SA CONCEPTION DE L’AVENIR
Bien qu’on n’en trouve les éléments que dispersés dans ses divers ouvrages, essayons de ia préciser :
Cette conception est audacieuse. Elle ne /ise à renouer avec le passé que dans la mesure où le passé ressemble au présent. Elle
admet quantité de solutions nouvelles. Malgré les apparences M. Maurras n’est pas du tout un réactionnaire. C’est un novateur.
Rappelons d’abord une observation essentielle : Les adversaires de M. Maurras lui prêtent toujours cette absurdité : « Ayons un roi et tout ira bien ! » M. Maurras dit seulement : Avec un roi, c’est-à-dire avec un chef, tout devient possible mais tout est à faire. Sans cette condition préalable, c’est le rocher de Sisyphe.
C’est en vain qu’on voudrait faire croire qu’il n’est pas partisan de l’accession de tous les Français à tous les emplois, de l’instruction largement répandue, de toute l’égalité compatible avec la nature des choses, et de toutes les libertés compatibles avec un Gouvernement digne de ce nom.
C’est à tort qu’on le dépeindrait comme voulant restaurer un régime de castes et restituer à un petit nombre le privilège de vivre sans rien faire aux dépens du plus grand nombre.
Cependant il veut un chef, un seul chef, un roi.
C’est donc le despotisme ?
CHARLES MAURRAS
Voyons ce qui se passerait en pratique si la conception de M. Maurras se réalisait :
Le roi gouvernerait, comme cela s’est vu et se verra encore en des pays qui granlissent et se développent ; il serait responsable (grand avantage sur notre régime esseniellement anonyme) ; il pourrait se souvenir ce qui ne se voit point dans les gouvernenents anonymes), et il pourrait prévoir, ce lui ne se conçoit môme pas quand le gouvernement est impersonnel, viager, constamnent en voie de renouvellement sinon de révolution.
Du point de vue des affaires internationales, politiques et financières (D, l’avantage est ininiment probable. Ce roi peut se tromper, nais il peut se corriger (1 2). Il peut, en tout |;as, avoir des desseins à longue échéance ;t profiter des occasions. Du point de vue : guerre », il a beaucoup plus de chances de
(1) M. Maurras exige « une police financière ». Elle nous îanquc cruellement.
(2) La minorité et la vieillesse, voilà deux dangers de la lonarchie. A quoi M. Maurras répond : « En ce cas, en fiel, c’est presque la République 1 »
l’éviter M, d'abord parce qu’il y pensera tou jours (ce n’est pas le cas d’un gouvernemcn préoccupé avant tout de plaire à ceux don il dépend), ensuite parce qu’il a un intérê pressant à ne pas se laisser surprendre. S’i ne peut en éviter les risques (énormes pour ur gouvernement responsable, dérisoires si b gouvernement est anonyme), il y a beaucou{ plus de chances pour qu’il l’ait bien préparée e qu’il la conduise bien. Il peut choisir, selon les circonstances, un rustre comme Hindenbourg ou un raffiné comme Talleyrand, n’ayant d’autre règle de conduite que l’intérêt public qui se confond avec le sien. Cette faculté est interdite à un gouvernement incertain même du lendemain, soucieux d’abord de se maintenir, et qui écarte quantité de compétences parce qu’il les suppose favorables à un régime
(1) Un argument puissant c’est que depuis la Révolution ce sont les trois royautés (Louis XVIII, Charles X et Louis- Philippe) qui ont été les plus sagement pacifiques, tout en poursuivant de vastes desseins. Sur le grand argument : les Républiques sont pacifiques, M. Maurras a fourni de remarquables précisions. Rome, Athènes, Venise ont été des républiques guerrières. La guerre de 1792 a été voulue par les Girondins. On a vu des guerres perpétuelles dans les Amériques du Sud, la guerre impérialiste de l’Amérique du Nord contre l’Espagne, etc...
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d’autorité. Un gouvernement collectif se défie par nature de toutes les personnalités. Quel changement, d’ailleurs, y aurait-il dans la pratique des choses si l’on avouait nettement aux masses populaires que les grandes décisions politiques ne dépendent pas de leurs décisions ? « Le peuple », en France, a-t-il jamais conçu ni conduit une politique extérieure? Ni pour les expéditions coloniales, ni pour la guerre de 1914, il n’a été consulté.
