n^avoir pas remarqué plus tôt que ses vêtements, reliques flétries, usées, d'un temps d'opulence, n'étaient, sous leur sévère propreté, que guenilles trahissant de toute part la misère.
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Sans l'interroger autrement que du regard, il alla ouvrir un buffet, en tira deux verres et une bouteille qu'il posa sur la table*
— Vous ne me refuserez pas la faveur de choquer mon verre contre le vôtre ; et comme je ne sais pas boire sans manger, vous me permettrez de tremper un biscuit dans ce doigt de vin. Libre à vous d'en faire autant, ajouta-t-il en présentant au pauvre académicien une assiette pleine de biscuits qu'il venait de sortir aussi du buffet.
La Monnoye le regarda avec attendrissement, et avant de tendre son verre à maître Guillaume, il lui tendit la main.
Sous l'influence de la chaleur du vin qu'il buvait à petits coups, le vieux poëte se ranima; il se dit qu'une invitation qui le rappelait à la vie ne se pouvait payer que par une confiance sans réserve. Saiis doute il avait connu dSs jours heureux et vu chez lui mieux que l'aisance, la richesse elle-même; puis, en quelques mois, la ruine était venue, amenée par les désastres du système de Lav^^, qui avait englouti tant de fortunes.
— ' J'ai vendu pièce à pièce tout ce que je possédais, dit-il achevant sa confidence ; il ne me reste plus qu'à me séparer de ceci.
2o8 LB PREMIER LAURÉAT
tira successivement de la poche de sa veste quatre médailles d'or aux millésimes de 1671, 167S, 1677 et 1683, ses prix académiques I
— C'est pour cela que vous êtes venu frapper ce soir à la porte d'un fondeur d'or? lui demanda maître Guillaume avec l'expression d'un profond apitoiement.
— C'est ma dernière ressource pour subirla volonté de Dieu qui m'a condamné à une longue vieillesse.
— Mais n'avez-voUs pas des amis?
— De nombreux amis ; mais je n'emprunte pas, il me serait impossible de rendre ; quant aux aumônes, un membre de l'Académie française n'en reçoit point.
Vous devez être tant recherché dans le grand monde, insinua Maître Guillaume; les invitations ne peuvent vous manquer.
— Je ne me suis jamais assis qu'à la table de ceux que je pouvais ou voulais recevoir à la mienne.
— Et quel jour me ferez-vous l'honneur de mettre mon couvert chez vous, en échange du vôtre qui vous attendra ici demain? riposta vivement le fondeur d'or.
Touché de la délicatesse de cette invitation, le vieil académicien répondit :
— Je verrai, d'après le prix que vous me donnerez de ces médailles, si je puis vous traiter aussi bien que vous le méritez.
— Décidément vous voulez les vendre; songez que, suivant les statuts de notre corporation, je ne puis acheter un joyau, si précieux qu'il soit, une œuvre d'art, si parfaite qu'elle puisse être, que pour les briser et les fondre.
— Brisez-les donc et fondez-les, repartit le poëte en soupirant, ce sont choses périssables; qu'elles périssent, peu importe, pourvu que les œuvres qui me les ont fait obtenir ne meurent pas.
Hélas 1 même au temps où le premier lauréat de l'Académie parlait ainsi, personne peut-être, excepté lui et son ami le fondeur d'or de la rue des Cinq- IMamants, ne se souvenait des triomphes académiques de Bernard de La Monnoye. Il serait aujourd'hui complètement ignoré s'il n'eût composé, en vers patois, les noëls bourguignons. Quant aux rimes françaises, il reste de lui une œuvre à jamais populaire, la fameuse complainte de La Palice; mais de son vivant il ne l'avouait pas, c'eût été un scandale pour l'Académie; pour sa mémoire, c'est une tache. 11 ne le comprit que bien tard.
La vente de ses médailles fit mieux que de l'aider
quelque temps à vivre, elle lui permit de recevoir parfois à sa table celui chez qui il dînait régulièrement deux fois par semaine.
