M. JULES FA VUE
« ciler, puisque ce réquisitoire lui a valu une manifeslalioa « de sollicitude bien vive pour la pureté de sa répuUilioii, « un témoignage éclatant rendu par uoe bouche éloquente « h ses qualités scientifiques, à ses titres littéraires.
« Pour moi, citoyens, je félicité mon pays, je le félicite (( sincèrement du progrès qu'il a fait de colorer les sujets les « plus sombres et d'adoucir les mesures les plus acerbes. (( L'inculpé du 31 mai a été bien autrement traité tt que les inculpés du 31 mai 1793. Ceux-ci perdirent leur (c inviolabilité au milieu des plus sanglants et des plus u grossiers outrages, et l'un d*entre eux, Tillustre père « d'un de nos collègues, Lanjuinais, en fit un reproche « en rappelant que les anciensi au lieu d'insulter à leurs c( victimes, les ornaient de fleurs et de bandelettes.
<( Eh bien ! le citoyen Louis Blanc a été plus heureux « que les accusés du 31 mai 1793 : il a été, lui, orné de (( fleurs et de bandelettes. Il a pu jouir de Tavautage des '(( anciens, et de sa place il s'est vu pousser doucereuse- <( ment vers le banc des plus grands criminels avec toutes « les foj Q]cs de bienveillance et d'cxquibe urbanité que la « civilisation comporte, n
H. Jules Favre soutint avec insistance les conclusions de son rapport, en invoquant celte thèse fallacieuse que rautorisatîon de poursuites demandée notait pas un juge-" ment, ni une mise en accusation, que l'Assemblée n'avait même pas à examiner les faits, ni à les connaître; maisi que c'était simplement un hommage rendu à la justice du pays, et dans l'intérêt même de l'accusé. Que devenait lloviolabilité des représentants du peuple avec une semblable théorie ?
Dans ses instances insinuantes M. Jutes Fâvre allait beaucoup plus loin : « Â bien plus forte raison, disait-il, ce <( n*esi pas une mise en arrestation ^ et il me semble que lu
«Commission s'c:^l cx| rimée dans son rapport en des termes
$5& LES HOMIIES DB 1848
« tels qu'ti ce point de vue la conscience tout entière del'As- (( semblée doit être rassurée. » C'était le comble de la perfidie : il e8t certaio que si TAssemblée eût autorisé les poursuites, M. Louis Blanc eût été arrêté immédiatement comme il allait l'ôlie plus lard, s'il ne se luL soustrait k la prison par la fuite.
Mais l'Assemblée eut un bon mouvement de pudeur ou d*éqttité. L'autorisation des poursuites fut repoussée par 360 voix contre SS7. Rf. Iules Favre était secrétaire général au ministère des Affaires- Etrangères. Celte qualité officielle donnait beaucoup d'aulorilé à sa parole; on pensait» en face de son insistance, que le gouvernement était d'accord pour poursuivre M. Louis Blanc. Mais la stupéfaction fut grande lorsque roii vit la plupart des membres du gouvernement, et le ministre de la Justice lui-môme, M. Grémieux,se lever contre les cooclusions du rapport de Ml. Jules Favre. Le lendemain M. Payer interpella le ministre de la Justice sur ce désaveu infligé au procureur général et au procureur de la République. M. Crémieux répondit fort dignement, qu'il entendait laisser aux procureurs généraux une indépendance complète et qu'il ne se reconnaissait pas plus le droit d'entraver leur action que de la provoquer. Cette intervention de la politique dans la justice était précisément un des i)Uis graves reproches adressés à la monarchie. D'autre part» dans un cas aussi grave, quand il s'agissait d'un de ses collègues, H. Crémieux n'avait pas cru devoir faire à ses fonctions de ministre le sacrifice de ses foiiclioiis de réprcscnlauL. Voilà puui (iiioi il ne s'était pas abstenu et il avait cru devoir \oV V selon sa conscience.
