‹ Les hommes de 1848Chapitre 19 sur 46 · U* GARROT · texte numérisé non relu

U* GARROT

intenlions de M« Garnot ; mais les gouvernements comme Tenfer sont pavés de bonnes intentions : cela ne suiBtpas,

M. Garnot qui fut ministre de rinsiruction publique, sous le gouveroement provisoire et sons la commission executive et qui oe rencontra alors aucun obstacle de la part de ses collègues ni de personne, lie devait pas se contenter de mettre la qnèstion à l'étude, il devait réunir par devers lui Ips éléments de la solution et profilei- du piomier moment qui était si favorable pour prendre une mesure décisive. Mais M. Garnot n'avait ni l'intelligendei ni le caractère révolutionnaires.

Le principal acte de son ministère fut une circulaire adressée le 6 mars aux recteurs d'Académie. Dans celle circulaire il les invite h travailler à ia formation des enfants comme citoyens et à faire appel au corps de^ instituteurs primaires poiir celte œuvre patriotique : « Que nos trente^ « raille instituteurs primaires, s'écrie-l-il, se lèvent h mon « appel pour se faire immédiatement les réparateurs de « l'instruction publique devant la popuialiou des campaa gnes* Je les prie de contribuer pour leur part à fonder ia cf République I II ne s'agit pas, comme au temps de nos « pères, de la défendre contre le danger de la frontière ; il « faut la défendre contre l'ignorance et le mensonge; et <( c'est k eux qu'appartient celte tâche. »

Leministre appelle ensuite Tattention des recteurs d'Académie sur les élections, et il dit : « La plus grande erreur « contre laquelle il faille prémunir les populations de nos « campagnes, c'est que, pour ùlre représentant, il soit né tt cessaire d'avoir de l'éducation ou de la fortune* Quant à « Téducaiion, il est manifeste qu'un brave paysan, avec du «bon sens et de Texpérience, représentera Infiniment « mieux h l'Assemblée les intérêts de sa condition qu'un « citoyen riche et lettré, étranger a la vie des champs ou « aveuglé par des intérêts différents de ceux de la masse

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LES HOMMES DE i8Zl8

« des paysnns. Qaanl à Ja fortune, rindemnité qui sera « allouée à tous les meiobresde T Assemblée suffira aux plus

« pauvres. Il ne faut pas oublier que, dans une grande « assemblée comme celle qui va se réunir, la majeure pariie « des membres remplit le rôle de jurés. £lle juge, par oui <t ou par non, si ce que l'élite des membres propose est « bon ou mauvais. Bile n'a besoin que d'honnêteté et de «bon sens; elle n'invente pas. Voilà le principe fondaa mental du droit républicain en ce qui concerne TAssem- « blée nationale... »

Cette circulaire fut vivement attaquée par les partis réactionnaires; on rassimila aux fameuses circulaires de M. Ledru-Rollin ; on accusa le mi ni sire de rinstruclioa publique d*avoir des idées .subversives de tout ordre social, de faire!' apologie de l'ignorance et de recommander l'élec* Uoodest^yioraiilt de préférence aux gens instruits. M. Carnet repoussa très-vivement ces accusations et se défendit surtout de tout rapprochement avec M. Ledi u-Rollin :

« La circulaire du 6 mars, » dit-il, dans une brocliure sur son administration, « a été présentée comme un complément « de celles qui émanaient du minisire de rintérienr; on l'a « présentée comme issue dé la même pensée, le ne m'en « doutais guère lorsque j'exprimais si fraochemenL mon <f déplaisir au sujet des publications de mon collègue.

0 II faut bien que Je m'explique à cet égard, comme |e « l'ai déjà fait chaque fois que l'occasion s^en est offerte. « Tous les membres du gouvernement provisoire étaient « éfîalement dévoués aux intérêts démocratiques; mais il tt régnait entre eux deux manières diverses d'envisager la If situation, et par conséquent de diriger la politique. Ces <i deux tendances se personnifiaient, aux yeux du public (I surtout, dansMiM. de Lamartine et Ledru-Rallin. Jetiai « paji besoin de dire que depuis longtemps nm sympathies « appartenaient au premier, n

M. CARHOI 816

Celte explication iDdiqne nettemeot i'altitade politique

de M. Carnot. En réalité, ses recommandatioiis étaient dictées par ie désir de contrebalancer Tinfluence des ouvriera des villes, que les républicains modérés redouiaieiU comme acquis aux idées radicales et socialistes. Bt l'idée exprimée que IMnstruction primaire suffisait à la masse des citoyens, mais qu'il fallail ii lu République une élite d'hommes pour la diriger, était une idée toute aristocratique el de oature à provoquer les justes susceptibilités des démocrates.