Maître Guillaume, on le sait, se piquait de littérature. La confiance que lui inspirait son ami l'académicien devint telle, qu'il ne put résister à la tentation de le consulter sur le seul ouvrage qu'il eût fait imprimer et qu'après nombre d'années il gardait encore sous clef, non comme un trésor, mais parce qu'il n'osait le croire digne de voir le jour.
Depuis plus d'un an Guillaume Hautmoutier et Bernard de La Monnoye avaient renoué connaissance. Un soir le fondeur d'or dit, avec certain air mystérieux, à l'académicien qui ce jour-là était venu dîner dans la rue des Cinq-Diamants :
— Laissez-moi vous reconduire à votre demeure; je serai bien aise de m'y trouver une heure tête à tête avec vous,
— Vous avez quelque chose de secret à me dire?
— Mieux que cela^ à vous lire.
La Monnoye le regarda avec surprise ; il allait l'interroger, mais femme et enfants étaient là : maître Guillaume mit un doigt sur sa bouche pour lui demander le silence ; il alla prendre dans la cachette l'un des exemplaires de l'opuscule, il le glissa dans
sa poche, et les deux amis partirent bras dessus, bras dessous. Chemin faisant, Guillaume Hautmoutier avoua au vieux poëte qu'en sa jeunesse il avait commis un péché littéraire, ignoré même dans sa famille, et qu'il serait heureux, avant de le faire rentrer pour toujours dans le néant, d'avoir sur son œuvre le sentiment d'un homme de goût.
— Tout à votre service, chère confrère, lui répondit gaiement l'académicien.
Après une heure de marche, les deux amis, arrivés au logis de Bernard de La Monnoye, s'enfermèrent dans sa petite chambre : l'un s'assit pour écouter, l'autre tira l'opuscule de sa poche et dit, avant d'en entamer la lecture :
— Mon cher Monsieur de La Monnoye, nous finissons à peu près comme nous avons commencé, car il s'agit d'une leçon d'histoire.
— Nous verrons bien ; ainsi, pas de préambule, répondit le premier lauréat de l'Académie; je m'endors régulièrement à dix heures : aussi je vous conseille de vous hâter si vous voulez vous épargner l'affront de me voir, avant la fin, surpris par le sommeil.
Maître Guillaume ouvrit la brochure et lut le titre, l^a Monnoye le fit recommencer, croyant qu'il n'avait
pas bien entendu ; ce titre disait : Commentaire sur
LA COMPLAINTE DU SIEUR DE La PaUCE.
— Singulier sujet de dissertation , dit le vieui poète, mais toutefois sujet de ma connaissance. Que diable avez-vous pu faire là- dessus?
— Rien de bon peut-être ; mais l'intention est excellente ; j'ai essayé de sauver du ridicule un nom glorieux.
— J'écoute, dit l'auteur ignoré de la complainte. L'auteur anonyme du commentaire commença
ainsi : « Il faut croire qu'à certains jours, la raison épuisée par un trop long exercice, abandonne tout à coup le cerveau humain, son logis, pour laisser un champ libre aux extravagances de l'imbécillité. Ce fut certainement dans un de ces jours d'incroyable déraison qu'un piètre rimeur, heureusement pour lui inconnu, imagina de personnifier l'évidence niaise dans une stupide complainte sur la vie et le mort de La Palice.
(( Il s'inquiéta peu de savoir s'il faisait ou non acte de mauvais citoyen, en attachant la célébrité du ridicule à un nom que devait protéger le souvenir de l'héroïsme et des vertus militaires.