MM. Landrin et Portails voulurent prétendre quê M. Crémieux avait été au contraire le premier inspirateur des poursuites. Mais personne ne mit en doute le d(hnenll formel que leur inûjgea M. Crémieux avec une grande
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émoiion, et lear attitude fut pleinement révélée par la lec*
lure du procès-verbal de la séaiice de la Commission exécutive dans laquelle avait élé agitée cette question. Ce procès -verbal constatait que, sur les observations qui avaieut élé faites au procureur général et au procureur de la République, ces deux fonctionnaires avaient déclaré qu'ils agissaient sous l'empire d'un sen liment si impérieux, quMIs se verraient dans la nécessité d'oifrir leur démission si la Commission croyait devoir adopter une opinion contraire. Sur cette déclaration, la Commission, après en avoir délibéré, avait décidé « qu'il no lai appai tenait jjas d'en- « traver le cours de la justice. »
M. Jules Favre, alors monte à la tribune pour défendre encore son perfide rapport; mais cette fois ce n*est plus, sur M. Louis Blanc seul qu'il s'acbarne, il attaque le gouvernement auquel il veat à toute force faire partager la solidarité de son réquisitoire, et dont il n'a plus voulu, dit-il^ faire partie « après la faiblesse de samedi. » Il soutient qu'il a été surpris de voirie gouverment, après avoir autorisé le réquisitoire, désavouer le rapport et le rapporteur de la Commission qui avait conclu à Tauiorisalion des poursuites, croyant agir avec l'assentiment du gouvernement et de la Commission exécutive. Il ose s'écrier qu'il rougit, pour le pouvoir, de sa conduite, de son irrésolution, de ses divisions intestines ; car il a fait preuve d'une impardonnable, d'une inexcusable faiblesse dans tout ceci.
M. Flocon, cédant & une légitime indignation, réplique à M. Jules Favre : n On voulait nous engager, dit>il, eh bien! « nous nous dégageons, et nous n'avons qu'un tort, c'est de « ne l'avoir pas fait plulôr. Mais la trame avaii été ourdie si « habilement que nous ne nous y sommes pas reconnus d'a- « bord. Ah I citoyens, on avait bien raison de dire tout à « l'heure que la séance de samedi avait été pour toute « l'Assemblée un sujet de surprise prulonde elduuloureuàe.
« Elle Ta élc pour moi aussi, car lorsq i : j'aî vu monter le « rapporleiir h îa tribune, j'avoue, et jo ne suis pas le smi!, «que les conclusions n'étaient pas celles que sa présence «m'avait fait présager. Uo membre du gouvernement « n'était pas obligé d'accepter les fonctions de rapporteur. « — Le citoyen Etienne Arago: C*a éléTimpression géoé- « raie. »
A la suite de cet incident, M. Grémleux donna sa détnissioD de ministre de la Justice (1). MM. Portails, Landrin
(l) M. Crémiciix fut au gouvernemenl provisoire un des hommes les plus honnèlos oi les plus sincères, ntanquani de la termclé de caraclt-re qu'eussent exigé ses fonctions, mais vraiment loyal, vraimciit dévoué h la cause de la liberté et accessible h toutes I idées républicaines et démocratiques. « Kspril génticaseineni « agité, dit M. Louis Blanc, intelligence mobile comiucle progrès, « ùme susceptible d'entliousia<me, M. Crcinieux avait pris ré- « solCimeut son parti do la Hépublique ; et de Ions les membres « de la majoriié (du gouverneinenl) c'était le seul qui poncliàL à « faire pacte av( c la liévolutiou. n Nous avons dit que sa grande faute fut sa faiblesse "a Tégaid de la iiiagisUalure, compromise par la monarchie et solidaire de ses iniquités, qui ( ùi exigé ime réforme radicale. Mais il signala sou passage au ministère de la Justice par Paboliliou de l'exposition publique, la suppression de la contraint!» par corps, la proposition de l'établissement du divorce. L'Assemblée constituante jic tarda pas a rétablir la contrainte par corps cl M. Marie relira le projet de décret sur le divorce. — M. Crémieux est presque le seul des membres du gouTemement provisoire qui, ui pcndaut son passage au pouvoir, ni après, ne prêta jamais la main H aucuae mesure répressive ; et son atiiiude an moment oti le gouvernement ^'engageait avec l'appui de l'Assemblée dans cette voie de proscription et de réaction qui devait perdre la République, loi fait le plus grand honneur. Ce fut lut qui fut rapporteur de la Commission chargée d'examiner le projet de loi présenté par M. Odilon Barrot interdisant les clubs. M. Crémieux déclara au nom de la majorité de la Commission que ce projet, étant une violation manifeste du droit do réunion et d'association, la " majorité de la Commission, qui ne voulait pas servir d'instrument h la violation du droit, cessait de prendre une part quelconque à la discussion. Malgré cette énergique protestation, la mesure fut
U. JULES FAYA£
et Jules Favre donnèrent également leurs démissions (l), mais ce ne furent pas eux qui eureiil le boau rùle : ce
adoplùe par voix conlro -K)'.). — M. Cn'micux cul une illusion mônioral)le qui prouve que chez lui le cœur a loujours mieux valu (jue la Icle, ii se rallia puhliquemeul à la candiilalure <îu prince Louis -Napoléon Bouaparie ii la présidence de la llépuhlique. Le Journal d'Indrc-ct- Loire — M. Crémieux était représenlaui de ce déparlement — exprima sou élonnemonl, en disant qu'il avait loujours considéré M. Crémieux comme le meilleur républicain du département. M. Crémieux répondit au journal qu'il pensait bien mériter loujours ce litre. Il crut un instant, «îans doute, que Louis- Napoléon était la meilleure des républitjucs comme Laiaycitc l'avait cru de Louis-Philippe.
