CHAPITRE IX M. MARIE
Sous Louis-Phiiippe, M. Marie était un des avocats les plus dévoués à la cause de la liberté, et il était un des défenseurs les plus infatigables des journaux démocratiques.
Il avait toujours fail à la Chambre une opposition très-vigoureuso, et il avait une tendance marquée à se rapprocher des républicains radicaux.
Au banquet d'Orléans, il avait porté un toast : A ramélioration du sort des travail loursî — <( Il y a au sein de no« « tre société si aclivu, si industrieuse, si gétiéreuse, UFie (( classe éternellement souffrante, classe nombreuse, intel- « ligente et forte. Assurément, à elle seule, elle ne consUtt tue pas la classe des travailleurs. Dans ce cercle, il faut
<i placer la science qui crée les Ihéories, la pratique qui les
« applique, les capitaux ^ rintelligence qui les coordonne,
« les administre, les économise. Mais la classe ouvrière,
a luais les bras qui exécutent , ont bien aussi leur large part
« dons le travail industriel de la France? Ont^îls Texistencc
« au moins? Il n'y a qu*un remède à ces maux,-^messieurs,
(( et ce l emède, c'est la réforme I »
Le Représentant du peuple, qui essayait alors de se fon-
2éU LLS U0U1I£S DË 18A8
der sous la direction de MiM. Jules \ iard cl lùiuvely, et qui arborait ûéjh le drnixnui des dorlrlnes socialistes, faisait bien observer, dans son forl renuirquabie uuiuéro spécimen publié le 14 octobre 1847, qu'il y avait dessous ce verbiage une profonde ignorance économique, er. disait avec raison qu'il ne sufiisait pas de reclierrbcr la popukirilé par des discours sléiilcs; que le peuple veut des idées scientifiques et positives (1). Mais il fallait néanmoins tenir gré à M. Marie de ses intentions.
C'était un homme acquis h ta cause de la liberté, favorablement disposé pour les idées sociales. De tous les membres du gouveruemenl provisoire, il était un de ceux sur lesquels on pouvait fonder les plus légitimes espérances.
Mais, comme tant d'autres, liélasi il ne devait pas résister à celle redoutable épreuve du pouvoir. Nous avons déjà indiqué comment il fut un des agents les plus actifs de la conspiration réactionnaire qui se manifesta dès le premier jour au sein du gouvernement provisoire.
0-cst à lui que revient l'initiative de la création û?.b ateliers nationaux, qui devaient jouer un rôle si fnnestu dans les événements de celte glorieuse et malheureuse année
L'établissement des ateliers nationaux, appelés plus tard,
par M. Marie lui-même, dans sa déposition h l'enquête Quentin I3aiicliarl, Vorgammiion de V aumône, était l'aveu le plus triste et le plus humiliant d'impuissance et d'ignorance que peut faire un gouvernement issu d'une révolu-
(1) \a\ Repréiottant du p'-upif' prônait celle devise: Eclairer, c'f<( f! f'iauchir. « Nous ne suimnes pas de ceux , «lisail-il, (jui porlenl « une poriion des idées sociales, la poriion la plus luimédialeinent « acccplablo, au mont-de-piélé de la focitHé acluelle, alin qu'elle « leur |»rrie dessus cpielqu'argenl cl quelque popularilé; ii(>u>: V îiueiidous lort peu d'elle, nous voulons louie l'égalilé I Eclairons tt donc, »
M* UARI£ « 285
Uon populaire : c*é{aU en même temps l'acte le plus ioex-
cusable d'imprévoyance.
(( Si le ciétlil tarde à se rétal)llr, disait la Prme dans « son numéro du i2 mai, que lera-t-on de cette armée de « 75,000 soldats que la misère a enrôlés sous le drapeau <f des ateliers nationaux? Où puîsera-t*oo Targent néces* <{ saire à sua entretien? Pourra i on Iri licencier? Tel est le u sort des fausses mesures : elles ne résulvent pas les difli- (c cttilés» elles les ajournent; souvent, elles les aggravent*
« La rougeur nous monte au front» lorsque nous pensons <( (|ue, à une époque où la civilisation a la prétention d'être « si avancée, et où il reste encore tant de grands, d'utiles <( et d'urgents travaux à accomplir, 150,000 bras ont élu « employés, pendant dix semaines, à retourner de la terre 41 pour la peine de la retourner!