Quant aux questions économiques, la preuve est faite (par l’exemple de l’Allemagne entre tant d’autres pays) qu’un peuple qui veut grandir ne peut pas se passer d’une politique extérieure économique conçue d’ensemble, c’està-dire conçue par un seul et poursuivie avec patience et continuité par un ministre responsable devant son chef, pourvu des moyens d’action indispensables, assuré d’être soutenu, et capable par conséquent de concevoir, d’exécuter, de se modifier selon les circonstances, de se corriger d’après l’expérience et de profiter par une décision personnelle et immédiate de toutes les circonstances favorables qui peuvent fortuitement se présenter. Cette politique im-
plique donc premièrement des idées d’ensemble coordonnées ou du moins acceptées par le Chef, et secondement des mesures d’exécution poursuivies avec méthode et continuité par des ministres responsables dont ce chef suprême est le seul juge. En quoi consistera, dans ce système, le rôle du peuple ? Le peuple jugera « d’après les résultats ».
Mais quel sera le régime intérieur ? N’y aurat-il plus de liberté d’association et de réunion? La conception de Maurras comporte la liberté de réunion et la liberté d’association aussi larges que le permet l’ordre public. Loin de vouloir les restreindre, il veut par conséquent les dégager de toutes les restrictions inutiles que leur impose le régime actuel. Il va même au delà. Il souhaite que l’État entre en rapports officiels avec les associations et plus particulièrement avec les syndicats économiques et professionnels. On ne peut pas être plus net.
Et la liberté de la presse ? Sauf en temps de guerre, M. Maurras ne prévoit l’institution
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d’aucune censure. C’est par conséquent le régime de la liberté, tel qu’il s’exerçait avant la crise de 1914. Mais M. Maurras envisage que les associations professionnelles de journalistes pourraient et devraient exercer un contrôle personnel sur leurs sociétaires afin d’écarter les gens tarés et les maîtres chanteurs de toute espèce qui pullulent singulièrement dans la presse de nos jours. Il estime que la responsabilité judiciaire des journalistes et des journaux ne devrait pas être un vain mot, qu’il n’est pas admissible dans un Etat constitué que des syndicats d’intérêts privés puissent disposer outrageusement de l’opinion publique, sans même que le public et l’État soient en mesure de connaître s’ils ne sont pas au service d’un Gouvernement étranger, et il croit que la liberté peut se concilier avec la responsabilité, avec le contrôle et avec l’ordre. Ce n’est pas une conception réactionnaire.
Dans le système de M. Maurras l’opinion publique garde donc le maximum possible de liberté. Elle garde tous ses moyens d’expression. Mais M. Maurras ne veut pas qu’elle soit Souveraine parce qu’elle est de sa nature
capricieuse, ignorante et instable. On remarquera d’ailleurs qu’un Roi ne peut jamais gouverner longtemps contre l’opinion publique quand celle-ci est cohérente, persistante et organisée. Il le peut d’autant moins qu’il est personnel, responsable, et que les mécontents savent à qui s’adresser. Tout au contraire quand le Régime est ano^^me et irresponsable les gouvernants peuvent faire tout ce qu’ils veulent, à la seule condition de disparaître momentanément lorsqu’ils se trouvent menacés par les conséquences de leurs fautes.
Venons-en à l’organisation purement politique.
Que devient le suffrage universel? 11 continue à être exercé par tous et même il peut être élargi indéfiniment.