(i) Dans une bioijraphie apologéti(iuo de M. Jules Favre, publiée dernièrement, h la fois dans la Revue contfmporaine cl dans le Nain ;Vn4/te, et rédigée par un de ses amis les plus dévoués, M. Léon Bigot, avoué à la Cour de Paris, M. Bigot dit que M. Jules Favre, nommé député, donna sa déinibsiiui de secrélaire 'général au ministère de l'Intérieur, par une kfirn. rnCil faut lire. Dans cette lettre, M. Jules Favre dit : « Les devoirs que m'iuipose u nu>n mandat de député sufliscnl et au delà h remplir ma vie; je u veux leur consacrer tout ce que j*ai de force et d'indépendance, m — ■ « On voudrait reucoulrer parmi les secrétaires ou directeurs « généraux (ranjourd'hui, ajoute M. Bigot, une pareille dignité de tt conduite unie a une pareille sinqilicilé de laUj^age. » — M. Bigot aurait dà dire qn*en dépUdii ces dignes ex sim/des protestations, M. Jult 5 la vie avait accepté au ministère d-^s Allaires-Liiaiigères le même poste qu'il occupait auparuvaut au ministère de l'Intérieur. l'A les journaux du temps ne manquèrent pas de relever la contradiction qui existait entre la lettre de M. Jules Favre et celte rentrée en fondions. Cela, k vrai dire, est de nature a modilier quelque peu notre opinion sur la dignité de conduite de M. Jules Favre en cette occasion. Mais alors M. Bigot eût dû pratiquer a ce propos cette loi du silence qu*il s*cst imposée avec tact sur toutes les circonstances les plus délicates de la vie publique de son héros : ce qui yempéche pas que cette biographie lui ait attiré des répliques très-vtves et parraîtement justifiées de Ulf. Louis Blanc et Blanqui. C'est qu'il est des hommes, et IL Jules Favre est de ceux-là, que l'on peut admirer de loin, mais qu'il faut se garder d'approcher de trop près, si Ton veut conserver sur eux ses iilusious.
tu BOKHBS D£ i8A8
ne fut surtout pas M. Jules Favre. Il garda une rancune implacable à ses ancieos collègues de ce froissemeut, et à travers les drconslances si pénibles et si graves qui suivirent, an ndiîen dn deuil de la Répid>liqae et de la France, il n'eut pas d'aulre préoccupation que de poursuivre la salisfactioii de ce ressentiment.
Ge fut pour faire pièce à ses anciens amis de la Commission exécutive que M* Jules Favre soutint, le 15 juin* avec une insistance qui finit par triompher, la validité de Tétection dn prince Louis-Napoléon Bonaparte. Il avait encore leUeuient sur le cœur son désaveu du 31 mai, qu'il ne put s'empécber d'y faire allusion : (t Lorsque j'ai fait un rap- (( port conforme à ce que je croyais être et à ce que la ma- « jorité de TAssemblée croyait être la pensée de la Gom- « mission cxécutive, j'avais pour moi, je le crois, le bon u sens : c'était mon illusion; mais j'agissais comme simple « représentant, j'agissais, au risque de ma popularitéi « parce que ma conscience y était engagée»» Il fallut le rappeler à la question, mais il avait peine à y revenir. H s'échappait en paroles amères contre la Commission exécutive, — ttMais ce n'est pas la question, )>^luicrie-i-oa encore, « c'est un plaidoyer contre le gouvernemenL » M. Ledm-Rollin répondit h M. Jules Favre avec beaucoup de dignité. Il rappela les conspirations bonapai LisLes qui se tramaient déjà, le danger qu'il y avait à favoriser les manœuvres d'un prétendant h un moment où la République avait tant besoin d'ordre et de tranquillité. « Deux (( fois il a élé prétendant, deux fois il a parlé au nom des « droits IiéréJitoires de l'Empire. Eli bien ! depuis qu'il « est nommé, est-il venu dire : Je m'incline devant la « République;je conserve comme tradition les souvenirs « de gloire de mon oncle, mais il y a quelque chose déplus « grand que lui, c'est le pays qui l'avaiL rlu. Je m'incline deu vant celui qui a couronné mou oncle, devant ie peuple
K. JULES FAVAE
« souverain, el je mourrai simple citoyen de 1h République a que ce peuple a glorieusement fondée. A-t-il dit celfi? (( Qu'îlle dise, s'il le jugecoovenable^et alors voire loi, qui « n'est qu^Qoe exécution provisoire, pourra être modifiée.
