CAUCHEMAR
SOLEIL I écarte enfin les deux portes dorées, Pour que l'onde du jour submerge, avec la nuit, Le cortège muet des ombres éplorées Hallucinant mon cœur angoissé qui les fuit. Je n'ai pas reconnu ces splendides fantômes. Ils doivent être rois dans de sombres royaumes. Tous gardaient leur couronne et, l'un d'eux, le plus beau, Avait deux ailes d'or qui traînaient, et son glaive... Spectres que je croyais avoir mis au tombeau, Vous étiez-vous levés pour escorter ce Rêve ?
2 5 décembre igo5.
UANGELUS DU MATIN
LA lune quitte un ciel qui pâlit lentement. C'est l'heure où, sur la terre, un grand recueillement Prosterne l'âme humaine en son angoisse immense. — Un dieu vient de donner sa magie au silence. Là-bas, au Sud-Ouest, le désert dort encor... Sous les palmes, regarde, une étincelle d'or Se lève, en évoquant de splendides légendes... Et le sable et la mer, à l'horizon s'étendent. Sur eux flotte un parfum de pays inconnus.
Je vois se profiler les tentes des nomades.
Et je comprends le songe obscur de ces peuplades
Qui suivent, comme moi, l'étoile qui grandit.
Sa flamme intense et douce augmente et resplendit.
C'est l'astre du désert, c'est la lampe d'albâtre
Que l'ange ami du pauvre et conducteur du pâtre
Allume pour tous ceux qui voyagent la nuit.
Seigneur î Quelle tristesse accueillera l'aurore ! Quel est ce mal affreux que j'ignorais encore ? Bien ne vit, dans l'horreur d'une aube sans écho ! Que n'aurais-je donné pour entendre un oiseau ! Que n'aurais-je donné, pour qu'une plainte humaine, Vint, tout à coup briser la force souveraine Qui désolait mon cœur, le monde...
O ! je te vois Comme tu m'appanis pour la dernière fois. Sur la large terrasse entourant ta demeure. Près de la nauria qui gémit et qui pleure Et verse aux orangers l'eau saumâtre des puits... — Que reste-l-il de vous, ô rêves de mes nuits ? Rêves plus morts que ces ruines de Carihage, Que ces tombeaux romains, beauté du payage Qui rentrait dans le soir quand je te dis adieu...
L'horizon s'agrandit, se teinte et se colore... Ah ! qu'ai-je donc rêvé ? voici la grise aurore. Le jour indiff'érent m'exaspère et renaît.
— O cloches qui venez ainsi m'importuner,
Qui donc appelez-vous au seuil du sanctuaire...
Morte et les bras croisés, elle est dans son suaire.
Souriante, immobile à jamais, à jamais...
Ne le savez-vous pas ! La femme que j'aimais.
Une enfant de vingt ans, mon immortelle, est morte !
Que les palmiers sont beaux au lever du soleil I La brise du désert refoule à son réveil Les souffles conduisant les vagues vers la plage... J'entends toujours sonner l'angelus de Carthage...
Que me rappelez-vous, ô cloches du matin 1
igo5.