‹ Les hommes de 1848Chapitre 36 sur 46 · CHAPITRE X M. LE GÉNÉRAL CAVAIGNAG · texte numérisé non relu

CHAPITRE X M. LE GÉNÉRAL CAVAIGNAG

Le 23 juin, alors que le sang avait déjà commencé à couler, et que M. de Lamartine apportait h la tribune de l'Assemblée nationale de vaines assurances, M. de Girardin écrivait dans la Presse^ s'adressant aux membres de la Commission exéculîve, qui avaient formé la majorité du gouvernemeul provisoire, auquel ils avaient succédé;

ZOU LES nOMMRS DB i8à8

tt Vous dites qu'il faut agir \ Vous dilcs qu*il ne faut pas (( discourir ! Et vous discourez et vous n*<agtssez p^s i Charte latans d'antorifé, qui aviez annoncé à ta France que vous

« la guéririez sans douleur, vous la couduisez à la ruine, « à la banqueroute, au déshonneur, à la décadence. Reli* <( rez*vous» votre vie tout entière ne sera pas- assez longue » pour expier le crime de votre présoiuptîon, le scandale de « voire u.uii pation....

» Relircz-vous! vous ne pouvez plus rester; relirez- <i vous, car tout le sang qui a arrosé oujourd'hui Paris, n'a « pas coulé pour la liberté, il a coulé pour votre incapa» ,« cité. »

Cet ai)aili(Mii(j sei a ratifié par l'histoire.

Quelques JOUI S auparavant, Proudlion disait dans le He^ présentant du Peuple^ s' adressant aux mêmes hommes :

« Votre intelligence n'élait pas à la hauteur de la si- « tuation : il n'y avait de prêt, le 2k février, que votre u ambition. »

Jamais incapacité n'aboutit à des résultais plus épouvantables. Les odieuses journées de juin furent le dénouement des glorieuses journées de février.

C'est que c*est un jeu terrible, que le jeu des révolu-

lions.

Les boni nies du gouvei ncmeni provisoire ne savaient rien du problème social posé le 24 février: et ils ne voulurent ni le comprendre, ni l'apprendre. Ils pensaient en être

fjuiltes avec quelques flatteries pompeuses à l'adresse du penj)le, en célébrant sa magnanimité, en proclamant avec lui le droit au li avail. Ils pensaient le payer de mot^:, comme ils 8*60 étaient toujours payés eux*mémes.

Le peuple s*était fié à eux, et pour leur laisser tout le loi> sir de résoudre le problème (l),les Uavailleurs, qui man-

(1) Dans une proclamaiion \e gouveraement provisoire invitait

LE GÉKLRAL GAVAIGUAC 805

qmient du nécessaire^ avaient mis sans marcbaMer trois mois de misère au service de la République (i). Gomment

les avaii'iU-ils employés? Qu'avaicnUils fait? Qu'avaientils (lu moins essayé de faire ?

Ils n'avaient eu qu'une préoccupation : créer une force répressive pour la tourner contre ce peuple généreux, qu'ils flattaient parce qu'ils se sentaient à sa 'merci. C'est ainsi qu'ils avait iii organisa' la garde mobile, embrigadé les ateliers nationaux, rappelé l'armée.

La science politique leur faisait défaut aiissi bien que la science sociale. Le sentiment secret de leur incapacité leur avait mis au cœur une haine féroce contre ce peuple magnanime, qui leur avait coiiûé généreusement ses desti-