Il y aura donc un Parlement ? Evidemment oui ! L’institution est entrée dans nos mœurs. Elle est extrêmement ancienne. Elle a rendu des services et elle pourrait en rendre encore. M. Maurras envisage même que la Chambre et le Sénat pourraient subsister à peu près tels
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qu 'aujourd’hui, recrutés de la môme façon P) et se réunissant dans les mêmes locaux. Mais il repousse avec horreur la conception d’un Parlement Souverain, s'identifiant avec le pouvoir exécutif et empiétant de plus en plus sur le pouvoir judiciaire, pouvoir anonyme, irresponsable, et discontinu. Délibérer est le fait de plusieurs, décider est le fait d’un seul. Il repousse la distinction scolastique des trois pouvoirs. Il conçoit que le chef, le roi, doit être indépendant de l’élection, indépendant de l'argent, intimement lié par l’hérédité à l’intérêt public qui se confond avec le sien. Au roi de choisir ses conseils, à lui aussi de choisir ses ministres. Et ceux-ci ne doivent être responsables que devant lui, puisque lui seul possède les éléments d’appréciation. Le Parlement ne gouvernerait donc plus. Il ne ferait plus ou ne détruirait plus à son gré les Gouvernements. Il serait libéré de l’alternative malfaisante des occupants et des remplaçants. M. Maurras le conçoit comme une assemblée de magistrats élus dont le rôle essentiel sera
(1) Même avec le suffrage universel étendu aux femmes. (Car enfin pourquoi pas ?) (Page 31, fascicule II.) Enq.
de voter l’impôt et d’en contrôler l’emploi. Les députés y gagneraient beaucoup en indépendance vis-à-vis de leurs électeurs et aussi en dignité. Magistrats élus, ils se contrôleraient eux-mêmes, mais on leur ferait comprendre qu’il y a incompatibilité absolue entre leur fonction de contrôleur des deniers publics et la qualité d’Administrateur de Sociétés ayant affaire avec l’État ou faisant appel au crédit public. Un contrôleur doit être indépendant. Il ne doit être dans la dépendance ni de l’Etat ni des Syndicats industriels ou financiers.
Dans cette conception du rôle du Parlement, la majorité n’étant plus souveraine, c’en est fini du Gouvernement de la majorité ! Le Gouvernement des partis n’existe plus.
Qui fera la loi ? Le pouvoir exécutif, c’està-dire le Roi entouré de ses Conseils, notamment du Conseil d’État. Le Parlement sera l’un de ces Conseils car toutes les lois impliquent une dépense ou une recette et par conséquent se trouvent soumises au contrôle du Parlement.
Et s’il y a conflit entre le Parlement et le roi ? M. Maurras n’a jamais dit expressément par
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quelles mesures pratiques ce conflit serait résolu en faveur de l’Exécutif. Mais on devine que la dissolution et les élections nouvelles pourraient être un moyen régulier de parvenir à un accord.
Est-il bon que le Parlement soit vis-à-vis du Chef la seule expression légale de l’opinion j publique ? M. Maurras répond : non. Et il conçoit d’une part la création d’assemblées municipales où la représentation des intérêts professionnels pourrait être assurée par des délégations de Syndicats professionnels, d’autre part des Sénats provinciaux, sortes de Conseils généraux dont les pouvoirs seraient étendus et pour l’élection desquels les cantons serviraient de base territoriale parce qu’ils correspondent aux circonscriptions naturelles de la France économique. Ces Sénats provinciaux permettraient aux hommes qui voudraient briguer la députation au Parlement de faire leurs preuves de compétence et de bon sens.
Quel sera le rôle des aristocraties ? Ceci est fort important, car le régime monarchique éventuel a contre lui tous les préjugés (parfai-
tement justifiés) du peuple travailleur contre les anciens nobles pour la plupart oisifs (x). Constatons d’abord que la conception que s’est faite M. Maurras des aristocraties nécessaires ne se confond pas du tout avec une conception de « la noblesse » jouissant à nouveau de privilèges qui ne correspondraient plus à des services déterminés.
La conception aristocratique de M. Maurras est avant tout antiégalitaire et antiindividuelle. Elle tend à distinguer dans chaque profession ceux qui ont rendu les plus grands services, à fixer dans les familles le souvenir de ces services et à susciter la forte émulation des descendants à l’égard de ceux qui les ont précédés. Il n’exclut pas systématiquement les représen tants de l’ancienne noblesse s’ils ont continué à servir l’État par exemple dans les familles militaires, diplomatiques, industrielles ou de propriétaires terriens mettant leurs terres en valeur, mais il a cent fois constaté la déca-
(1) Il est juste d’ailleurs de remarquer que notre aristocratie a été principalement une excellente aristocratie militaire. La guerre de 1914 nous l a montrée à nouveau à peu près telle qu’autrefois. Nous n’avons jamais eu d’aristocratie administrative héréditaire.
