M. ARMAND MARRAST
M. Marra.^l, rédacteur en chef successivement de la Tribune et du National, était un des journalistes les plus distingués de la presse républicaine; arrêté lors des affaires d'avril, plusieurs fois poursuivi et condamné, il n'avait jamais faibli un iusluiil dans ses convictions. Mais il lui Testait à subir une dernière et redoutable épreuve : celle du pouvoir. A ceile4à son caractère ne résista pas. C'est h lui que Béranger, qui, avec sa connaissance profonde des hommes, Tavait deviné, disait : « Ce qui mlnquiète, ce « n'est pas la différence île vos coo viciions, c'est la res* <i semblance de vos ambitions. »
sur son ministère, dans laquelle il se présenla comme une victime de la réaction des partis cléricaux et dyûasliques coalisés. Ccua broclnirc lui attira une réplique de MM. Bonjcaii, Raze, Bosnaid, de Falloux, Vesin et Desè/.e qui avaient pris l'iniiialive du vole conlie lui. Nous relevons dans eelle réplique le passage suivant, cruellement piquant, dont répii^i .imiiit esl d';iuiaut plus sanglante qu'elle porte juste : « Enfin, monsieur cl lumorable collègue, nous « n'avons pas davantage songé à poursuivre en vous la mémoire il- « luslrede monsieur vou c père. Comment donc pourrait se justifier .0 une telle hostilité? Il a servi la France avec le même éclat, soit « sous la forme républicaine, soit sous la forme monarchique, et « l'an ou l'autre des partis qui voudrait se l'approprier ou l'eidure « serait iBCouséquent. »
L^S HOMMES DE i8Ù8
H. Marrast, qiialre jours après le 24 février, recevant une députation des directeurs de journaux dans une des
salles clcî rHôLel-(le-Ville, leur faisait celle déclaiaiion qui élait tout un programme de gouvenieuient : « La libel lé de « la presse, on ne petit pas gouverner avec elle (1). )>
Nous avons déjà indiqué quelle avait éié l'altitude de M. Marrast, provoquant tes gardes nationaux à la guerre civile, et passant en revue avec M. Marie les ouvriers des ateliers nationaux ; nous avons raconté sa j)eiite manœuvre perfide contre M. Louis Blanc et comment il avait fallu le mettre au pied du mur pour l'obliger à désavouer la calomnie qu'il avait si liabllement propagée. M. Armand Marrast fut, au gouvernement provisoire, un des partisans les plus ardents de la réaction, et il faisait de la réaction pour la réaction, avec une sorte de raffinement et en même temps de désintéressement d'artiste, La mairie de Paris devint le foyer de la conspiration modérée. M. Marrast avait organisé une police particulière au moyen de laquelle il surveillait ses collègues, MM. Louis Blanc et Ledru-Rol lin ; et tandis qu'il préparait d'un côté la résistance, il tendait de Tautre c6té le piège de ses provocations. Il n'avait'pas songé il faire du pouvoir un auli usage que de pratiquer à son tour ces mêmes niachinalions odieuses et honteuses qu'il avait reprochées d'une façon si sanglante à la monarchie*
Il faut lire dans le Rapport fait par M. Théodore Ducos,
au nom de la commission de l'Assemblée constituante, chargée de l'examen des dépenses du gouvernement provisoire , les détails sur celte police de la mairie de
(t) Ces paroles, rapportées par M. de Girardin, ont été confir* mées par MH« Xavier Durrleu» Costa et Roniface. Il sufllii d'en rapprocher d'ailleurs les paroles authen tiques de H* Marrast dans M dépontlon h TenquéM^ Quentin Bauchan : t Rien ne saurait ff (ïxprimcr tout le mal fait par les elubs et les petits joumaui. »