Gomme ces dépositaires infidèles, qui chercbent à se dé-

le peuple à la paHenee^ disant naïvement que la question du travail étaii complexe et que Yon ne pouvait la résoudre en un imtanL (1) M. Garnier- Pages ose écrire dans son Histoire de la révolution de i848 : « Ce mot sublime : Le peuple a trois mois de V souffrances au service de la République^ ne fut jamais une réa* « Il té. QuenVt-îl été vrail la Uépublique eût été fondée àja- « maïs* » Gomment peut-on nier que le peuple du 24 février au 24 juin, sans excepter même le 15 mai, n*ait été admirable de paitenoe ci de conaance? Non, ce n'est pas le concours du peuple qui a fait défaut aux hommes du gouvernement provisoire : c'est leur incurable ineapâcilé et au^si leurs dispositions réaction* naires qui ont perdu la République. M. Gamier-Pagès, qui avait reçu de H. Odilon Barrot l'iuslruclion de réagir k tout prix contre ridée sociale de la révolution, croit avoir trouvé un bel argument contrele droit an travail, en disant que rouvrier Marche, qui venait en demander la réalisation au gouvernement provisoire, fut em-. barrassé par l'interpellation d*un assistant qui lui dit d'écrire ou de dicter lui-même la formule. 0 dérision l Mais c'est précisément cpnc ignorance du peuple et cette confiance qu'il avait dans vos lumières, qui fait voire crime. Ce peuple vous apportait ses vœux et ses aspirations. C'i;iaii u vous à les satisfaire ou h les discuter avec lui, on bien il fallait vous retirer.

tes HOMMES DB i8A8

faire de ceux qui pourraient leur demander compte du dépôt vicié, ils préparaient sourdement la guerre civile. Les hommesdu gouvernement provisoire, non-seulement

n'avaient su résoudre ni prévenir aucune difîicullé : tout au plus les avaient-ils ajournées ; mais encore nous avons vu avec quelle coupable et atroce impatience ils appelaient l'explosion terrible qui pouvait les soustraire définitivement aux engagements de février.

Résistance et réaction : tel avait été le premier el le dernier mot dé leur polilique depuis quatre mois.

Pour justifier l'attentat prémédité de longue date» on s^efforçait de déshonorer ceux dont on voulait se défaire en prenauL a tâche do les représenter comme des Ijrigatids conjurés contre la pi opriéléet contre la société. Nous avons vu comment ces hommes, aveuglés jusqu'au crime, avaient fait un faux en écriture authentique, et avaient frauduleusement intercalé au Moniteur dans le compte rendu de la séance du 1 5 mai, des paroles infâmes : Deux heures de pillage !

Le 23 juin, au moment où éclatait l'insurrectfoo, M. Armand Marrast adressait une proclamation aux maires de Paris, dans laquelle il disait :

« .... Ce n'est pas seulement la guerre civile qu'ils voua draient allumer parmi nous, ce^^f Itt pillage^ la désorgani- « lion sociale, c'est la ruine de la France qu^ils préparent. « Que la garde nationale, qui est la première gardienne de <( la paix publique el des propriétés^ comprenne bien que « c'est d'clie burtout qu'il s'agit, de ses intérêts, do son ((Crédit, de son honneur. Si elle s'abandonnait, c'est la pa- « trie entière qu'elle livrerait à tous les hasards, ce 9oni les « familles et les propriétés qu^elIe laisserait exposées aux (( calamités les plus allVcuscs. )>

Et le lendemain Sénard, président de l'Assemblée, lan<^ait une proclamation plus furieuse encore :

LE céh£bal cavaiguac 807

a]ls ne demandent pas la République l Elle est pro-> « clamée.

« Le suffrage universel? }I a été pleinement admis et

pratiqué.

« Que veiilonl-ils donc? On le sait maiiUeuant : ils veu- « leni l'anarchie, V incendie, le pillage.,» »

D'autres avec une bonne foi plus ou moins grande ont voulu faire croire que Tinsurrection de juin avait été fomentée par les parlis légitimistes et hoDapartisles : c*est ainsi que M. Flocon, ministre du Coajnierce et de l'Agriculture, montait à la tribune, le 23 juin, pour déclarer, frès^haut, afin que du dehors m Ventendei que les agitateurs n'ont d'autre drapeau que celui du désordre, el que derrière se cache plus d'un prétendant, appuyé par Tétran* ger (1).