« Vous-mêmes qui nous blAmez, je vous adjure^ mes amis, « car parmi vous il y a de nies amis, je vous adjure d'y bien « réfléchir. Vous nous parlez au nom de la souveraineté du a peuple; oh I vous nous ave« touché le cœur. Vous noua « dites de repousser les lois de proscription ; oui, vous noua « avez louché le cœur. Mais avant tout nous sommes des « Iiommes d'État, nous ne pouvons pas nous laisser guider (( seulement par des sentiments, nous avons à mainteuir a Tordre et la sécurité de la France. »
M. Ledra-RoUin termine en jetant un anathème sur ces hommes qui, « fauteurs de discorde, mauvaises queues de (( tous les partis vaincus, viennent se placer sous ce dra- (( peau, qui rappelle de vieux souvenirs de gloire, pour « faire la guerre à la République. — Ah! pour ceux-là pas » de pitié, car ils sont les véritables ennemis du peuple, et « nous les combal irons au cri de Vive la livpubiique! »
Mais M. Jules Favre, soutenu par M. Louis Blanc, qui vint se jeter à la rescousse avec une abnégation doublement chevaleresque, ne voulait rien entendre: «Qu'est-ce à dire? )> Voulez-vous insinuer que, de près ou de loin, le citoyen (( Louis iionaparte soit coupable de pareilles menées? tt N'est-ce pas le procédé habituel des factions de profaner « les plus beaux noms, et de s'entourer par usurpation des « popularités les mieux acceptées. Prenez-y garde, c'est une « déclaration de suspects que vous demandez. J*ai bien « peur que toute cette fantasmagorie évoquée par les mi- (( nistres qui sont sur ces bancs ne soit un moyen de vous a surprendre um}ot€,.,. le vous dis qu'il est impossible « s!ir line sîm|)lc Oclioti, sur uijc insinnaiion, lorsque rien <i n'est prouvé, de décréter, par une mesure de suspicion,
260 LBS HOMMES DE 1868
\{ qu'un représentant du peuple ne sera pas admis. »
Les efforts de M. Jules Favre ne furenl pas inutiles, cl ie . citoyen Louis Bonaparte fut admis (1).
Le 2& juin, alors que le sang du peuple coulait dans les rues et que l'Assemblée venait de déléguer tous les pouvoirs exécutifs au général Gavai^çnac, M. Jules Favre eut le triste courage de demander la parole pour présenter un ailicic additionnel ainsi conçu : La Commission exécutive cesse à Finstant ses fonctions,
(1 ) « M. Louis Bonaparte iic voulut pas profiter du iroie del*Às-> semblée. Ne jugeant pas propos de se compromettre avant l'heure, il annonça qu'il resterait encore en exil, maïs que cependant si le peuple lui imposail dos devoirs il saurait les remplir. Ce défi indigna l'Assemblée, et on ne parla de rien moins que de le déclarer traître îi la patrie. M. Louis Bonaparte eût pris b làclie de parodier la faniense missive au sénat romain qu'il n'eût pas mieux rôussi. L'Asseinblrc! croyait dt^jh voir rôder autour du palais los gronadiiM"^ d'un nouveau brumaire. Elle remit au lendemain pour statuer, et M. Clément Thomas s'écria : « Peiit-Atre est-ce «une bataille que vous aurez demain l » Le lendemain, (irrira de Londres une nouvelle lettre par laquelle M. Louis Bonaparte, ayant la certitude d'être réélu, donnn sa démission, et le mol de République, omis dansîa première, se trouva dans la seconde. L'à-propos (it naturellement supposer que les bruits do l'arrivée à Paris de M. Louis Bonaparte n'étaient pas dénués de fondement. Tout ce tapage autour d'un nom lui une maladresse au moins égale a celle de la Commission exécutive qui éleva involontairement un piédestal b l'homme qu'elle désirait renverser. On hr aria une boutade d'un moment, et comme une jolie femme dont on contrarie les fantaisies, le peuple s'obsiina k se passer son caprice: il se laissa surprendre par des artifices grossiers. Il est afflifieant de songer que sous la République M. Louis Bonaparte a trouvé des esprits plus crédules et des consciences plus accessibles que sous la Monarchie. A Strasbourg» et h Boulogne, la population s'était levée en masse pour repous-sei une agression insensée; des soldats lui avaient dit : « Je ne vous connais pas! » Et la révolution de 1848 éleva dans ses bras, pour le porter aux honneurs suprêmes, le prisonnier confus de llam. Vain simulacre de choses mortes l » {Gu. UOBiN^ Histoire de la révolution de i8/|8.}
U. JULES FAVRB 261
«Ciloyens, s*écria M. Duclerc, vous venez de voler une (( a]csure de salut public, je vous demande dé ne pas voler « une rancune. »
L'Assemblée passa à l'ordre du jour, ei M. Jules Favrc en fui pour la lionle de son indigne vengeance, qui ne craignail pas de s'assouvir jusque sur le corps sanglant de la République et de la pairie.