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dence de l’ancienne aristocratie, il a fondé « l’Action Française » sans elle et souvent malgré elle, et il ne fonde ses espérances monarchiques que sur la raison et le sentiment utilitaire du peuple, pas du tout sur l’esprit politique de l’ancienne aristocratie, vraie ou fausse, et encore moins sur son argentC1). 11 constate d’ailleurs que, de tout temps, les rois en France se sont appuyés sur le peuple pour abaisser l’orgueil des grands et réduire dans la mesure nécessaire les avantages de la noblesse (2). Pourquoi vouloir supposer que le nouveau roi voudrait s’identifier à unenoblessequ’ilsait terriblement impopulaire, et surtout quand il constatera que les meilleurs artisans de sa restauration auront été des gens du peuple? La plupart des nobles sont en effet « libéraux » comme l’était le duc d’Àudiffret-
, (1) Enquête, page 42. « Elle est inutile. Le roi ne la ressusciterait pas. »
’ M. Jules Lemaître, lui, a envisagé comme possible la suppression complète des titres nobiliaires. M. Maurras a dit : « Des retranchements chirurgicaux sont urgents. » (Page 25, IL) Ailleurs : « La misérable noblesse » (page 516), et il a .lit encore : « Si on rétablit une noblesse » (page 29, E.). A l'« AcLion Française », il n'y a pour ainsi dire pas de nobles. 1 (2) Page 26, IL « Il est de l’ordre royal de la briser.»
Pasquier et ne font que desservir la cause qu'on croit être la leur.
L’aristocratie, selon M. Maurras, c’est l’autorité des meilleurs, dans chaque profession et dans chaque catégorie sociale. La constatation des services rendus dépendra d’abord des syndicats professionnels, ensuite des assemblées régionales, enfin de l’autorité de l’État attentif à distinguer lés individus et encore plus les familles qui auront su faire coïncider leurs intérêts particuliers avec les intérêts généraux de l’Etat bénéficiaire (pour une bonne part) de leurs initiatives et de leur travail. Il envisage donc des aristocraties rurales, commerciales, industrielles ; des aristocraties militaires, des aristocraties de savants ou de lettrés ; et courant comme toujours jusqu’au bout de son idée, il s’est écrié un jour: « Une noblesse ouvrière... et pourquoi pas? » On comprend à ce mot que M. Maurras ne conçoit pas du tout la noblesse comme une caste décorative et vivant sans rien faire sur le commun (conception assez ordinaire avant la guerre, à notre noblesse dégénérée) mais comme une aristocratie liée à des intérêts réels qui coin-
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cident avec ceux de l'État, et qui n’est distinguée et honorée par lui que dans la mesure où elle est au service de ces intérêts et constitue pour l’Etat, en ayant des enfants et en les préparant à servir, une réserve précieuse et pratiquement inépuisable.
A l'égard du socialisme, qu’elle est la pensée de M. Maurras? Il faut toujours se souvenir qu’il était qualifié de socialiste quand il collaborait à La Cocarde de Barres et qu’il n’a jamais rien renié des écrits ni des tendances qui lui avaient valu cette qualification. Si socialisme veut dire : doctrine de l’organisation du travail en vue de l’amélioration des classes laborieuses, M. Maurras est encore socialiste. Et il ne cesse de proclamer que cette organisation implique une hiérarchie, donc un chef, et qu’on n’aboutira à rien sans ce chef qu’il appelle « le roi des ouvriers ». Il en donne pour preuve l'avance certaine (et reconnue par Guesde au Congrès d’Amsterdam) (B que les monarchies euro-
j (1) Le Congrès d’Amsterdam est de 1904, Jusqu’à 1914 nos retards n’avaient fait que s'accentuer.
péennes ont prise sur la République française pour la mise en pratique des lois sociales. Sur ce point encore M. Maurras n’est pas un réactionnaire. 11 est partisan de la formation et du fonctionnement autonome des syndicats professionnels, du contrat collectif (dans la mesure qui est compatible avec l’existence de l’industrie), de toutes les œuvres destinées à organiser l’instruction générale des ouvriers et leur apprentissage professionnel, de toutes les mesures d’assistance (aux vieillards, aux femmes, aux enfants), de l’assurance contre le chômage et l’invalidité, des retraites autant que possible en rapport avec les charges de famille, etc., etc.* Autant le parti libéral par doctrine individualiste, par superstition pour le capital acquis et pour les capitalistes, est opposé en fait à la plupart de ces mesures, autant M. Maurras y adhère d’un esprit dégagé de tout formalisme doctrinaire (l), d’un cœur que l’on sent entièrement dévoué aux intérêts des classes pauvres, et d’un tempérament d’or-
(1) Se rappeler les pitoyables arguments doctrinaires qui ont fait échouer les Pharmacies municipales de Roubaix et tant d’autres mesures analogues.
