DE LA FAIBLESSE THÉORIQUE DE SES ADVERSAIRES
Surtout en politique, quantité de choses qui paraissaient impossibles se sont faites tout de même.
Deux ou trois faits donnent du crédit aux espérances de M. Maurras : la stabilité de sa doctrine qui a déjà subi l’épreuve d’une expérience de vingt ans, l’adhésion d’une partie importante de la jeunesse, la faiblesse théorique et l’impuissance pratique de ses adversaires.
Ce dernier fait est peut-être le plus important. M. Gustave Le Bon a écrit un jour : « En France, les partis au pouvoir ne sont jamais renversés. Ils se détruisent eux-mêmes. »
C’est un fait que les adversaires de M. Maurras sont divisés par toutes sortes de questions
CHARLES MAURRAS
essentielles, qu’ils ne parviennent ni à se corriger ni à rectifier leurs défauts les plus apparents, ni à constituer une doctrine stable et cohérente. M. Clemenceau a dit de notre régime parlementaire qu’il était « stupidement conçu et follement pratiqué ». Fort bien. Et c’est l’avis général. Combien de fois a-t-on entendu : « Le parti radical n’a plus de programme. » Et c’est vrai.
Mais où est le plan de réforme? M. Sembat en avait esquissé un. Il est déjà oublié. Et je crois que lui-même n’y tient plus beaucoup. Qui en proposera un autre qui ait chance d’être adopté et de produire de bons effets ? Aux ouvrages de M. Maurras (et aux études d’histoire, de critique littéraire et sociale qu’il inspire), à ses œuvres de propagande intellectuelle et morale, ses adversaires n’opposent à peu près rien. Ils font semblant de l’ignorer f1). C’est trop peu. Je cherche vainement les livres où la doctrine républicaine se définisse ou se renouvelle en accord avec les circonstances.
(1) Quelquefois aussi ils se contentent de la pure négation : « La guerre a été admirablement préparée. » « Le Parlement n’a rien à se reprocher », etc.,.
Le rôle de l’opposition.
Peut-être M. Maurras rendra-t-il à ses adversaires le service déclaré de les forcer à se définir. Car l’utilité d’une opposition n’a jamais été contestée sérieusement. Elle se fait sentir quand elle existe, par les services qu'elle rend et, quand elle n’existe pas, par les fautes qu’elle n’empêche pas. Encore faut-il que cette opposition soit clairvoyante, hardie, d’esprit politique et animée du sincère désir du bien public. A ces conditions, elle contrôle le parti au pouvoir, l’éclaire sur ses erreurs et elle empêche dans une certaine mesure le renouvellement des mêmes fautes. Elle fait contre-poids à la tyrannie des majorités. Elle désigne les responsabilités et elle fait appel à l’opinion publique. Le rôle de l’opposition peut être très grand. Il est arrivé souvent qu’elle ait forcé la majorité à subir son ascendant. On l’a vu à la fin de l’Empire quand l’opposition républicaine ne se composait que des « cinq ». On l’a revu, longtemps avant la guerre, au
CHARLES MAURRAS
temps où il existait une opposition socialiste qui ne participait point au pouvoir.
Pendant la guerre Y Action française a cessé toute opposition de fait au régime. M. Maurras a continué sa propagande intellectuelle et son enseignement politique, mais l’idée d'une révolution devant l’ennemi (analogue au quatreseptembre) lui a fait horreur. A la date du 25 avril 1916 il répondait à ses adversaires en précisant nettement son programme :
« 1° Soutenir le gouvernement qui porte le drapeau et l’épée de la France ;
2° Redoubler la chasse aux espions ;
3° Surveiller les perturbateurs, réprimer l’anarchie, qu’elle soit de droite ou de gauche ;
4° Tirer les leçons de la guerre pour fortifier l’Etat français et pour le réformer.
Sans les trois premiers points, il n’y aurait pas de victoire.
Sans le quatrième, cette victoire courrait le plus grand risque de demeurer sans fruit. »
C’est en faisant face à ces quatre séries de devoirs que Y Action Française s’est rendue également digne de la reconnaissance des bons
Français et de la haine frénétique des autres.
Maintenant que la paix est signée va-t-il se reconstituer une opposition énergique? Depuis longtemps il n’y a plus en France d’opposition effective.
La nécessité où se trouvent les élus de faire participer leurs électeurs aux faveurs gouvernementales et par conséquent de solliciter les ministres, a sans doute été l’une des causes de cet état de fait. On a vu un à un tous les journaux de l’opposition demander et obtenir des faveurs personnelles, des avantages indirects, parfois des subventions de fonds secrets, et quelquefois aussi la neutralité bienveillante de l’Administration, quand leurs directeurs ou bailleurs de fonds étaient candidats.
M. Maurras et son journal, avant la guerre, avaient restitué à l’opposition le caractère de désintéressement personnel et de dévouement au bien public qu’elle aurait dû toujours garder. Il rappelait constamment les droits de l’Etat considéré comme expression de l’intérêt national. De ce point de vue, il est évident qu’il rendait à tous les Français, même aux républicains, un service important.
CHARLES MAURRAS