Mais l'enquête Quentin Baucliartlui offrit l'occasion de satisfaire ses daines misérables, il apporta l'un des premiers sa pierre à ce monument de réaction, el, sans dignité ni pudeur, il viuL élak-r les sentiments les plus mesquins qui puissent entrer dans le cœur d'un iioaiiue public. Il nous a fallu vraiment surmonter notre dégoût pour nous décider îx .citer ces caneam nauséabonds, où la baine et la perfidie des insinuations ont perdu roénfe Téiévation ([ui pourrait en* corc leur conserver une cerlairje dignité.
Lisez, ô vous tous, à qui lu déclamation grandiloque de l'orateur en a jamais imposé, et apprenez toul ce qu'il peut entrer de fiel et de bassesse dans le cœur d'un avocat, humilié de se trouver réduit & une position subalterne, tandis que ses confrères de la veille siègent au pre* mier rang :
« Au 26 février, je fus appelé à remplir un poste secon^ If daire au ministère de Tlntérieur. Le préfet de police était
« ou devait être sous mes ordres; mais en réalité c'était a une autorité complètement indépendante. Je n'avais ao tt cepté ce poste qu'à condition que M, Caussidière ne reste* « rait pas à la Préfectvre de police. On ne tint pas cet cn- « gagement, et j'avoue que j'ai fait la faute de rester dans «le gouvernement. Je n'avais aucune action sur M. Caus- (( sidière : c'est lui qui en avait une en dehors de niui. Son « système consistait à faire descendre sur la voie publique, « quand il rencontrait une opposition à ses vues ; je n'ai « jamais douté de cela.
363 LES HOMMES DE iW
il Au 17 mars, je crus que le mouvement était spontané, 0 et j'admirais l'imposant spectacle que nous avions sous
(( les yeux. Le lendemain je sus à n'en pouvoir douter que «tout cela avait été préparé li la main par le préfet de po- (( lice, et que, dans la nuit, on avait parcouru tous les atettlierspour prévenir et exciter les ouvriers. L'intention a pouvait être bonne en ce que l'on redoutait que la garde « nationale ne fût pas assez républicaine. 11 en éiaiL de (t même en avril
(( Dans ma pensée, je reconnais que le gouvernement a « pu faire des fautes. Bn ce qui touche M« Ledru*Rollin» je u n'ai jamais vu en lui autre chose qu'une vive préoccupa- « lion sur le sort de la République, si les élections n'étaient (( pas conformes à l'esprit de Paris. Quant à Louis Blanc et « à Albert, c* était autre chose ; j'ai toujoun^ cru à un sys* a lème de conspiration de leur part
(( Ledi u-Uollin regardait Gaussidière comme un préfet de (( police impossible en temps régulier, mais nécessaire en «temps de révolution. Il se flattait de le dominer, tandis ft que Gaussidière disait de son côté : «Oh ! Ledru-RoUin, «je le ferai sauter quand je voudrai. » Propos absurde et «d'un ingrat, après f es sennces (Varejent rendus à Caimi' a (iiere par Ledru-Rolliriy el la nomination de Gaussidière « il la Préfecture de police
< Je ne fais pas de difficulté de convenir que j'ai rédigé (( quelques-unes des circulaires qui ont fait tant de bruit. « J'ai rédigé la première, qui fut modifiée loulefois et fortt litiée par M. Ledru-Hollin, Elle devait être secrète. Ces « mots tant critiqués, pouvoirs illimités^ n'étaient que la tt traduction exacte des instractions verbales données dès « Torigineaux commissaires. Par exemple, Emmanuel Ai .i^'o « prétendait avoir tout pouvoir, môme de raser Lyon. Les «commissaires étaient nommés sans discernement, sans «aucun choix. On prenait les premiers venus*.