Noii, rittsurrection de juin fut rinsurreetion xle la faim,

(1) 11. Flocon, 8*élaît montré d^abord un des révolutionnaires les plus déterminés du gouvernement provisoire. Mais , comme nous l'avons dit, une maladie grave l'empêcha de prendre uoe part active aux délibérations du début, et ensuite, elle atténua ches lui les dispositions ardentes du premier jour. 11 fut complètement enivré par les vapeurs du pouvoir, et bien que ce fut un esprit droit el fon» cîèrement honnête, il se laissa entraîner comme M. Ledru-Rollin h partager jusqu'à juin inclusivement, même après, la responsabilité du toutes les fautes qui conduisirent la Hépublique à sa perte, et il n*avait pas l'élan nécessaire pour se relever éuergiquemeni comme le lit M. Ledru-RoUin. Le 26 Juillet i848 il appuya la loi contre les sociétés secrètes par cet argument qui, suivant l'observatiou de M. Sennrd, était plus sérieux qu'il n'en avait l'air, mais aussi qui équivalait bien un peu k une abjuration révolutionnaire : « Pendant toute ma vie, jusqu'au 2i février, j'ai fait partie des <!( sociétés secrèteSi Je sais comment elles se font : c'est précisé' « ynent pour cela que je veux plus* » M. Caussidière dans ses Mémoires fait à son sujet celle observation fort juste : « Ses « intention le ramèneront sans doute plus tard dans la lutte, mais (( il aura a se convaincre qu'en révolution on n'est possible « qu'avec les siens* j»

308 L£S i^MM£$ D£ i8Z|8

riasurrecUon du désespoir, et aussi T insurrection pour la rcvcndicalioii du droit des travailleurs solennellerueiU consacré, uu lendemain de la révolulion de Février, et indignement méconnu et trabi par ceux & qui le peuple avait remis le soin de Texécution de ses volontés.

Cédons la })arole à M"'*" Daniel Slern, dont le lémoigiiage n'est pas suspect :

u Les prolétaires» insurgés en juin, ne formaient pas, f( comme l'esprit de parti Ta osé dire, le rebut de l'espèce « humaine; ce n'étaient pas cent mille forcenés se ruant (( luuL à coup dans un accès de cupidité brutale sur les a riches pour les égorger; nulle pari non plus on n'a vu, «que je nàche^ ces miséî^aàies mac gages des factions, site gnalés par une presse envenimée, et auxquels on payait, « h rnison de tant par heure, le salaire d'une besogne de « meurtre, de viol et d'incendie.....

tt Ce qui fil la puissance de l'insurrection de juin et son <( incroyable durée, bien qu'elle n'eût jamais ni plan , ni a chef, c'est qu'elle avait à son origine, et qu'elleconserva «jusqu'à la Ihi, dans l'espriL (raii ^^land nombre, le ca- « raclère d'une juste protestation contre la violation d'un « droit; c'est qu'il y avait ainsi en elle, malgré les éléments « impurs qui la corrompirent, malgré les violences qu'elle (( commit, un principe moral, un principe égaré, mais vrai, a d'enlhousiaGiue, de dévoueuienl, d'héroïsme; un 77iont « intérieur où le peuple sentait le droit.

If L'insurgé de juin, ne l'oublions pas, c'est le combat- (t tant de février, le prolétaire triomphant, àqui un gouc( vernement proclamé par lui-même assure solennellement (( h la face du pays qui ne prolcsle pas, le fruit modosle de (( sa conquête : le travail pour récompense de sa misère, (( le travail comme prix du combats £t le prolétaire tk qui « l'on confie en tremblant les embarras de la République, « ajourne l'exécution de la promesse ; il se montre désin-

LE GiEfÉRAL OAV^IGNAC 309

« tércssé; il donne du temps h TElat qui s'est recouuuson « débiteur ; il offre trois 77iois de misère à la patrie.

« Trois mois sont écoulés. Le prolétaire confiant vient ((^ réclamer son droit au travail. Mais qtt*enlend-it alors? - « que renconlre-t-il ? quelle réponse et quel accueil? Les (( uiémes hommes qui ont combattu avec lui, d'égal à égal, « les coodilioDS d'un pacte qu'ils ont ratifié, lui enjoignent, < par un commandement subit et inexpliqué, de quitter sa «'famille, sa demeure, la ville où il est né, le séjour qui a «vu ses triomphes pour s'enrôler dans une armée, qui « n'ira pas, il le sait bien, au secours du peuple dont il « souhaite la délivrance, et, s'il refuse de devenir soldat, <( ces hommes portés par lui au pouvoir suprême, le con- « damnent à gagner loin de leurs yeux^ par des travaux « insalubres, qui ne sont pas de son choix, auxquels il n'est c( pas propre, un salaire dérisoire qui ue saurait suilirc à « la plus humble existence,