« Grâce aux leçons d'histoire que les mères nourrices donnent aux petits enfants pour les endormir
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dans leurs berceaux, il n'est jeune marmot qui ne sache que le fameux La Palice est mort en perdant la vie, et qu'il n'aurait pas eu son pareil s'il eût été seul au monde ; mais, à cela près de quelques autres révélations historiques tout aussi importantes que celles-ci, touchant les faits et gestes du sieur de La Palice, le poëte a cru devoir garder un scrupuleux silence sur d'autres événements qui n'ont pas aidé pour peu à la glorification de son héros. On ne voudrait pas ignorer, sans doute, qu'il ne pouvait se résoudre à charger ses pistolets quand il n'avait pas de poudre, et que jamais en buvant il ne disait une parole. Ce sont autant de détails précieux qu'il était utile de recueillir pour faire connaître et apprécier les habitudes et le caractère de ce grand homme; mais, révérence gardée envers l'auteur du poëme fameux que nous commentons ici, nous nous permettrons de penser et nous essayerons de prouver que La Palice appuie sur des bases plus solides ses droits à l'estime de la postérité. C'est pour mettre ces droits en lumière que nous avons entrepris ce petit travail. Essayons donc de combler les lacunes qu'on rencontre à chaque pas dans l'œuvre du poôte. Il est bon d'être gai, mais il est beau d'être exact, surtout quand il s'agit d'un homme qui, depuis deux
siècles, a pris rang parmi les héros qui ont le mieux soutenu, de la pointe de leur épée, la glorieuse cou-' ronne de France. »
Maître Guillaume s'arrêta comme pour consulter son auditeur, l'ayant vu s'agiter dans son fauteuil.
— Vous en avez assez entendu pour condanmer le reste sur ce début? lui demanda-t-il ; s'il en est ainsi, je m'arrête,
— Eh morbleu I non, ce n'est pas vous que je condamne, répondit l'académicien. Continuez, j'écoule.
L'autre reprit sa lecture.
— (( Le poëte commence ainsi :
Messieurs, vous plaît-il d'ouïr L'air du fameux La Palice?
Il pourra vous réjouir, Pourvu qu*il vous divertisse.
Si la pensée du quatrain ne brille pas par la hardiesse, du moins la proposition est gentiment formulée ; mais après avoir nommé son héros, le poëte ne devait-il pas ajouter :
(( La Palice se nommait aussi Jacques II de Chabannes ; il était de noble race, car son aïeul, un autre Jacques de Chabannes, ayant défendu Castillon contre Jean Talbot, l'Achille des Anglais, mourut au siège de cette ville; siège qui, le 17 juillet 1453,
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coûta la vie à son illustre ennemi. J'ai dit qu'il était noble de race, ce Jacques II de Chabannes ; on peut ajouter qu'il était aussi noble de cœur. Charles VIII lui dut en partie la conquête de Naples, et Louis XII celle du duché de Milan. »
— N'est-ce pas exact? demanda encore maître Guillaume s'interrompant de nouveau.
— Très-exact, répliqua son ancien professeur d'histoire.
Puis il l'invita du geste à poursuivre. Le lecteur encouragé obéit :
La Palice eut peu de bien Pour soutenir sa naissance; Mais il ne manqua de rien Dès qu'il fut dans l'abondance.
« Le poëme manque ici de clarté. On pourrait croire qu'il ne s'agit que d'or et d'argent monnayé, de bonnes rentes et de beaux héritages. Erreur ! il îaut lire abondance de gloire, abondance d'honneurs, acquis sur les champs de bataille. La Palice dut, en effet, se trouver assez riche, si ambitieux qu'il fût, quand trois souverains qui portèrent tour à tour la main de justice de saint Louis lui donnèrent successivement les charges et dignités de maréchal de France, de gouverneur de quatre provinces : le
Bourbonnais, TAuvergne, le Forez et le Lyonnais. Il était riche encore de l'estime des ennemis, qui dirigeaient sur lui les balles de leurs mousquets, voulant, disaient-ils, abattre la tête et le bras les plus puissants de Tarmée ; il était riche aussi de rameur des soldats, qu'il nourrissait de ses propres épargnes quand les vivres venaient à manquer par rinfidélité des trésoriers de TÉtat.
Il n'était pas malheureux Quand il gagnait la partie.