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Paris,, d'après tes indications de M. Marrast iui-mêw: « M. Armand Marrast, qui appartenait ù la fraction ino- « dérée du gouveruenrent provisoire, fut chargé, en sa u qualité de maire de Paris, dt^ taire une police particulière. (( D'après la déclaration de M. Marrast, d'après tes ténioi- « gnages nombreux que nous avons recueillis, cette police « n'eutrien d'officiel; elle ne fut pas môme le résultat d'une « décision régulière el formelle, mais elle n'en fut pas a moins très-active et très-puisiante. On peut dire qu'elle u.fut convenue entre les membres modérés du gouvernea menl provisoire, & demi-mots et par accord mutuel, tout « le monde, suivant l'expresssion d'un de ses membres, (( comprenant h cette époque la nécessité de faire une po- « llcc personnelle (!}•
f( Mais, poiir une police, il faut de l'argent. On ne pou- « vaii pas en prendre sur le budget de la ville de Paris ; on «ne pouvait pas en demander à l'Ét-il, car c'eût été avouer Cl officiellement qu'on se surveillait les unslesaulres,elqu'on a avait des motifs sérieux de le faire. Le journal te National et fournit quelques premières avances, qui furent btentôt «insuffisantes; plus tard le irailement du maire de Paris, « iiiipuiablesurle budget public, fut complètement absorbé* a M. de Lamartine compta 10,000 francs sur les fonds se* «cretsde son ministère. Cependant tes besoins devenaient «croissants. On obtenait des rapports très-circonstanciés « de ce qui se passait dans les clubs, dans les sociétés se-
(1) H. Ducos cite, parmi les partisans chaleureux de la police de M. Marrast, BL Gamier-Pagès : « La nécessilè de la police ef- « fectttée par le maire de Paris était si grande, disait IJ. Garnier- « Pagès, qu'il ne comprenait pas pourquoi M. Marrast a négligé « de faire régulariser ses comptes à l'époque où cela lui eût été « facile. » C'est ainsi que l'on trouve la main de M. Garnier- Pagès dans toutes les intrigues réactionnaires. U s'est bien gardé nataiellement de rappeler ces souvenirs édifiants dans son Bïsioire,
«crèl^i?, à la Préfecture de police au ministère de rinté- (( rieur. Ces rapports, émanés dUiommes considérables^ qui « étaient à t abri de tout soupçon^ avaient uoe grande valeur « et se payaient cher. Nous pourrions citer tel d'entre eux «qu'on n*a obtenu qu'à l'aide d*une subvention indirecte « qui ne s'est pas élevée à moins de ^,000 francs. On dis- « tribuaitune multitude de sommes de diverses importances « ()ui, sous le nom de secours, procuraient des dévoue- « luents et provoquaient un zèle sur lesquels on ii^iurait «pas du compt-er. s'il se lût agi de les rémunérer ofDcicUe- « meiU avec l'argent de la police. On a obtenu souvent de ic remploi de ces sommes des fruits inespérés et d'un prix a Inestimable.
« M. Jiuclii'Z était chargé à l'Hôtel-de- Ville de la grosse «police. Il a reçu des mains de M. Marrasl les 10,000 fr., « que celui-ci tenait de M. de Lamartine, et les a dépensés « luî-iuéme suivant lesavis de M. le maire dë Paris. Le pre- « mier fonds fut en grandè partie distribué aux anciens « détenus pultliques, dont on gagna ainsi le dévouement, «el qui rendaient tous les jours de véritables services. « Quelques-uns de ces détenus assistaient aux clubs, et on « savait par eux les résolutions Importantes qui étaient K prises dans ces foyers d'agitation. La police devait avoir « l'œil constamment ouvert. M. Marrast ne savait conjuicnt «pourvoir à ces besoins; M. de Lamartine avança une « seconde somme de 5,000 fn, que M. Bûchez employa, « avec rasseniiment de M. le maire de Paris, à enrégimen- « ter", à habiller une foule d'hommes sans ressources, qui sta- « tionijuieiit incessamment sur la place de l'IIôtel-de-Ville, « el qui menaçaient à chaque instant de grossir le désordre, (c Grâce à ces 5,000 fr., et à une autre petite somme de a 4,bO0 fr,y qiCon trouva le moyen d'obtenir indirectement il de M. te ministre de T Intérieur ^ on parvint, sinon h avoir « des auxiliaires bien actifs, du moins à s'atlacber des
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(( hommes qui pouvaient devenir exlrêmemenl dange-
(( reux.