« La simple exposition de ces faits inouïs, le seul rappro* « chement de ces deux dates : 28 février, 2'2 Juin, rae dis- « pensent de réflexions plus longues. Le lecteur ne doit a point perdre de vue ces dates, s'il veut apprécier avec « équité les tragiques, les néfastes jours de juin... »

Avant de recourir & la protestation extrême de Finsurreclîon, les travailleurs ont épuisé toutes les voies de la concilialion, iUunl épuisé tous los apnelsles plus pressants aux seuUments qui devaient être les plus puissants sur des hommes issus de Ja Révolution, et qui faisaient profession de dévouement à la cause populaire et aux principes démocratiques.

Le 18 juin, les travailleurs des ateliers nationaux adrcssaient ccl appel h M. (ioudcliaux, auxiliaire de M. de Falloux dans sa campagne pour la suppression immédiate :

« Ce n'est pas notre volonté qui juanque au ti avaii ; c e^t

310 LES HOlfMBS DE I8à8

« le travail utile et approprié à nos professions qui manque <( à nos bras. Nous le demandons, noas Tappelons de tous (c DOS vœux.

<c Votis demandez la suppression imraédiale des ateliers u Utiliûûauxî mais que fera- 1 -on de cent dix mille Iruvailu leurs qui attendent chaque jour de leur modeste paye les « moyens d'existence pour eux et leurs familles ? Les a livrera-t-^ aux mauvais conseils de la faim, aux entrai'- « éléments du désespoir? Les jeltcra-t-oa en pàluii' aux. « faclionx? Ouvriers apjielés à la construction de l'édifice asocial, organisez, instruisez, moralisez les ateliers ua- (( Uonaux, mais ne les détruisez pasl »

Nous avons dit la démarche tentée auprès du gouvernenient par Pujol, au nom de ses camarades des ateliers nationaux et comment elle avait été accueillie par M. Marie, qui avait donné lui-même le signal de rinsurrection, signal confirmé le lendemain par M. de Falloux, qui était venu demander à l'Assemblée la dissolution immédiate des ateliers nationaux.

Les insurgés de juin n'étaient pas même des hommes égarés; c'étaient des hommes exaspérés, sans pain, sans travail et auxquels on venait d'enlever jusqu'à l'espé-^ rance..

Sur les haniLades ils adressaient encore à M. de Lamartine cet appel suprême ;

« Nous ne sommes pas de mauvais citoyens, nous sommes A des ouvriers malheureux. Nous demandons qu'on s'occupe

«de nos misères, songez à 'nous, youcernez-nous, nous « vous aiderons. Nous voulons vivre et mourir pour la « République. »

Comment faut-il juger la haine implacable de ces hommes qui s'obstinaient en face môme de l évidence à nier et à dénaturer par leurs écrits et leurs j a lies le caractère des faits et à déverser l'opprobre sur ce peuple auquel ils de-

LE GinéSAL GATAI6RAG

valent loul ce qu'ils étaient, qu'ils avaient si indignement trompé, et qu'ils immolaieat ainsi sans pitié et sans remords, avec un raffinement atroce, inconnu aux plus exécrables tyrans dont Thistoire ait conservé la mémoire.

Un seul homme, Proudhon , dans sa déposition à l'enquête Quentin Bauchart, eut le courage d'élever la voix en face de la réaction Iriompliante pour rétablir le caraclèredeTinsurrection, et d'enregistrer sa protestation isolée dans le dossier même réuni par les accusateurs du peuple pour faire le procès à la révolution de l'évrier (1) :