M. JDL£3 FAYRB S63
Et c'est parce que les commissaires avaient été nommés
sans discernement, sans aucun choix, parce qu'on prenait les premiers venu>, que vous leur donniez des pouvoirs • illimilés 1 Et vous, homme politique responsable devanl le pays, chef de cabinet responsable devant le mioistre» vous croyez vous couvrir en vous abritant derrière des instruo* lions verbales, dont vous venez de dénoncer vuus-môme la légèreté, tandis que les instruciions écrites avaient pour but au contraire de corriger le désarroi de la première heure I Et vous croyes pouvoir ainsi désavouer ces circulaires qui sont votre œuvre, en prêtant à M. Emmanuel Arago nous ne savons quel propos, que vous envenimez à dessein I Âhi oui, vous vous êtes moqué de la Hépublique et de vos fonctions I Et parce que Ton ne vous laissait pas assez d'influence, parce que votre action n'était pas assez grande, vous exagériez à dessein toutes les tendances mauvaises, et vous étiez bien aise de comproniellre un gouvernement qui vous laissait dans une position subalterne, sans vous soucier davantage des intérêts de la République et de la France I Voilà le sens de votre déposition, qui restera comme un mo* nunient de la bassesse de votre caractère et de raraeriume de votre cœur !
M. Jules Favre trouva encore une occasion de déverser le trop-plein de ses rancunes en interpellant le 2ft novembre le gouvernement sur ks7nanœuvres employées pour soutenir l'élection du générnl Cavaignac h la présidence de la Bépublique. Ces interpellations furent le prélude de celles de M. Garnier-Pagès,qui provoquèrent le témoignage écla* tant rendu au général par TAsserabiée. M. Jules Favre trouva encore l'occasion de rappeler le temps où il était fmciionnaire suOordonné du gouvervement. 11 y avait là pour lui une humiliation qu*il ne pouvait décidément di*. gérer.
Mais rboslilité de M. Jules Favre n'allait pas encore jus«
264 L£S HOMMES DE iM9
qu'à lai faire prendre en main la cause de la liberté contre le gouvernement. Il soutint de son vote et de sa parole la
loi sur les aliroiipements du S juin, ot coiUribua activeraenl à la rédaction de la loi sur la presse du 11 août 1848 (1). Il ût inscrire dans cette loi une disposition formelle contre les socialistes. Le projet du gouvernement atteignait «i'attttaque du droit de chaque citoyen à Tinviolabilité de sa « propriété. » M. Jules Favre demanda que la loi protégeât rinviolalnlité de la propriété, et en même temps les droits de la religion et de la famille^
Ce fut une des rares occasions où Proudhon prit part aux discussions de l'Assemblée : il demanda que , pour faire disparaître toute équivoque, on défendît d'une façon absolue la discussion de la propriété : a Ce sera, dit«il, à la c( fois, plus sûr, plus franc et plus loyaL »
M. Jules Favre répliqua sur un ton profondément scandalisé : (' De cette tribune ne doivent descendre que des « paroles sérieuses et graves ; loule ironie adressée au sen- «timent de TAssemblée, au sentiment du pays, est une a profonde inconvenance. Nous voulons que toute attaque « contre les idées sur lesquelles la société repose soient u interdites, et voici pourquoi : c'est que nous ne voulons (( pas, pour servir la fortune de quelques ambitieux, mettre a en péril le salut de la patrie; c'est que nous savons trop ' <( bien comment leurs utopies, colorées par les mensonges
(1) Il faut cependant tenir compte à M. Jules Favre d'un bon tnouvemenl qu'il eut dans la séance du 16 mai. Sous l'impression «les événements du 45, M. Isaml>ert demandait que Ton prit des mesures înlerdisant les clubs, et M. Billault que tous auroupenieius fussent défendus dans un rayon de 1500 mètres, autour du Palais de TÂssemblée : H. Jules Favre intervînt pour supplier TAssemblée de s'abstenir de lois d*exceplion : « Je vous coujure de ne pas « commettre les fautes qui, dans Topinion publique, ont perdu vos « devanciers, de ne pas faire des lois exceptionnelles. Les lois de u circonstances sont toujours jugées par le pays des lois d*excep-> <c tioo. »
U. JDLES FAYa£ 265
« de IMmagtnalion, peuvent armer des mainç criminelles et
«pousser à l'émeute des hommes qu'on dil ensuite avoir été « égarés... Mais oous ne voulons pus porter atleiute à la «discussion philosophique; nous entendons au contraire « qu'elle demeure entière et qu'aucune loi ne la puisse em* « pêcher de se produire. >»
(( Ciloyens, répondit Proudhon, si l'ironie, si le nienu songe est quelque part, elle est dans l'amendement que « vous allez voter. Je demande à quel signe on reconnaîtra (( qu'une polémique est une discussion ou une attaque. Vous « ne pouvez pas définir m Tune ni l'aiiire ; vous vous ré- « servez les moyens de confondre l'une avec l'autre, et de (i punir quand bon vous semblera. Voilà ce qui arrivera, et « ce qui arrive toujours dans les lois de répression. »
M. Jules Favre ne voulait pas laisser le dernier mot à son adversaire : « On voudrait nous faire croire que le droit de {( propriété est menacé. 11 n'est menacé que par les insen- « sés; et de ceux-là la loi ne s'en occupe pas, » Ce meuvevement oratoire produisit son effet.