«M. le maire de Paris rocevait les personnages les plus <c haut placés, et obtenait d'eux des rapports très-précieux u sur ce qui se passait à la Préfecture de police et au mi*
« nisière de rinlérieur. Le chef de division du ministère «de rinlérieur, pincé à la tôle de la direcliun de la police « (M. Carierel) restait ûdèle à la politique modérée de « l'Hôiei-de-VilIe; mais, pour servir celte politique, il fut a obligé de distribuer un certain nombre de petites places (c momoiilaiiées, au IrailcmciU desqutîlles le uiaire de Paris «était en quelque sorte tenu à ponrvoii'. C/est aussi à l'aide <rde quelques sommes d'argent délivrées par le maire, « qu'on parvint à se rendre favorable un bataillon, dit (( batmilon lyonnais^ qui avait été formé par M. Gausst- ((dière, et qui paraissait auparavant animé de coupables « desseins. »
La corruption était-elle assez habilement organisée? Que pensez-vous de ces hommes considérables^ à Vabri de tmit soupçon^ qui faisaient payer très-cher leurs délations? Et ce tour, par lequel on obtenait Î^GOÛ fr. du ministre de rinlérieur, ne vous émerveille-t-il pas ?est-il assez bien joué? M. Marrast est>:l assez bon dans son r6le de Scapio républicaiii? Mais tout cela est, bêlas! profondément écœurant et lrislp,r t on ne peut que s'iissocier aux réflexions du rapporteur de i'Asseuiblée constituante : u Nous n hésitons pas à le « dire, un sentiment pénible a dominé toute celte partie de «notre laborieuse lâche. Nous avons vu les deniers de <f rÉiat dépensés par des membres du gouvernement pro* avisoiroponr survei1<M" les at les (le (pi»'l(|ues-uns de leurs «collègues, et, de i'aveu môme du ministre de rinlérieur, <t nous avons constaté, en procédant à la vérification de tt ses comptes, que M. J^dru-Rollln avait à son tour affecté « une partie de ses fonds secrets à une destination identi-
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u que, c'esl-à-dire à faire surveiller ceux de ses collègues
0 qui le faisaient surveiller lui-même. Avons-nous besoin « de nous étendre sur ces pénibles révélations? Le simple
« exposé des faits n'en dit-il pas assez?... Voilà des hommes «qui reçoivent ia mission en quelque soiie proviileiUiellc Il de cooduire les destinées de la Hévolulion et de fonder un « nouveau gouvernement, el qui en sont réduits à se suret veiller les uns les autres. Quand ranarchie règneàcepoint « dans les régions élevées du jjouvoir, doit-on s'étonner du « désordre el du décliireniont de la société tout entière ! »
Ce qui achève de rendre odieux le rôle de M. Armand Marrast, c*est que tout ce déploiement de police n'avait même pas pour motif de prévenir les excès qui eussent pu compromettre le sort de la République, mais il les pro voquait plutôt, afin de justifier la résistance violente qu'il avait préparée d'autre part, et d*écarter, dans la réaction du premier moment, les membres du gouvernement provisoire qui lui faisaient ombrage. C'est ainsi que le U mai, dans une réunion de représentants du peuple tenue rue des Pyramides» M« Armand Marrast se prononça chaleureusement pour la guerre immédiate en faveur de riialie et de la Pologne, c'est-à-dire dans le sens des aspirations populaires les plus ardentes, dont l'expression allait devenir un crime le lendemain. Interrogé sur cette manifeslaliou déjà annoncée, el qui était la grande préoccupation da moment, M* Marrast répondit qu'elle n'aurait rien de sérieux rt d'hostile, qu'elle serait très-pacifique, et qu'il ne fallait pas
1 l redouter. Cependant, en sorlaiit, M. Joly disait à deux de ses collègues : «Ne vous y ûez pas ; j'ai déjeuné ce « matin à i'Hôtel-de- Ville avec Marrast, et il m'a montré c( un rapport de police annonçant que la manifestation se- « rail l'urmidable el hostile à l'Assemblée (1). n
(i) Babaud-ijaribière^ Histoire de l'Assemblée mtiùwde confisiuante.