(1} L*esprit dé parti a odieusement tmesti le rôle de H. ProudhoQ en juin, et en travestissant un mot prononcé par lui on a prélendn qa'il n'avait cherché dans le spectacle affreux de ces luttes qu'une occasion d'admirer « rborreur sublime de la canoniuido. 9 M. Senard ne craignit même pas de lui jeter a la face de l'Assemblée l'insulte de n'avoir été qu'un lâche. Déjà dans le Bspré* sentant du Peuple du 6 juillet Proudhon rétablissait courageusement le véritable caractère de rinsurrectîon, en prolestant contre quelques expressions employées par ce journal qui disait que l'in* surrectîon avait été coupable : « Sî la révolte des 23, 24, 25 et 26 9 juin a surgi tout a coup comme un accident delà misère; si la « lutte soutenue pendant ces quatre malheureuses journées, n'a « été qu'un éclat du désespoir; si rinstruclion prouve que, malgré « l'or répandu , malgré les embanchemenls dynasiicjnes, l'im- « nsc majorité dos insurgés se composait d'ouvriers démoralisés (( par le chômage, é^jarés par la laim, déçus dans leurs espérances, « irrités à tort ou h raison coiilre le pouvoir : s'il «Hnit vrai ciitin « que. le gouvernement, que l'Assemblée nationale elle-même, M trompés d'abord sur le véritable sens de l'émeute, eussent porté « au comble, par une politicjue fatale, Texaspéralion de ces iiommes « dont le cri de ralliement était : Du pain ou du plomb l Oh I « alors il faudrait reconnaître que la cruerre civile qui vient d'en- « sanglanterle berceau delà Uépul>liquea été un affreux malheur, « mais que grâce au ciel! il n'y a point de coupables, il n'y a que a des victimes. I n chômage de quatre mois s'est converti subile- « "iTïent en un rii^^^ 6e//t, enune insurrection contre le gouvernement H de la République : voilà en quelques mots toute lu vérité sur ces « funèbres journées. Mais (juoi qu'on en ait dit, quoique répande « tous les jours encore régoisle et impitoyable calomnie, la géué-

312 LRS HOMMES DE 1868

« Le 23 juin, j'avais cru que c'éUil uûc conspiration de « prétendants s'appuyanl sur les ouvriers de*, ateliers na- (( tion ux. J éiais trompé comme les autres. Le leademain, (( j'aielé cuiivaincu que rinsurreclion était socialiste... La « cause première déterminante de rinsurreclion, c'est la <t question sociale, la crise sociale, le travail, les idées; il « m'en coûte de le dire, à moi qui suis socialiste.

« D, — Y a-L-il eu un plan, une direction?

<( R. — Je ne le crois pas. Si IMnsarreclion avait eu à « sa tête quelques noms connus, si elle avait eu une direc- « tion, elle pouvait aboutir. Beaucoup d'itommes, sans y « prendre une part matérielle, s*y sont associés d'inten- « tion. Celte association va peut-être croissant à l'heure « qu'il est (15 juillet). La pitié est pour les insurgés, parce <( que beaucoup ont été tués, parce qu'ils se battent pour « avoir du pain, parce qu'ils sont morts sous l'exécration a publique. Tout ce qui est socialiste a pris résolûment u parti pour les insurgés, en les considérant comme de « malheureuses victimes des idées, des temps. Ce senli-

« rosilé, la haute moralité des classes travailleuses n'ont point péri « dans le fratricide* Le dènûment des insurgés, la misère des (( piisonniers, le respect des propriétés, qui, s'il faut en croire de tt nombreux rapports «n'aurait pas été aussi grands du côié de la <K répression que du cété de l'émeute, sont là qui l'attestent. •. Si «c le droii étaii aussi de ce c6ié-ci des barricades, il étaii aussi de « ce côté-là. L'épouTaotable carnage auquel nous avons assisté tt ressemblaii à ces tragédies antiques, ob le devoir et le droit se tt trouvaient en opposition et qui partageaient les dieux» Pleurons « sur nos frères de la garde nationale, pleurons sur nos frères de « l'insurrection et ne condamnons personne. Espérons que ta jus- <( tice une fois éclairée sur les faits qui ont précédé, accompagne ({ et suivi rinsurrecliou, se relâchera de la sévérité de la loi, et « que le décret d'exportation, désormais sans objet comme sans « luoralllé, sera révoqué. » Sous le régime de Télat de siège, sous l'empire de la terreur poussée jusqu'au vertige qui régnait alors, il fallait du courage pour réhabiliter ainsi l'insurrection et môme pour faire appel à la clémence.

LE GâNéRAt GAVÀIGNAC

<( meota raweoé à l'insurrecUon une masse de sympathies. « L*immoralilé de Tinsurrection , évidente au premier « abord, va s^affaiblissaot dans l'opinion de tous. »

Maintenant que nous savons dans quelles conditions fut engagée la lutte, nous allons voir quel en fût le caractère.