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ganisateur autoritaire préoccupé avant tout des résultats réels W.
Audacieux comme il l’est toujours, il a si peu la superstition des mots « capital » et « propriété » qu’on a pu lire, sous sa signature, une sorte d’approbation de l’idée que lui proposait un de ses lecteurs et qui aboutirait à la limitation du droit de propriété. Dans le vieux droit romain, elle comportait Yuti et Yabuti. De même dans notre droit français. Le droit d’abus ! c’est-à-dire qu’un propriétaire terrien : a le droit de ne pas cultiver ses terres et qu’un propriétaire urbain a le droit de laisser ses immeubles inoccupés, même si des milliers de français dans la même ville ne trouvent pas de quoi se loger! Cette limitation du droit de propriété paraîtrait effrayante aux doctrinaires républicains. Elle n’effraie pas M. Maurras (1 2b
(1) Citons quelques remarques fines et profondes : « Le peuple veut des modèles et vous vous obstinez à lui présenter des miroirs », ou encore : « Actuellement le vote est un acte de foi. Et envers qui! » A noter enfin cette troisième remarque de M. Maurras : « Pour eux le peuple ce n’est pas même l’ensemble des travailleurs mais rien que les ouvriers, et encore rien que ceux de la grande industrie, c'est-à-dire les plus nomades et les plus pauvres. »
(2) « La richesse implique des devoirs. L’argent-capital ne se justifie que par ses services. Le droit d’abuser (art. 544, C. C.) est antisocial. »
On se rappelle la déclaration de M. Waldeck- Rousseau: « Le droit d’un seul homme qui veut travailler est aussi sacré que le droit de milliers d’ouvriers qui ne veulent pas travailler. Et réciproquement. » Aphorisme absurde. Ce ministre libéral donc individualiste a trouvé en M. Maurras un adversaire enflammé.
Mais M. Maurras veut que les Syndicats, puisqu’ils seront autonomes, soient aussi responsables dans la personne de leurs membres et même dans leurs biens collectifs. Il n’admet pas que l’intérêt particulier de ces Syndicats (surtout quand ce sont des associations de fonctionnaires, des « amicales » de postiers ou de cheminots) puisse prévaloir sur l’intérêt national ou sur le salut public. Il exige donc un ordre, et (en cas de conflit) des juges, sans excepter, pour les cas extrêmes, le Juge Souverain dont c’est la fonction d’intervenir personnellement quand tous les autres moyens ont échoué.
Cependant il y a une autre conception du socialisme : celle des agitateurs politiques. Pour ceux-là le socialisme implique nécessairement le principe absurde de la lutte des
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classes, l’idée utopique de l'internationale ouvrière, l’anticléricalisme et l’antimilitarisme, et presque toujours (car cela dépend des Ecoles) l’individualisme latent, sensible en maints endroits. Ces agitateurs, véritables ennemis du peuple, trouvent en M. Maurras un adversaire irréductible. Devient-il pour cela un réactionnaire? \
À l’égard du catholicisme la position de M. Maurras est franche, nette et parfaitement sociale. Il se reconnaît incroyant. Il se déclare procatholique. Attitude infiniment moins difficile à comprendre que celle des catholiques libéraux qui se déclarent croyants et se pro- ! clament anticléricaux. Attitude parfaitement logique si l’on n’oublie pas que la base de toute la doctrine est l’amour de la Patrie telle quelle a été faite par dix siècles d’histoire. Tous nos rois ont été croyants. Ils n’ont pas été cléricaux.