(( Et qui a donné au monde un si triste spectacle ? C'est (( une révolution ayant pour cri de ralliement ces mots : u Organisation du travail !
« En serait-il donc des révolutions comme des batailles? « De même qu^on dit : Bataille perdue, bataille gagnée, « devrait -on dire aussi : Révolution gagnée, révolution u perdue? En vérité, on serait (enté de le croire, quand u on regarde où eu est aujourd'hui la révolution du 2k fé* (( vrîerl »
Au point de vue moral aussi bien qu'au point de vue po- •
lilique et économique, cet élahlissemeiU des ateliers du travail stérile était le pire des expédients qu'on pùtimaginer: car ildevait entraîner nécessairement rabaissement de la dignité du travail qu'il eût fallu rébabiliter au contraire, et la dégradation des travailleurs.
« Les ateliers nationaux sont un expédient fatal, n disait M. Victor Hugo à l'Assemblée constituante: a Vous avez « abâtardi les vigoureux enfants du travail ; vous avez ôté « à une partie du peuple le goût du labeur, goût salutaire
LBS UOUMËS DE 1840
« qui contient la dignité, la fîerté, le respect de soi-même
« et la santé de ia consciençe. A ceux qui n'avaient connu tt Jusqu'alors que la force généreuse du bras qui travaille, « ¥0U8 avez appris ia honteuse puissance de la main tendue ; a vous avex déshabitué les épaules de porter le poids glo- « rieux du travail honnête, et vous avez accoutumé les « consciences à iiorltr le lardeau humiliaiU de l'aumône. »
« Mais nou, le glorieux peuple de Juillet et de Février ne f( s'abâtardira pas. Jamais» le voulût-ooi on ne parviendra tt à faire de nos dignes et intelligents ouvriers qui lisent et a qui pensent, qui parlent et qui écoutent, des laszaronis (( en temps de paix et des janissaires pour le combat. Ja« a mais!
a Ce mot le voulût-m^ je viens de le prononcer ; il m'est * « échappé. Je ne crois pas» je ne puis croire» et je le dis en
f( toute sincérité, que cette pensée monstrueuse ait pu gert( mer dans la lêle de qui que ce soit, encore moins d*un a ou de plusieurs de nos gouvernants, de convertir i'ou- « vrier parisien en un condottiere» et de créer dans la ville « la plus civilisée du monde» avec les éléments admirables u dont se compose la population ouvrière, des piéLoriens s de rémeute au service de ia dictature.
. a Cette pensée» personne ne Ta eue^ celte pensée serait a un crime de ièse^majesté populaire! Et malheur à ceux .a qui la concevraient jamais! malheur à ceux qui seraient •ce tentés de la mettre à exécution I Car le peuple, n'en doua lez pas, le peuple, qui a de l'esprit» s'en apercevrait Lien « vite» et ce jour-là il se lèverait comme un seul homme « contre ces tyrans masqués en flatteurs» contre ces des- (( potes masqués en courtisans; et il ne serait pas seulement « sévère, il serait terrible. »
M.Victor Hugo prononçait ces paroles le 20 juin, et il ne se doutait sans doute pas de leur portée prophétique ; il était alors quelque peu incertain dans sa voie» et son dis-
M. KARIl
cours (4) était bien plutôt destiné à servir les odieuses manœuvres de M. de Falloux, qui voulait provoquer la dissolution immédiate des ateliers natiooûaux pour précipiter la bataille, qu'à défemlre les iatéréts populaires. Mais M.Yic- • tor Hugo était incapable de tremper sdemment dam cette intrigue ; il ne soupçonnait pas le rôle qu'on lui faisait jsuer, et ses paroles elies-mème sont la meilleure garantie de la droiture de ses intentioos.