Voyons d'abord quel était Thomnie auquel fut conûé le commandement de la bataille.

Le seul titre de M. Eugène Gavaignac, c'était d'être ie

frère de Godnfroy Gavaignac, qui avait él6 sous la mooar* chie un des plus nobles luUeurs du parli républicain. On avait songé lui dès le lendemain du 24 février, et on l'avait nommé gouverneur général de TAlgérie, où il résidait. Le 20 mars, le gouvernement provisoire songea à l'appeler au ministère de la guerre, en remplacement du général Subervic.

M. Cavaignac refusa ce poste, ou du moins répondit qu'il avait besoin avant tout de connaître la pensée du gouvernement, et de savoir quel devait être l'avenir de Tar-

mée :

«Comme liomme politique, si j'élaiscoinlamnéàle devenir, « di8ail-il,yt' ne sacrifierais jamais mes convictions de soldat a déjà* avancé dans la carrière : la République a besoin de « son armée. Loin de mon pays, j'ignore aujourd'hui ce <f qu'est l'armée ; mais, ce que je sais, c'est que si malheu- (( i LHisement elle était profondément atteinte dans sescon- « dilions d'existence, il faudrait la réorganiser; si elle était « inquiétée^ il faudrait la rassurer; st sa téte était inclinée, « il faudrait la relever. Voilâmes corwictiom,

«Comme bomme politique, je sais quels sont les homu lues avec qui je voudrais seulement marcher ; mais

Uk LES BOUUÈS DB 18à8

« ceux-l(i tuéioes, s'ils veulent atteindre rarniée, s'ils ne <{ veulent lui rendre ce qui seul la fera vivre, le sentiment « de sa dignité, de son rôledans tout pays vivant entouré <( de nations aimées elles-mêraes, ceux-là mème^ je le dé- « c/are, ne me compteront pas dans leurs rangs. »

Voilà la véritable profession de foi du général Gavaignac. Il est soldat avant d'être citoyen, ses convictions militaires passent avant ses convictions politiques, si tant est qu'il ait des convictions politiques; il raet Tarmée au-dessus de la République. Plus lard, le général Cavaignac se ût gloire d'être républicain, parce qu'il avait commandé la République, et que dès lors la République lui appartenait aussi comme une sorte d'armée. C'était encore là une conviction militaire bien plutôt qu'une conviction politique.

Cette lettre indisposa fort vivement le gouveruemeni provisoire, plutôt par son ton arrogant sans doute que par les sentiments qui y étaient exprimés, H« Marrast, dit-^on, fut un de ceux qui manifeslèrçnt le mécontentement le plus vif: nous verrons comment plus tard eut lieu la réconciîialion. On répondit au générai une lettre fort sévère, dans laquelle se trouvait notamment cette phrase, rédigée par M. Louis Blanc : a Rester en Afrique, général» le gouver* « nement vous l'ordonne. »

Mais l'ambition du général Cavaignac l'appelait en France, et les hommes du gouvernement provisoire éprouvaient chaque jour davantage le besoin de se reposer sur rarraéc, et d'avoir un chef militaire capable de donner une direction énergique h la guerre civile qui allait éclater d'un instant à l'autre.

La Commission exéculive lui réserva de nouveau le portefeuille de la Guerre : celle fois le général accepta- avec empre ssement et accourut à Paris ; les dispositions du gouvernemeiiL j uur l'armiie ne pouvaient plus être suspectes d'ailleurs après la grande manifestation militaire du 20 avril;

Ll GÉMiBAL CÀyAlCKAG

Chargé de réprimer rinsurreclioa de juin, le gét)éral Cavaigaac n'eut qu'âne seule préoccupalioDt il l'ayoua expressémeot lui-même dans sa déposilloo à reoqaéte Quentin Bauchart : Sauvegarder avant tout Vhonneur du drapeau. Le général Cavaiguac ne comprenait pas la différenco qui existait entre la guerre civile et la guerre faile contre les Kabyles. Ses convictions militaires passaient, il l'avait déclarét avant ses sentiments de citoyen.