« Encore ici le poëte laisse à deviner quels jeux lui étaient familiers. Nous devons suppléer à son silence ; c'est une tâche facile. Les parties qu'il gagna sont toutes fidèlement inscrites dans l'histoire; on les nomme : Marignan, ce terrible combat duquel Je vieux maréchal de Trivulce disait : « Tous les autres (( ne sont que jeux d'enfants. » Fontarabie, cette clef de l'Espagne, qui faisait dire à François T' : (( Je la porte à la pointe de mon épée. » La Bicoque, où Lautrec laissa son honneur, et La Palice une longue trace de son sang. Marseille, enfin, promise par la trahison aux armes de Charles-Quint, Marseille qui, s'étant un soir endormie espagnole, se réveilla de nouveau française le lendemain, parce
qu'un grand capitaine, Chabannes de la Palice, pénétra vaillamment dans ses murs et effaça, par des prodiges de courage, la honte dont la défection du connétable de Bourbon avait flétri le nom de gentilhomme français. »
Interrogeant encore une fois le vieil académicien, maître Guillaume lui dit :
— Que faut-il retrancher ?
— Rien, répondit La Monnoye ; il faudrait ajouter au contraire : nous reverrons cela ensemble demain ; mais achevez cette lecture, car Theure nous gagne.
Guillaume Hautmoutier continua :
Prêt à fournir sa carrière,
Il parut devant le roi;
Il n'était donc pas derrière.
« En s'arrêtant à ce point [de Tentrevue, le poëte
passe sous silence certain discours qu'il est bon de
rapporter. Voici à peu près en quels termes La Palice
paria à François I" : « Vous avez hâte de combattre ;
w ne faudrait-il pas avant tout être certain de vain-
« cre? Notre sang est à vous, mais vous êtes à la
« France, et vous devez compte de vos entreprises à
« Dieu. Non pas que je veuille faire la leçon au roi
ses LE PREMIER LAURÉAT
(( mon mattre, mais je prie Dieu qu'il réclaîre quand (( il va jouer sa couronne dans le hasard d'une ba^ « taille qui, je le crains, nous sera funeste. L'armée, <( affaiblie par les renforts que nous avons envoyés du (( côté de Naples, attend, depuis bien des jours, que a vous acceptiez la trêve qui vous est offerte par « Charles-Quint et conseillée par le saînt-père. Là, « derrière les solides murailles de Pavie, sont Lance noy et Pescaire avec l'élite de leurs troupes. Ici « vous n'avez que de pauvres soldats peu nombreux « déjà et que la faim décime encore. Là, derrière ces « murailles, il y a Antoine de Lève, qui n'a jamais « été vaincu. S'il ne peut l'être sans que l'empire « perde mieux qu'un homme, il y a ici un fils de « France qui ne peut risquer sa vie sans que le « royaume risque aussi de perdre son roi. La partie (( n'est pas égale; signez la trêve et, Dieu aidant, « nous nous retrouverons un jour devant cette place, « disposant d'assez de forces pour soutenir le bon « droit. )) C'est le matin de la bataille de Pavie que La Palice parlait ainsi au successeur de Louis XII ; son conseil ne fut point entendu, et le soir de ce même jour, Lannoy recevait à genoux, des mains de François I", l'épée royale du vaincu de Pavie.
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Il fut, par un triste sort, Blessé d'une main cruelle.
On croit, puisqu'il en est mort, Que la plaie était mortelle.
« Ceci demande encore h être expliqué. Sorti avec une poignée de braves du fort qu'il défendait contre une armée espagnole, La Palice avait vu tomber autour de lui tous ceux que son exemple venait d'entraîner au combat. Il ne lui restait aucun moy^n de retraite. Couvert de blessures déjà, il ne maniait p>us qu'avec peine l'épée qui lui avait ouvert jadis les portes de Ravenne et de Novare. Cependant La Palice avise un pan de muraille qui peut le soutenir durant le choc de l'ennemi ; il s'y accule comme le sanglier devant le toit de sa bauge, et là, certain du sacrifice de sa vie, mais décidé à mourir glorieusement comme il a vécu, son intrépide défense appelle contre lui le plus grand nombre des assaillants. Ce serait trop peu de quelques hommes pour le vaincre. A chaque coup de sa grande épée il étend un ennemi à ses pieds ; les fers de lance se dirigent sur lui, il les écarte de sa main ensanglantée, tandis que de sa main armée il se bâtit un rempart de morts. Un seul aussi brave que lui, combattant avec lui, et La Palice sera sauvé; mais il est séparé de tous les siens, mais son bras s'affaiblit et le sang de ses veines s'épuise,
a Demande grâce I » lui crie-t-on. H va répondre par un dernier effort de courage, quand un soldat espagnol, franchissant la barrière humaine qui protège La Palice, lui détache un vigoureux coup de pique sur le crâne, et le héros tombe expirant.