(1) M. Victor Hugo, louL le monde le sait, entra dans la vie, royaliste, légilimislc, catholique, aiisiocraLe : il a lui-môme expliqué l'échelle progresî^ive qu'il avait parcourue pour 'arriver a la République et k la Démocraiie. Eu 1848, il étaiL UmL rempli encore de ses anciens préjugés. Sa profession de foi électorale de celle époque donne une idée juste du désarroi de ses idées en même temps que des aspirations généreuses de son cœur. Il eut du moiits la franclnse de ne pas flatter bassement, comme tant d'au« tns la Répub&<|iie et le peuple, et de se préseaier ce qaH étiôt t
« Deux répuMîques sont postées. L'aae aSialSra le drapeaa Iri* u colore sous le drapeau rouge, fera des gros sous avec la oolonnei « jettera Vas la sutue de Napoléon et dressera la statue de Marat, « détraira llnstHut» TEcote polytechnique et la Légion d^honneur» « ajoutera a Tauguste devise t Liberté, EgalUé^FrUkmiiiéi l'optiea « siaîslre : on ù Mort; fera banqueroute, ruinera les ridies sans « earichir les pauvres; a&éanAira le crédit, qai est la lortanede « touSf et le travail, qui est le pain de chaoun; abolira la pro- « priété et la famiUe; promènera des tètes sur des piques; ren- « flira les primas par le soupçon et les videra par le massaore; ^ mettra l'Europe en feu et la civiUsaiioa en cendres; fera de ia « France la pirtrie des ténèlires» égorgera la libertéi étouffera les a aits, décapitera la pensée, niera Pieu; remettra ea mouveMcat' « ces deux machines fatales qui ne vont pas l'une sans t^autrei « la planche aux assignais et la bascule de la guillotine i en an « mol, fera froidement ce que les hommes de 98 ont faitardem* « ment, et, après l'horrible dans le grand que nos pères ent va» « nous montrera le monstrueux dans le petit.
« L'autre l$era la sainte communion de tous les Français dès à • présent et de tous les peuples un jour dans le principe aémo* te oraiique; fondera une liberté sans usurpation et sans vio- « lence, etc., etc., etc.
« De ces deux républiques, celle *d s'appelle la civilisation
LES HOMMES DE i8/|8
' Il arrache le masque de M. Marie, et avec la prescience
de son génie, il nous révèle le secret sentiment qui allait rendre si terrible la levée de boucliers de juin. . Les amis de M. Marie oui toujours soutenu que rétablis* sèment des ateliers nationaux avait été an simple expé* dient pins on moins heureux, mais qu'on n'y avait pas apporté la préQiédiiation réactionnaire qui ieiait peser une si grave responsabilité sur leur auteur.
Ge qu'il y a de certaiOi c'est que, dès les premiers jours, les ateliers nationaux sont devenus Tinstrument manifeste de la conspiration contre-révolutionnaire ourdie avec tantd'astuce et de persévérance par MM. Marie, Marrast, Garnier-Pagès et consorts.
C'était déjà un moyen de dénaturer la reconnaissance du droit au travail» arraché par lé peuple au gouvernement provisoire; c'était un moyen aussi de pervertir la portée de la propagande socialiste du Luxein bourg; et on ne se fit pas faute plus tvird de rejeter la création des ateliers nationaux sur M. Loufs Blanc, en les représentant comme une concession faite à ses idées : ce qui était une indigne calom-
« ce1le«h s^appelle la terreur. Je suis prêt k dévouer ma vie pour « établir Fane et empêcher Vautre. ' »
Il soutint vivement riusiitmion des deux cliambres» dominé qu'il était par les préjugés aristocratiques ; et il écrivait le 6 novembre au Moniteur : « L'institution d'une assemblée unique me t parait si périlleuse pour la tranquillité et la prospérité du pays, ff que je n'ai pas cru pouvoir voter une constitution où ce germe « de calamités est déposé* »
M. Victor Hugo sou il ni la candidature de Louis-Napoléon à la présidence, et en 18U) il fut un des membres les plus actifs du comité de la rue de Poitiers. Mais du moins il ne trahit jamais la cause des libertés générales, notamment celle de la liberté delà presse» et^ tout en approuvant l'état de siège de 1848, il prolesta vivement contre la suspension des journaux et les abus de Tarbitraire. Ce n'est qu'à partir de 1850 qu'il commença à entrer francbemeut dans la voie de l'opposiiiou démocratique;
Die, coDlre laquelle M, Louis Blanc prote$la> vivement.