Au lieu de réprimer l'insurrection à sa naissance, en en faisant attaquer les barricades à mesure qu'elles s'élevaient« et d'épargner ainsi l'effusion du sang, le plan du général consista à laisser l'insurrection se développer et à concentrer ses troupes pour l'écraser ensuite plus sûre-' ment.

Vainement lui fit-on des représentations dictées par l'humanité. 11 prétendit que l'honneur de l'armée exigeait qu'il persisl&t dans son système de concentration. « L*ex-

« périeiice de juillet 1830 de février 184S, dit-il dans sa déposition à la commission d'éiiquele, a lui démontrtiit la a nécessité de ne pas engager les troupes dans les rues, cl 0 de réunir les corps en nombre suffisant pour que Tinsur- H rection fût toujours forcée de céder devant eux. »

Ces préoccupations stratégiques domiaaienl pour lui toutes les autres : ^ » Si une de mes compagnies était désnr- « mée, disait-il, je me brûlerais la cervelle. Que la garde (( nationale attaque les barricades, c'est son affaire. £$t^e « que je mis ici pour défendre les Parisiens^ la garde na- (i Uûuale ? Qu'elle défende sa ville et ses boutiques ! Si elle « est battue, j'aime mieux me retirer dans la plaine Saint- <( Denis, où je livrerai bataille à. l'émeute. »

Dirigée par une semblable lactique, la guerre fut acharnée, implacable. Les insurgés furent massacrés sans pilié, les faubourgs furent bombardés, et traités comme dans une ville prise d'ûssaui.

LBS HOMHCS DE 1848

Cette guerre sans merci était encouragée par TAssetnlilée, qui, afitolée de haine e( de terreur, étouffait par ses murmures les voix de ceux qui voulaient faire appel aux senti-

menls de clémence ou de pitié.

L'altilude jIo celle Assemblée est un des spectacles les plus (risles pour i humanilé dont l'histoire ait jamais enre* çistré le souvenir.

M. Considérant dit qu'il « y a dans la population insur- « géeun malenleniiu fatal.» {Explosions de inurmures. — Quelques voix : A Tordre! à Tordre! Ce sont des assassins ! ) ^ .

M. Considérant reprend en disant qu'il croit «qu'un « grand nombre d'hommes étaient égarés, et qiTune dé- (( uionsi ration de TAsseniblée pourrait facilement rétablir la (( paix dans les rues ensanglantées de ia capitale. » Il demande qu'une proclamation soit faite en ce sens et que le président nomme des membres chargés de la rédiger.

M. Sénard, président, répond « qu'il décline Thonneur « de toute désignation de manbres qui pactiseraient avec Cl l'émeute. »

M« Considérant, ainsi désigné aux suspicions de ses coU lègues , ne peut parvenir qu'à grand'peine à développer

sa proposition, au milieu des interruptions, des réclamations et des interpellations violentes qui lui sont adressées, et on se refuse à entendre la lecture de son projet de proclamation.

M. Baze, développant la pensée exprimée par M. Senard»

demande la question préalable : « Notre devoir est de resfc ter impassibles à notre place, sans délibération avec Té- « meute, sans pactisalion quelconque avec elle par la dis- «cussion d'une proclamation ou d'une autre, et sans aucun

« de ces moyens qui se discutent et qui, soit qu'on les re- « jette, soit qu'on les adopte, sont également funestes. » {Ouiî oui 1 — Aux voix! La clôture / ) .

LE GifflÊRAL GAVAI6NAC

ai7

La clôture est prononcée, sans que M. Babaud-Laribière puisse mêaie obUair de parler contre elie, et la question préalable est prononcée.

— « Gomment » , s'écrie M. Lagarde (de la Gironde), « on ni" veut pas nous laisser parler quand les citoyens se u lônt luer pour !a République! Nous sommes muets dans « une pareille circonstance I C'est indigne 1 »-

M. Gaussidiëre essaie courageusement une nouvelle tentative : (( Vous ne voulez pas faire de proclamation. Voulez- (( vous que douze représci liants se joignent ou à la Ccuiiu mission ou au commandement militaire ? {Non ! non!) Si « vous ne voulez pas faire de concessions, voulez-vous donc « qu'on s'égorge dans Paris toute la nuit? »