Malgré les antipathies avouées de M. Gamot pour les

hommesde la Révolution, les ultramon tains, les légitimistes et les orléanistes de la Chambre ne purent consentir & transiger avec lui» et ils se coalisèrent pour déterminer sa re«* traite. Il avait été maintenu au ministère de l'Instruction publique par le général Gavaignac ; mais les hostilités s'ouvrirent contre lui dans la séance du 5 juillet. M. Bonjean donna le signal, en rappelant la circulaire du 6 mars et en dénonçant an Manuel républicain de l* homme et du citoyen^ publié 8ÙUS les auspices du mini^f*e provisoire de tlnstruc^ tion publique , par M. Charles Renouvier, dans lequel se trouvaient de.s luaxiines socialistes détestables. M. Garnot n'hésita pas à reconnaître que les doctrines de M. Renou-» vier étaient contestablesi et que lui-même contesterait plu* sieurs de celtes émises dans le livre signalé ; mais il fit oh* server que ces manuels « avaient été composés au milieu* « de Torage des passions, alors qn*il eiit été difticiled*exertt c(ir une censure sévère ; » qu'en tous cas, ils n'avaient pas été publiés sous Papprobation du mioistrei mais avec son autorisation. Il s'efforça d'élever le débat au-dessus de rincident,en faisant l'apologie de sou miiiistère; il dit qu'il était tout dévoué à la cause de l'enseignement populaire, mais il protesta en même temps de ses sentiments religieux et conservateurs s « Le ministre de la religion^ le maître

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0 d*école, dit* il, sont à mes yeux lés deux colonnes sur les-

« quelles doit s'appuyer rédiiice républicain. » Mais M. Carnot (Hait condamné d'avance, et il dut se retirer devaot les senlimeats de défiance de l'Assemblée, constatés par un vote(l). C'est ainsi que M. Garnol» cooime beaucoup d'autres, en fut pour ses avances au parti modéré, qui représente généralement aux époques révoluUuanaires le parti de la réaction, et il s'aliéna les sympathies des révo* ïutionnaires sans aucun profit personnel et sans aucun pro-

01 pour la cause de la République, compromise au contraire par une faiblesse équivalente d'une trahison. « L'histoire « liaii les dupes, n a dit excelleinenl ^]. Qiiinet dans Marnix de Ste'Aldegoiule ; « elle les met presque au niveau des couc( pables, et ce n'est qu'une demi*injustice. Être abusé, « c'est presque toujours le signe d'une situation fausse. Un « degré de plus d'iiiiégriié de voire part, et vous n'eussiez « pas été trompé. »

La pbrasede iM. Garnot,dans le discours apologétique de son administration, citée ci*dessus,nous rappelle qu'il était minisire des Cultes en même temps que de l'Instruction publique. C'est sur lui principalement que retombe la responsabilité de celte faiblesse incroyable, par laquelle le gouvernement provisoire, prenant au sérieux les protesta* tlons perûdesdn clergé, livra la République à ses plus redoutables ciuiemis.

Le premier acte du ministre des Cultes fut d'appeler lu bénédiction du clergé sur la Hépublique :

« Le-gouvernementprovisoire, fermement résolu à main* (c tenir le libre exercice de tous tes cultes, et voulant asso •

(1) M. Jules Fuyrc vola avec la droite, pour l'amendemcnl Don* Jean conlre M. Carnot.

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((der la coosécration du senliment religieaxau grand acte

« de la liberté reconquise, invile les minisires de tous les « cuiles qui existent sur le territoire de ia République à « appeler la bénédiclioa divîoe sur l'œuvre du peuple, à « invoquer sur lai l'esprit de fermeté et de règle qni fonde « les iostilutions.