M. Maurras étant incroyant revendique pour lui-même et pour toutes les variétés d’incroyants le droit à l’indépendance, il reconnaît à toutes les communautés religieuses le droit à la libre pratique, au prosélytisme et à l’au-
tonomie. Et il ne s’arrête pas à cela. Il va plus loin. Il estime que les communautés religieuses (qu’elles soient juives, protestantes, catholiques ou de quelque nom qu’elles se nomment) ont droit à des privilèges pourvu que ces privilèges correspondent à des services publics. A ses yeux, ces privilèges éventuels n’ont d’autres limites que l’intérêt général et le souci de l’unité française, dont la base n’est pas l’unité de la croyance (qu’il estime être perdue et probablement pour toujours) mais bien l’unité du sentiment patriotique et le dévouement à l’intérêt public.
M. Maurras pourra donc être taxé de clérical (et même de clérical protestant ou juif) par les prétendus libres-penseurs qui ne respirent que haine et persécution à l’égard des doctrines religieuses, mais il réapparaîtra anticlérical à l’instant où une politique religieuse (fût-elle catholique ou positiviste) voudra empiéter sur le domaine de l’Etat et mettre en péril quelqu’un des grands intérêts dont cet État a la charge, intérêts parmi lesquels l’apaisement religieux est exactement aussi essentiel que l’apaisement social.
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La conception de M. Maurras n’implique donc pas l’existence d’un Etat neutre, conception qui serait absurde puisqu’elle serait d’une réalisation impossible, mais d’un État protecteur de toutes les croyances, de toutes les libertés réelles, encore que son rôle ne soit pas de les protéger également (1 * * 4) mais de les protéger et encourager plus ou moins selon la mesure où ces croyances et ces libertés contribueront à l’ordre et au bonheur publics.
Pour ce qui concerne l’instruction publique, la théorie de M. Maurras se déduit des mêmes principes anti-individualistes et antiégalitaires. Ce n’est pas l’Etat qui doit distribuer l’enseignement, mais il doit encourager et contrôler l’initiative et le développement de toutes les collectivités françaises qui exercent cette liberté. M. Maurras voudrait que les Universités de province et de Paris fussent autonomes dans la plus large mesure possible, reflétant par la variété de leur enseignement
(1) C’est à peu près ce que nous faisons — assez mal —
dans les pays musulmans. Preuve nouvelle que si l’État doit
protéger toutes les croyances religieuses par souci de la
liberté individuelle, il ne s’ensuit pas qu’il doive les protéger toutes également.
la variété des productions et des intérêts des provinces, se recrutant elles-mêmes (sous le contrôle de l’Etat) et animées à l’égard des uns et des autres d’un esprit de collaboration qui n’exclue pas la nécessaire et vivifiante émulation qu’on peut appeler « concurrence ».
Même conception pour l’enseignement secondaire et pour l’enseignement primaire. Autonomies, c’est-à-dire libertés réelles, recrutement professionnel sous le contrôle de l’État chargé de maintenir sur les rares points essentiels (patriotisme notamment et c’est à peu près tout) l’unité française. On remarquera encore que ce système s’oppose à la pratique actuelle : École d’Etat dans chaque commune, enseignement d’Etat, immixtion dans la politique électorale des instituteurs devenus presque obligatoirement secrétaires de mairies et agents électoraux; enfin suppression de la concurrence sans laquelle il n’y a pour ainsi dire pas de progrès possibles dans les méthodes pédagogiques, ni dans la façon de comprendre et de mettre en pratique les programmes.
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M. Maurras désire donc que les écoles soient plus nombreuses l1), plus vivantes, plus libres et interconcurrentes. Ce n’est pas une théorie obscurantiste. Il veut garantir dans une large mesure la liberté des pères de famille.
Sur onze millions d’électeurs, nous avons plus d’un million de fonctionnaires. M. Maurras estime qu’un Etat électif est infailliblement poussé à multiplier le nombre de ses créatures et de ses agents électoraux. La décentralisation permettrait de séparer de l’État (sous réserve de son contrôle) quantité d’administrations autonomes qui produiraient plus et mieux avec des employés moins nombreux, plus rétribués et plus indépendants.