Vraiment M. Jules Favre avait aussi lien que les Marie, que les Sénarl, que les DulVuire,que les Léon Faucher, l'étoffe d'un ministre de la République 1 il eût su aussi bien qu'eux étouffer la liberté sous le pompeux étalage des principes! et rinjttslice des gouvernements qui le maintinrent sysiémaiiqueiiieat dans des positions subalternes justifie ses rancunes !
Ce furent les gouvernements qui y perdirent : quand M. Jules Favre vit bien qu'il n'y avait rien à faire avec eux, il se rallia franchement h la cause de la liberté et de la démocratie. Il a|)porta à' l'opposition le concours de sa puissante éloquence (1); il le lui a conservé jusqu'à ce
(l) La première manifislalion de celle nouvelle allitude politique de W. Jules l'avre lut un discours, qui proiluisit une graïkle sensalîon, prononcé dans la séance du 2/j janvier 1840 contre la
266 LES HOMMES D£ IS/lS
jour. Il prononça eo 18^9 de magnifiques discours sur la lil>erté de la presse et sur le droit de réunion, qu'il avait
sacrifiés sans hésitation en ISW. I/éioquence de M. Jules Favre s'est développée dans cette voie nouvelle, et il est aujourd'hui un de nos plus puissants tribuns révolutionnai* res. Mais néanmoins le peuple doit se souvenir que bien d'autres avant lui ont pareillement fait parade dans l'opposition du libéralisiiie le plus aident qui, arrivés au pouvoii , ont abjuré toutes les promesses de leur passé, parce que leur caractère n'était pas à ia hauteur de leur talent. Et ce que nous venons de dire de M. Jules Favre n'est pas fait pour rassurer sur son avenir. En 18 /j 8, il eût pu rendre de véritables services à la République ; il sacnlia coustamment les intérêts les plus élevés à une misérable personnalité, et il livra la République à ses plus perfides ennemis par pur esprit de rancune et de jalousie (1 ) .
propoMiion Râteau, ayant pour objet la dissolution de l'Assemblée. Depuis cette époque il ne cessa de faire une opposition très-vive au ministère OdiloD Barrot et h la présidence et de soutenir avec beaucoup d'ardeur la eause de la liberté. L'exil de M. Ledru- Rollin, après le 15 Juin 18i!i9 , lui laissa la carrière libre, et il devint le plus remarquable orateur de la gauche républicaine à l'Assemblée légistative.
(1) 11 faut encore signaler chez M. Jules Favre une fiUcheuse absence de jugement et d'esprit politique. C'est ainsi que, le 16 avril 1849» il conclut comme rapporteur d^une commission nommée par l'Assemblée omstituante, au vote d'un crédit de 1,200,000 fr, pour l'eipédîtiou d'Italie qui allait être dirigée contre la République romaine. M. Jules Favre prit au sérieux les déclarations poHHves du gouvernement que sa pensée n'était pas de faire concourir la France au renversement de la République romaine, et quelques semaines plus tard, le 7 mai, quand les événements commencèrent ^ se dessiner, il se plaignit très*amèrement de ce qu*au mépris de la parole donnée, on avait occupé militairement Civitla-Vecchia. « Que la responsabilité, dit-il, retombe sur ceux qui nous ont joué, «t car nous l'avons été. » — Hais la naïveté de M. Jules Favre était vraiment inexcusable. C'était lui qui avait prêté aux engage-
MoD maître, reetez dans l'opposition, où votre place est marquée et où vous pouvez rendre de grands services à la
liberté. Mais, dans votre intérêt même, nous devons nous garder de jamais vous confier le pouvoir. Votre réputation ne pourrait que s'y amoindrir. Ce n'est pas pour la ternir que nous venons de rappeler ces tristes souvenirs de 1848 ; mais ils doivent rester pour vous et pour je peuple, à qui s'adresse ce llvrei un avertissement salutaire.
