M. CARNOT
Ud des premiers hommes, au concours desquels le gouvernemenl provisoire fii appel, fut M« Carnot, le fils du céiëbre ministre de ia République. Ce choix était heureux,
et le nom de Garnot était de nature à apporter une grande force morale au gouvernement. M. Garnot raconte, dans son Mémorial de 1848, que, pendant que l'on hésitait au sujet du portefeuille de la Guerre, M. de Lamartine « que ses (( dernières études avaient profondément pénétré du sen- « liment révolutionnaire » s'approcha de lui, et lui dit : «Prenez ce ministère, votre nom y fera des merveilles.)) On confia à M, Garnot un ministère qui, au point de vue révolutionnairCy et dans le courant des idées modei'oes, u une importance beaucoup plus grande que le ministère de la Guérie : celui de rinslroction publique. M"*' Daniel Slern, après avoir établi fort justement que le caractère de la Révolution île 18ii8, c'était «la transformation ascen* (( dante de la vie morale et matérielle du peuple, » ajoute : (( Le gouvernement provisoire et l'Assemblée constituante « ont ru en leur puissance Ions les moyens imaginables de « bàtcr cette transioru^alion par l'organisation de Téduca* « tien nationale, et par l'administration de ia richesse pu- « blique, réformées selon les principes de l'égalité démo- « cratique. »
Nous avons vu à quel point M. Garnier-Pagès, chargé de l'administration des Finances, a manqué à ce rôle, M. Garnot y resta pareillement inférieur. Il fallait prendre saus hésiter une de ces mesures radicales qui peuvent, aux
M. GàRHOT
époqoes de révolalion, décider de l*avcnir d'un peuple et qui restent dans tous les cas l'éternel honneur du gouver*
nement qui a su en prendre la grande initiative. « Vous (t auriez dû sans liésiter, w disait M. de Girardin, s'adressant dans la Presse aux membres du gouvernemeLt provisoire, « proclamer la liberté sans exceptions comme sans « limites ; et, comme introduction à toutes ces libertés, « Finslruction gratuite à tous les degrés. » Le suffrage universel devait avoir pour corollaire riiistruclion uiiiverselle. M. Garnot, assisté de MM. Jean Reynaud cl Ed. Gliartin, né sut prendre aucune mesure décisive : il mit tous ses soins à ménager Tuniversilé et le clergé, tandis qu*il fallait réformer rorganisalion et la méthode de l'enseigne-
ment, pour les mettre en rapport ave« les nécessités démocratiques et les idées nouvelles du monde moderne. Il s*est contenté d'affirmer ses bonnes intentions dans quelques circnlaîres aux recteurs d'Académie et aux instituteurs, et de }/ietfre à V étude un projet de loi sur renseignement primaire, comme eût pu ic faire un ministre de la monarcbte. On peut lui appliquer le mot que nous avons cité de M. Ledru-Rollln sur M. Garnier-Pagès : il a crn qu'il fallait administrer l'Inslrnction publique de la République comme en temps ordinaire.
M. Garnol d'ailleurs, subissant compiétenienl les préjugés universitaires, se préoccupait beaucoup plus do i'eo> seignèment supérieur que derenseignement primaire, tandis qu'il eût fallu faire disparaître cette distinction , symbole de la distinction des classes, pour établir renseignement intégral et professionnel qui convient à une démocratie. Les mesures prises par M« Garnot relativement & renseignement supérieur ne furent d'ailleurs guère plus heureuses dans leur genro que les mesures financières do M. Garnie r-Pagès. Il supprima la cbaire d'économie politique au collège de France quand il eût fallu, au contraire,
LES HOMtXE& D& 18^8
développer et étendre' les étod^ sociales; il la réduisit à la slalistique, dont il s'appliqua encore à rendre Tétude slérile en en morcèiant les éléments (Statistique de la po« pulatioa, Slatiatique de l'agricuUure« Statistique des minest iinjies,art8 et manufactures, Statistiqae des travaux publics, Sditistique des ûnances et du commerce). 11 eut Tidée de noiiimer plusieurs membres du gouvernement provisoire, MM. de Lamartine, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès et Marrast, titulaires de cbairesda collège de France, entretenant ainsi le misérable système dn cumol, des émargements et des suppléants comme aux beaux temps de MM. Guizot et Cousin (1). Il fonda une école d'administration j)our le recrutement des foDctioooaires, ce qui était bien la plus malencontreuse de toutes les inventions^ Dans un* pays démocratique et même en général dans an pays libre, les fonctions ne constituent pas un métier : elles sont un service public auquel la confiance de leurs concitoyens doit appeler les hommes qui ont donné dans leur carrière antérieure des gages de leur capacité et de leur patriotisme. . La plaie da samumérariat et du fonctionnansme qui met en quelque sorte une armée civile au service de tous les gouvernemeniâ, est précisément un des grands maux de notre pays et constitue le principal obstacle au développement de nos mœurs publiques* Or, l*école d'administration de
(1) M. de L*ainariine iHaii charité de proiesser le Droit international et l'Histoire des Traitéa ; M. Marrast, le Droit privé {indi' viducl et sociai); M. Ledru-RoUin : Vlialuire de^ institutions administratives françaises et clrangêrcs, M. Garnier-Pages : VEconoïnie 'jencrale et la Slulistique des finances et du conuncrce, M. Carnol raconie qu'il avaii d'abord désigné M. Drouvn d<' Lhiivs pour renseif^emeni de Droii ÏDlernalionai. Pour 1<» lU d Minnager, it le noninia, par un arrêté spécial, membre de U haule Coai mission des éludes. 11 dit à ce propos : « Ce (ju'il Droiiyn de Lhuyî^) «f d(''sire siirioui, je pense, c*esl nn baplO'me républicain. » Si M. Drou)Ti de Lhuys a demandé le baptême à la Képublique, on saii que c*est ù l'Enipire qu'il a demandé la conlinitadon.