Un quart d'heure avant sa mort Il était encore en vie.
« Nulle contestation ne peut s'élever sur ce point; mais encore a-t-on le désir de savoir comment il employa ce quart d'heure que Dieu lui laissa, sans doute, pour qu'il pût bien couronner cette existence si bien remplie.
(( Traîné, comme il respirait encore, dans la tente du général ennemi, celui-ci le menace de le faire pendre par le bourreau de l'armée, s'il n'oblige à rinstant les assiégés à livrer le fort. « Qu'on me « porte au pied du rempart, » dit La Palice. Deux soldats le chargent sur leurs épaules, et bientôt ils sont devant la place vainement assiégée. La Palice fait appeler son lieutenant; il se nommait Cor non. « Ami, lui dit-il, vous savez en quel état est la cita- « délie? » Cornon, à la vue de son général en si piteuse situation, trop ému pour pouvoir parler, ne répond que par un léger signe de tête, et deux larmes
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coulent sur ses joues. « Il n'est pas l^heure de pleu- (( rer, continue le grand capitaine, il faut me dire si « vous croyez pouvoir tenir jusqu'à l'arrivée du duc «de Nemours. — Oui, nous tiendrons, dût-il ne « venir que dans un mois, répond le lieutenant de La « Palice. — Bien 1 bien 1 ajoute celui-ci. » Alors se tournant vers le général espagnol, il lui dit : « Faites u de moi ce qu'il vous plaira; que mon âme soit à « Dieu I les nôtres feront leur devoir. » Et ayant dit ces derniers mots, il mourut.
tt Telle est la chanson, telle est l'histoire. Un citoyen qui ne fait pas métier d'écrire a cru qu'il serait bon de les encadrer Tune dans l'autre ; il voudrait qvie, réunies ainsi, elles fussent à jamais inséparables; il voudrait cela, non par ambition d'auteur, înais pour épargner à son pays la honte d'avoir oublié l'histoire et de ne se souvenir que de la chanson. »
Kx heures sonnaient quand maître Guillaume acheva la lecture de son opuscule ; au dernier coup <lu marteau de l'horloge, Bernard de La Monnoye, smgulièrement ému, le front soucieux, le corps tremblant, se leva.
— Voici mon heure de repos, dit-il, il est temps de ^ous séparer.
%n LR PREMIER UURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
^ Il Test d'autant plus, répliqua son ami avec la fausse modestie d'un auteur gui se condamne afin d'être loué, que j'ai dû contribuer ce soir à votre besoin de dormir.
— Vous savez bien le contraire, repartit le vieil académicien, dont l'agitation intérieure se faisait de plus en plus visible ; vous m'avez donné la fièvre, et ce sera une grâce de Dieu si je puis, cette nuit, fermer un instant les yeux.
— La fièvre? répéta maître Guillaume, à vous? causée par cette lecture? en vérité, je ne comprends pas comment un si mince ouvrage...
— Assez sur ce point aujourd'hui, interrompit La Monnoye ; laissez-moi cette brochure et revenez demain, je vous en dirai mon sentiment.
Le lendemain, 15 octobre 17S8, les quarante immortels n'étaient plus que trente-neuf. La servante qui soignait le ménage du vieil académicien le trouva mort dans son lit. La brochure du commentaire était restée ouverte sur la table. Au bas de la dernière page on lisait, écrit récemment à l'encre : « Approuvé par l'auteur de la chanson comme acte de contrition. » Et, plus bas, signé : « Bernard de La Monnoye, premier lauréat de l'Académie française.»