Les Administrateurs de province, agents de l’État, demeureraient responsables vis-à-vis de lui. Leur pouvoir serait d’autant plus grand
(1) « Sous les rois le peuple ne savait même pas lire ! » Ce reproche, si fréquemment entendu, implique la glorification de l'œuvre scolaire de la troisième République. On trouvera dans les livres, toujours si documentés, de M. Dimier, d’excellentes réponses à ce préjugé. Notre histoire de France a été très diffamée. M. Pirenne, historien belge, bien avant la guerre, écrivait : « On dirait que l’histoire de France a été écrite par ses ennemis. »
dans leur sphère que leurs attributions seraient mieux définies et que, libérés pour une grande part de la préoccupation électorale, ils pourraient administrer dans l’intérêt public et non dans l’intérêt du parti au pouvoir.
L’intérêt général redevenant le principal sinon l’unique principe régissant la nation, on retrouverait pour quantités de fonctions des hommes qui consentiraient à servir pour l’honneur ou, si l’on veut, pour les honneurs.
Pour tout ce qui concerne les Beaux-Arts notamment (et maints autres services) l’économie serait considérable et la compétence beaucoup plus grande. On sait que le principe démocratique veut que tous les fonctionnaires du même rang soient payés également, le riche célibataire comme le chef de famille sans fortune. Cette « égalité » paraît inique à M. Maurras.
On se plaint à juste titre de notre personnel politique : des hommes n’offrant aucune garantie, souvent même inconnus dans leur circonscription au moment où ils se présentent, se trouvent soudain promus, par le hasard électoral, membres d’un Parlement souverain,
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candidats à tous les Ministères et en possession de peser sur les ministres pour nantir leurs électeurs et pour se nantir eux-mêmes.
M. Maurras n’a jamais dit expressément que les candidats au Parlement devraient être choisis parmi les membres des Sénats provinciaux, mais il espère bien que l’un des bienfaits de ces Assemblées régionales sera de mettre en valeur des compétences et des caractères qui trouveront leur emploi, soit au Parlement, soit dans les grandes administrations. Ainsi serait-on délivré de cette cause permanente de démoralisation : les agitateurs de profession ne parvenant au pouvoir ou au crédit sur l’opinion conservatrice qu’en consacrant aux plus mauvaises causes la première partie de leur carrière.
M. Maurras conçoit la magistrature comme un corps constitué, autonome le plus possible, nettement séparé de la politique, organisé suivant les besoins de chaque région et jugeant avec indépendance et célérité. La réserve des cas royaux est pratiquement négligeable, le Souverain responsable ayant tout intérêt à s’y dérober dans toute la mesure du possible. La
crise de la répression dont nous souffrons tous cruellement pourrait être conjurée.
Quelle que soit la question qu’on envisage, on voit que la réponse de M. Maurras comporte toujours un ordre, donc une hiérarchie, et par conséquent des séries graduées de chefs responsables sous l’autorité suprême d’un roi effectif.
Une fois cet ordre accepté, un nombre énorme de questions cessent d’être politiques pour devenir des questions de fait ne sollicitant que des solutions de fait.
La question de l’alcoolisme, débarrassée des préoccupations électorales, pourrait être réglée facilement, et les deux autres fléaux qui déciment la population : la tuberculose et l’avarie pourraient être combattues avec méthode et continuité.
La question de la dépopulation se réglerait peu à peu en fonction de la santé publique par la poursuite des pratiques malthusiennes, par l’assistance organisée aux filles-mères, par les avantages pratiques constitués aux familles nombreuses, par un statut familial envisageant l’intérêt collectif de la famille, et
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non, d’après les principes révolutionnaires, selon l’intérêt exclusif de l’individu.
Quelques-uns estiment que les arts et la littérature ne sont des questions sans importance ni du point de vue national, ni du point de vue de notre prestige à l’étranger. De tout temps les mouvements littéraires et artistiques (surtout dans les arts décoratifs) se sont produits en accord avec des aristocraties ou en réaction contre certaines aristocraties. Mieux ces aristocraties sont constituées, plus ardents et plus féconds sont ces accords ou ces réactions. M. Maurras dit : Nous aurons une monarchie lettrée. Cela est possible. Mais la réaction organisée contre une monarchie antiartiste serait presque aussi féconde. 11 n’y a que l’anarchie qui ne produise rien.