«En conséquence, le gouvernement piovisniro engage 0 M. Tarcbevêque de Paris et tous les évéques de la Uépui< blique'h substituer à l'ancienne formule de prières les (( mois : Domine^ salvam fae Rempublicam. n

« Que signifiait, demande M. Edgard Quinet dans ^on livre remarquable sur VEdwntiun du Peuple^ (( ce baplônie a qu'aUuit chercher la révolution de ISiiS? Le voici: En i( France» toute révolution qui reconnaît qu'elle n'a pas en 0 soi une force morale assez grande pour soutenir et sauver (( la société, est une révoluiion qui se livre. Déclarer qu'elle u a besoin d'une au Ire puissance que la sienne, c'est tomber a sous la dépendance de celle puissance étrangère. Rien, « en un mot» ne peut corriger ce premier manque de foi« «Quelle e^t la différence delà révolution de 1789 et de « celle de I8/18 ? La première a cru qu'elle pouvaii sauver « le monde par sa propre énergie spirituelle; elle a enfanté « les grandes choses et les grands hommes que l*on con* « nalL La seconde a cru qu'elle ne pouvait sauver le monde (( si elle n'avait l'appui du prêtre. Elle est allé nécessaire^ « ment aboutir àTexpédilion romaine. »

On se rappelle celte comédie aux représentations muU tiples, qui fit le tour de la France : la bénédiction des arbres de la liberté. M. Quinet raconte ainsi une do ces scènes qui eussent pu inspirer K un nouveau Boileau uu digne pendant du Lutrin :

u Le leodeii'ain du jour d'émancipation, d'ardents amis ft me pressent d'accourir au pied de la montagne Saintea Geneviève. Il s'agissait pour nous d'inaugurer de nos

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« mains la victoire de la philosophie. J\trrive : la place "« était déjà remplie d'un peuple frémissant d'eutliousiasme. <i Je m'arrête au bord de la fosse où Tarbre allait être ea- « raciné. Sur l'antre liord était notre maire, le sculpteur Q David (d'Angers) qui n'a point, f imagine, perdu le sou- «venir de ce moment. Un nmrujure solennel s'échappe de « cette foule attendrie. Elle se découvre, il se fait un moft ment de silence sacré. Du fond de la terre surgit, porté « par l'ehthousiusme, un homme en surplis. Il ouvre ses c( lèvres auxquelles étaient suspendus des milliers d'hom* « mes, et voici les paroles qui tombent dans la fosse: u Messieurs^ cet arbre de la liberté mus est donné par les a dames du Sacré-Cœur, Mille voix répondirent ; l'accent « en monta jusqu'aux nues. 0 sublime ironie de la Bible, « je te savourai en ce moment dans toute ta grandeur I » ♦ Il faut lire, dans V Histoire de M. Garnier-Pagès, le récit sérieux de ces momeries qui remplissent encore d'en«> Ihottsiasme, à vingt ans de distance et après les graves enseignements qui ont suivi, l'ancien collègue de M. Gar« not, « Les chefe provisoires de l'Étal, les chefs de clubs, « dit M. Garnier-Pagès, s'asso'ient aux chefs du clergé « dans ce mouveinenl de l'opinion publique. N'est-ce pas ■it Pm des faits ies plus remarquables de la révùhtiion «*I848(1)λ

(l) w Caussidière lui -môme, le lerriblii Caussidièro, dit l^roiidhoii {Co)i fessions (V un Jicvululiunnaire) y n hûs^iil rendre ou sorvice du « culie l'église de rA>souipiion, dont les palrioles avaient lait un '« club. Et vous êtes surpris que le Pape soit h prèseul plus « maîlre a Paris qu'à llonie 1 » M. Carnol, dans le Coniple rendu des actes de son ministère, qu'il présenta le 6 mai a l'Assemblée coDSliluante , explique comment il s'est associé, sans réserve à cet entralDemeul populaire : a A l'égard du clergé . notre con- « âuit^, nous eût èlé tracée, au besoin, par la conduite môme du « peuple^ U qui apparlii>nt toujours rinidatîve des inspirations gé« m néreu8€8» Le respect qu^il a coDstainment témoigné, dans ce$

M. CARXIOT

M. Garnot nous raconle iui-méme ( Mémorial de i8/i8) cotninent tout imbu des anciennes idées de la Consliiution civile du Clergé, il ne songeait qu'à associer plus étroi*