M. Marie fui le premier à désavouer les ateliers nationaux dans Tenquêlo Qaenlin Baucliart, el à fomeoier ainsi celle calomoie; car loule aruieluiélait ])onne.
La pensée première qui présida à l'établissement des ateliers nationaux nous est révélée nettement par M. de Laaiarline, donL l'aveu prouve la Juslesse des insioualions de M. Victor Hugo :
u H. Marie, dit M. de Lamartine, organisa les ateliers
ft nalioiiaux avec uileliigence, niais sans milité pour le Ira- « vail productif. Il les embri^^ada, il leur doona des chefs, (c il leur inspira un esprit de discipline et d'ordre. Il en fit « pendant qaatre inoi3^ au lieu d'une force à la merci des « socialistes et des émeutes, une armée prétorienne, mais « oisive, dans les mains du pouvoir. Commandés, dirigés, a soutenus par des chefs qi(t avaient la pensée secrète de la « partie anti-socialiste du gouvernement provisoire, les « ateliers nationaux contrebalancèrent, jusqu'à l'arrivée de «FAssemblée nationale, les ouvriers sectaires du Luxem* « bourg et les ouvriers séditieux des clubs. Bien loin d'èlro « à la solde de M. Louis Blanc, comoie on Ta dit, ils étaient tt inspirés par l'esprit de ses adversaires ()). »
Nousavoii.^ déjii indiqué quel était le rùle des ateliers na^ lionaux dans les pians de AIM. Marie et Marrast, et quelle avait été leur action dans les élections. M. Marie lui«mémei dans le compte rendu de son administration à l'Assemblée constituante, ne craint pas de constater ce caractère militant deâ aieiierî» uuUonaux :
(i) Le directeur des ateliers nationaux, investi de ce posic par la confiance de H. Uarîe, H, Eoiîle Thomas dit dans sa dé position k Tenquête Quentin Baucliart « « JVi toujours marche avec la m mairie de Pari», contre TiDaence de MM. Ledru-Rollin, Flocon « et autres, l'étais en hostilité ouverte avec le Luxembourg. Je « combattais ouvertement rinfloence de Louis Blanc •
290 LES BOMU£S D£ O^kH
H Et puis, citoyens, nevous y trompez pas, ce ne sont pas « (^es ateliers, c'est une armée de travailleur s, qwe successi- .« vemeDt nous avons vue se lever et grandir. Cette armée u vit aulour de Paris* dans Paris ; dans la sphère du tra- « vail,elle a élu ses chefs; dans Tordre. politique, elle s*est « mêlée à la garde nationale ; elle a pris pari à toutes les «élections, cl partout et toujours elle vS'est montrée paisi- « ble* amie de l'ordre, patiente, résignée. De tels résultats a couvrent bien des dépenses et font justice de bien des ob<* « jections. »
« Ainsi, )) dit M. l^obin, dans son Histoire (tirant la mo* rallié de ces aveux) ; a ainsi, pour enlever aux républicains « du cfottvernement provisoire la confiance du peuple^ pour R neutraliser Tascendant qu'ils eierçaient sur les masses,
« pour rendre inféconde ou stérile Pétude d'an problème « dont la solution avait solenneiieraent été déclarée ur- <( gente, nécessaire, on ne craignit pas de créer entre les « prolétaires un dangereux antagonisme, de mettre l'exis- « tenee de la République en danger I Le secret mobile des « hommes qui accordèrent tant de primes ii la paresse, qui « lurent prod!c;ues des millions du Trésor public pour cons^ «tiiuer une armée de travailleurs hostiles à ceux du « Luxembourg, à qui, par parenthèse, on ne voulut jamais (t accorder une obole, n*est-i1 pas révélé par ces paroles de
« M. Mai ie à M. Emile Thomas : AllacheZ'Vom sincèrement u les ouvriers, el ne ménagez pas Pargent, Le jour nest u peut-être pas loin où il faudra les faire descendre dam la « rue, J»
Après la réunion de TAssemblée, le gouvernement n'avait plus aucun service à attendre des ateliers naiionaux. Le pouvoir avait désormais un point d'appui, une force répressive, et, s'il fallait descendre dans la ruoi il y avait maintenant la garde mobile et l'armée. Les ateliers nationaux n^étaient plus qu'un embarras; et les travailleurs^ qui corn-