Ainsi M. Maurras examine-t-il une à une toutes les questions dont les solutions successives entraîneraient la mise en œuvre de tout notre capital national, capital moral et W capi-
(1) Cf. notamment dans Le Temps les innombrables articles qui énumèrent toutes les richesses inutilisées en France et dans nos colonies : mines de toutes espèces,
tal matériel. Il constate que chaque question particulière le ramène à une question de principe (c’est ce qu’il appelle « Politique d’abord ! ») et que toutes les questions de principe ont pour clef de voûte : la nécessité d’un Chef.
Ce sera donc un dictateur? lui dit-on de divers côtés. Il est probable, répond-il, que le roi sera obligé pendant une période qui doit être courte d’être dictateur et roi. Quel en est l’inconvénient si la France s’en trouve bien?
On objecte encore : Ne sera-ce pas la terreur blanche? M. Maurras répond : Il n’y aura à maîtriser que les influences antinationales. Le Prétendant n’a jamais cessé de dire : « Je ne veux pas être le roi d’un parti. C’est toute la France qui sera à refaire. Tous doivent être utilisés. »
On remarquera une dernière fois que toutes
houille blanche, bois... Sans organe de continuité peut-il y avoir une politique financière ou économique? Drainage de nos capitaux par les banques vers l’étranger, questions d’importation et d’exportation, main-d’œuvre étrangère, transports maritimes, réforme des consulats, toutes ces questions n’impliquent-elles pas un ordre stable, des organes de prévision, de mémoire, c’est-à-dire des chefs qui puissent avoir un plan et choisir leurs collaborateurs sous l’autorité d’un seul qui puisse les mettre d’accord ?
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ces solutions, qu’elles soient générales ou particulières, procèdent de principes antiindividualistes, antiégalitaires, et d’une conception de la liberté qui s’opposent pour ainsi dire trait pour trait aux idées aujourd’hui en faveur et plus particulièrement à la déclaration des Droits de l’Homme considérée comme charte de l’individualisme.
Opposées par leurs principes : (le Souverain est personnel, il ne doit pas être élu, il n’est pas soumis à la volonté des électeurs s’exprimant par un vote, il n’a besoin que de leur assentiment, il règne et il gouverne, il est contrôlé, il est responsable,) la théorie royaliste et la théorie républicaine se retrouvent opposées à peu près dans toutes leurs applications.
M. Maurras ne cesse de rappeler que c’est la logique individualiste et centralisatrice qui a produit en 1792 le fameux décret Le Chapelier exigeant la dissolution de toute association corporative et défendant aux ouvriers de se concerter « sur leurs prétendus intérêts communs ». Le régime des syndicats professionnels autonomes, propriétaires, en rapports
directs avec les Pouvoirs provinciaux et avec le Pouvoir central est exactement le contrepied du régime révolutionnaire. Et M. Maurras en accepte toutes les conséquences, sous réserVe naturellement de la paix et du salut publics.
Dira-t-on qu'il y a dans cette conception de l’avenir une grande part d’utopie? Il se peut. Mais c’est une autre question. Le premier point, si l’on s’intéresse aux idées de M. Maurras c’est de les connaître. Le second est de les juger.
On pourra faire remarquer que jamais un régime n’est sorti tout armé de la tète des théoriciens, puisque les idées vont se déformant et se transformant à mesure qu’elles se propagent dans un plus grand nombre de cerveaux et que la mise en pratique leur fait subir une dernière transformation qui les rend presque toujours méconnaissables. Ainsi en a-t-il été même pour les idées des Encyclopédistes. Rien ne prouve en effet que le régime de la monarchie restaurée ressemblerait à l’idéal que nous en propose M. Maurras.
Mais il ne manquerait pas de répondre : Il
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y aura une période de transition. La Monarchie étant conservatrice par essence (réformer pour conserver, voilà tout mon programme !) (i) ne commencera pas par tout détruire afin de pouvoir tout reconstruire. Il y aura un état d’esprit loyaliste à créer et des mesures pratiques à inventer, à suggérer et à corriger conformément à l’expérience. Le rôle des censeurs du régime et même de l’opposition sera donc toujours indispensable. On ne leur demandera que de se placer au point de vue de l’intérêt public. La monarchie ne se fera ni ne se perfectionnera toute seule. Il y faudra la collaboration de tous les bons citoyens. Le roi pourra se tromper. Il pourra aussi se corriger. Et la logique de la constitution l’y aidera indéfiniment.
(1) Duc d’Orléans.