&.B Itt MAI
L*obJet de la manifestation du 15 mai était de faire une
démonstration en faveur de k l'oiogne; rien de plus.
Proudhoa dans ses Confessions d'un Révolutionnaire indique très-bien quelle était la pensée politique des auteurs de cette manifestation :
0 C'était une question d'initiative gouvernementale pour le « socialisme autant que de propagande démocratique. L'é* <i mancipation de la Pologne, appuyée du suffrage du peuple, « devait enlever les sympathies des représentants, et pro- N mettait le succès à toutes les Idées de réforme.
« Dîre au gouvernement de prendre Tinitiative de l'éman - « cipation desiiuUoiialitus, c'était lui dire en d'autres termes: <f Depuis trois mois, vous n'avez rien fait pour la Révolution,
menls du gouvernement une précision qu'ils n'avaient pas on réalilé. Tous l«^s niemhii s ilêuiocrates de la commission, MM. (irôvy, Scliœlcher, l*ascal Duprat, le général Subervic ne s'y éiairni p;ts trompés et avaient voié contre les conclusions du rapporl. Los explications fournies ;\ l'Assemblée môme par M. OJilon Hanoi, clicl tlu cabinel, élaicni loiL values et M. Ledru-Uoiliii a\ait tvùs-cloquemmenl signalé le piéi;o. Le seul lait de Tenvoi des iroupes ne pouvait avoir que la guei re pour conséquence, et la siuipiicilé de M. Jules Favre en cette circonstance fui vraiment par trop primitive. Il fut du reste le seul membre de la gauche qui vola avec la droite et • 283 membres volèrenl conire sou rapport cl contre le crédit demandé.
268 LES HOMMES DE 18'i8
« rîea pour Torganisation du travail et la liberté des peuples» If deux choses absolument identiques. Deux fois vous avez « repoussé rinitiative qui vous appartient, et le travail ne a reprend pas, ot vous ne savez que faire de tous ces prolé- « taîres qui vous demandent du travail ou du pain, qui bien- « tôt vous demanderont du pain ou du plomb. J-aites de ces u hommes une année de propagande, en attendant que vous u puissiez en faire une armée iudustnellc ; assurez par la « guerre le gouvernement de la démocratie en Europe, en «( attendant que vous puissiez refaire réconomie des sociétés. « Vous êtes hommes politiques, dites-vous ; vous ne voulez
point être socialistes : prenez une initiative politique si vous « n^osez prendre une initiative sociale.
« La guerre en un mot comme moyen d*écbapper à la « question du travail : voilà quelle était, au 15 lu^i, lu poli- « tique de la fraction avancée du parti républicain» »
Cotte diversion pouvait aussi bien favoriser les desseins des réactionnaires : aussi avons-nous vu que plusieurs représentants appartenant au parti modéré, à latéte desquels M. Marrast, soutenaient Tavis de Pintervention en Pologna
Et Proudhon combattait Tentralnement populaire, dans un article fort remarquable du Représentant du Peuple (ili mai) :
« Vive ritalie! vive la Hongrie ! vive la Pologne 1 mais avant « tout, vive la France! Quand i\ bout d'expédients les gouver- « naiïts embarrassés te pousseraient, 6 peuple souverain, « sur les champs de bataille, tu devrais résister do toutes tes « forces, de toute ton énergie, do tout son bon sens, et, de « par ta volonté souveraine, de par les lois du salut corn- « muo, leur imposer la paix !.«.
« Et cVst toi qui demandes la guerre t
« Je sais bien qu'il faut du courage pour contrarier les « instincts de tout le pays. Au premiei* son de trom[U'tte, au « premier coup de canon, voilà toutes les tètes en feu, toutes « les ambitions exaltées; on sa rue aux conquêtes, et Ton « oublie le reste.
V Le reste est cependant la question sociale, rorganisation N du travail, Témancipation du prolétariat, le crédit à réta-