Icmenl l'Église à TÉtat et comment il combattit de toutes ses forces l'idée nouvrlle de la séparation de l'Église el de i'Élat, que M. de Luiuarline notamment défendait auprès du gouyernement proyisoire : « Napoléon^ dans ses idées « roonarchiqucs, tftchaît de gagner les évéques pour do» «miner |)nr eux le cU^Y^iS, Nous di^vons suivre la riiarche « inverse, et émanciper le cl- rgé iiiiérieur,dotU une pui lion « nombreuse, imbue des principes démocratiques, travail-

n clrcoDStances ftoknnelles, aux ministres de la religion, eût suffi « pour commander le nôtre, si nous ne Tavions irouTÔ pmfoodème&t tt imprimé dans noire conscienee et dans la coonction intime que « la foi en Dieu est le principe même de louie foi sérieuse eu la 41 grandeur de la destinée humaine. » H. Garnicr-PagÈs célèbre la sincérité des manifestations du clergé : « La bonne foi du clergé « apparaît évidente : elle est constatée par tous les documents N sans exception, n  Tappui, il cite un mandement de l'évéque de liangres^ 11. Parisis, qui îait l'apologie de la Itépnbtîque avec des arguments tels que ceux-ci : <i Un(^ république peut être inof* « fonsivo, car on a dit longtemps la République des lettres, pour M signifier la littérature. Une république peut-être même très» u sainte, car on a toujours dit« non pas la monarchie, maïs la « ro|)iii)1ique chrétienne, pour signifier FEglisc. Or quoi de plus « inofTensit en soi que la liliérature, et quoi de plus saint que n l'Eglise da Dieu? » M, Garnier-Pagès cUe encore avec la même n:iîve admiration celte péroraison d'un discours de M. Beuzelin, curé de la Madeleine, à la bénédiction d'un arbre de la liberté sur la place de la Révolution : « Pour nous, en échange des bénédictions « que vous nous deinand. z, nous ne réclamons d'autre privilège « que (l'âlre toujours les pères de nos frères. « Enfin il cite aénVusriîioni (>t avec catidenr une le lire linemenl ironique de l'ai)!)*'* de la Trap[)e de Mi)ii;\i^ne (Oi nr) au journal !n Rrpuhliqiie francaUe^ dans laquelle il rt''r!;\ine en laveur des associations religieuses :

« ï.as de gémir avec \ ns sons le imig d'un despotisme d'autant « plus révoltant qu'il prenait le masque de la léi^lité, nous vous a avons quitté pour venir au désert respirer Tair pur de la vral«

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« lerait avec zèle h consolider l'établissement républicain.

« Mais le joug de la crainle et les habitudes de robéis^ance (( absolue pèsent lourdement sur ces liommcs : ils n'osent « parier ioui haut; nous ne conuaiçsons ieura sentiments « que par des cooQdeoces. Un décret qui proclamerait Ti- « namovibilité des desservants serait accueilli comme une (( parole de délivrance. Gela ne suffirait pas cependant. Le V principe de rélccliua doit pénétrer au sein du clergé, qui « deviendrait alors par son institution, et bientôt par son « esprili véritablement national. Une négociation ouverte « sur ces bases avec la cour de Rome aurait un facile « succès en ce moment» et le principe établi par celte voie

ic liberté, qui n'est autre rhoso que 1*^ droit de faire ce qui ne nuit

« point h autrui. Depuis l'heureux jour de notre entrée h la Trappe,

u nous avons vécu sous des lois votées par nous; nous avons obéi

« à un homme choisi par nous, et qui no trouve dans sa charge

« d^auire privilège que celui de la responsabiliié. Faire la loi et lui

(( obéir volofiiairemenl, remarquez-le bien, messieurs, c*esl la plus

M haute expression Je la liberté. Quant à régalilé, elle n'existe

u que parmi nous, où, pour faire le niveau, le riche se rend pauvre

« et le maiire, serviteur de ses anciens domestiques. I/aholiLion

« des titres de noblesse ne date a Paris que du mois de février

« dernier. Mais notre législateur l'avait prononcée dès le seizième

« siècle, et il ne nous a laissé d'autre nom que c* lui de Frères. Saint

i< Hmoit n'a pas écrit la fraternité sur noire Ijaauière, n>aib il l'a

« gravée dans nos cœurs. Nous avons trouvé ici une république

w beaucoup plus avancée que celle que vous voulez fonder en

« France, puisqu'elle est toute faite. Nous n'avons pas besoin de

« nous livrer a de nouvelles études sur la meilleure forme de gou-

« vcrnement U adopter, ni sur l'organisation du travail, ni sur

« l'association des travailleurs, ni sur l'économie domestique,

« parce que ces questions sont depuis longtemps réduites ici en

« pratique, tandis que chez vous elles n'apparaissent que comme

« des théories et des systèmes. » Le Représentant du peuple était mieux avisé lorsque dans son n" du 29 février il disait sous celle rubiique, Nouvelles démenties : u il n'est pas vrai que le citoyen

« arclievèque de Paris ei loul le clergé de France soient devenus

« tout d^QQ eoup républicains, ■*

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