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M. GABIIOT
M) Garnot n*eùl fait que développer et .sanclioaner cette plaie : én momeni que les fonctioiis publiques loni un métier, et sont obtenues au coocours, il ne peut plus être
question de convenances ou de convicLioas personnelles de la pari de ceux qui les occupent : c'est une carrière comaie une autre, qui ne dispense pas plus qu'une autre sans doute de rhonnèteté privée, mais dans laquelle tous les scrupules politiques seraient hors de saison. Les fonctionnaires sont des instruments dociles et passifs dans ki main des gouvernemeiUâ qui se succèdent ; non^seuiement ils doivent se rallier à tous les gouvernements, mais les gouvetnemeota enX'4uèmes ne pourraient pas se priver de leurs services sans porter atteinte à des droits acquis. Voilà la grande institution à laquelle M. Garoot ambiiionuait d allacber son nom (1).
Il faut encore mentionner l'institution du cours sur la condition des femmes, « qui devait contribuer à préparer
(( l'avenir, » confié à M. Legouvé. a Considérant, » dit le décret qui institue ce cours, a qu'il est convenable d'éclaic( rer Topinion publique par des études et des discussions c( sérieuses sur une matière aussi importante et aussi agite lée..«» — <{ Il est imposable, » dit M. Garnot, dans son Mémorial de 18^8, « de ne pas prévoir que le plus prott chain mouvemeol social aura pour résultai de modifier « la position des femmes et de les relever de l'état de mice aorité où elles sont maintenant. t> D*atttre pan, M. Qarnot autorisait M. Ortolan, professeur à TÉcole de droit, à (( faire aux jeunes gens un enseignement spécial sur les
(1) M. Carnot qui parle avec orgueil de « la grandr Koole d'adt( ininistralion, sœur de l'Écol*' polytcclmique, n dont il révail de doter la Fnuiro, nons apprend qu'il n'oblml pas sans peine du gouvernement |»r(ivis(»iie, n le principe de coîtp rréaliou nouvella » « Deux (lèses membres ont seuls paru ea coiupreodre rimporlauee* « C'est Marrast et Louis Blauc »
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« principes du gouvernement républicain moderne* » Ces leçons furent accueillies avec enthousiasme, dit-il, mais il
en tst resté ce qui reste de renlliousiasme, et c'est le tort impardonnable de M. Garnot , de n'avoir su signale/ son passage au pouvoir par aucune mesure sérieuse et efficace dans le sens de renseignement populaire.
M. Babaud-Laribière, dans son Histoire de ^Assemblée constituante^ écrit ti propos des funestes journées de juin : (( La cause première de la guerre civile était dans la misère tt du peuple» exalté par des enseignements funestes et des « promesses irréalisables. Aussi se place naturellement ici « un reproche grave qui pèsera toujours sur le gouverne- « ment provisoire et sur rAsseiDblée. Comment, en pré- « sence de l'ignoraucc populaire et de tant de prédications « insensées, leur premier soin ne fut-il pas d'organiser f< réducation publique? Chaque jour de perdu nous réserve (( peut-être de nouveaux malheurs, et peut-on comprendre « une société où l'exercice de la souveraineté est remis à « desbommes qui n'ont pasreçu le bienfait d'une éducation <( commune» et qui ignorent peut-être Tétendue de leurs « droits et la gravité de leurs devoirs? La souveraineté du <( peuple est inaliénable et imperscripliblc. Le gouverne- (t meut provisoire ne pouvait méconnaître ce principe; il « eut raison de le proclamer et d'en faire la base de sa a politique. Mais son commentaire indispensable , sa con- « séquence nécessaire étaient une loi d'éducation publique, « gratuite, obligatoire et commune pour tous les citoyens. « Comment n'eut-il pas la force ou la volonté de la donner «r à la France, au moment même où il appelait le peuple à v l'exercice du suffrage universel? Cette institution serait a maintenant en vigueur, et qui sait si, dans quelques an- ' f( nées, ses bienfaits ne préviendraient pas bien des mal- « heurs? »
M. Babaud-Laribière rend bien bommage aux bonnes