M. Bérard. — a On ne raisonne pas avec les factieux, on (( les bat. })

M. Avond. — (c Ce n'est pas dans une situation pareille (( que nous pouvons faire des concessions. »

M. Gaussidiëre, avec force, aumilieu du tumulte, — <c Je « ne demande point de concc^^sions pour ^anarchie, je de* « mande des précautions pour éviter la guerre civile. »

M. Gaussidiëre poursuit au milieu du tumulte, avec une émotion qui lui arrache des accents admirables : « Voulez- « vous, encore une fois, au nom de la majesté nationale, « vous rendre simplement, sans appareil, auprès du peuple? « {Non ! non !) Que six d'entre vous me suivent ! Je me metulrai à la téle, si vous voulez; je recevrai les premiers <( coups de fusil. Si nous mourons, tant pisl Si nous som« « mes détruits, eh mon Dieu I nous aurons fait notre devoir, «et cela doit nous suffire. [Agitation pj^olongée,) Y ousimm (( donc bien à vivre! {Explosions de murmures,) Je de- « mande qu'un certain nombre de députés se rendent, ac« « compagnés d*un membre de la Gommission exécnlive, f dans le coeur de l'insurrection. Pour mon compte, je me « livre comme ùtage, et je réponds que nous ratuèuerous

018 L£S UOUUES DE lbZl8

(c rordm, quanoui feroDs cener l'effosion da sang. Voyons, « dloyens, penseï à cela. »

L' Assemblée, qui ne veut rien entendre, et qui a peur (le se laisser émouvoir» demaode la suspension de la séance.

M. DoclerCy ministre des Finances, (Utr un mouvement

généreux, monte à la tribune pour appuyer la motion de M. Caussidière, « J'ai traversé, dit-il, des groupes de peuci pie. Le peuple est bon ; seuleaieni il souilre borribiemeni . (i Les uns disaient : Nous vouions du pain. Les autres diusaient : Nous ne voulons pas de pain, nous voulons du « travail. Je leur ai dit : On vous trompe sur les disposi- « tious de l'Assemblée nationale. L'Assemblée nationale et «le gouvernement ont droit k votre confiance ; ils feront a tous leurs efforts pour vous donner du travail, m

«Citoyens, insiste M. Baune, en 1832, MM. Barrot, <( Liiililte el Arago se sont Iransporlés au cœur de l'émeute, (( au milieu des baïonnettes, pour jeter des.paroies de paix. « Imitons ce grand exemple, y>yons dignes de nos devan-» « ciers. s Des exclamations rinterrompent, et H. Senard suspend la séance.

A la reprise de la séance, M. Charles Lagrange « prie « l'Assemblée de conserver le calme, la dignité qui convien- « nent à de véritables représentants du peuple» » .

Mais vient M. Garnier-Pagës, qui provoque les applaudis-^ semonls en prononçant son Irisle mot : « // faut m finir avec les agitateurs, w Et cette autre atroce parole: « Toutes « les mesures sont prises ; et ces mesures , c*est le « canon. n

A M. Garnier-Pagès succède M. Degousée, qui demande

qu'on fasse arrêter dans la nuit même tous les rédacteurs des journaux démocratiques, et que a pour le crime du « 15 mai, comme pour le crime de ce jour, la déportation ait lieu sur la reconnaissance de Tldentité des individus. »

LE GâséftAI. GàVAIGNAG dl9

M. Diiclerc prolesie dignement contre ces violences; mais elles expriment les vérilabies senlimenls de l'Assemblée, qui leur donne une formule en proclamant Tétai de Biége.

Sotts l'empire de ces excitations, la luUe avait pris un

caractère féroce, implacable. Le maire du 12" arrondissement, M* PineUGrancliamp » voulut parlementer avec les. ouvriers^et ses efforts pour arrêter TefiFusion du sang furent conndérës comme une trahison. Les représentants do peu* pie qui ne voulaient pas aller aux barricades pour faire une tentative de pacification, y allèrent pour activer la répression. C'était une guerre d'extermination. Au mépris de toutes les lois on fusillait des prisonniers.

Les gardes nationales dur département de la Seine et des départements limitroplies, accouraientpour sauver la capitale, que les appels furieux de l^M. Marrast et benard présentaient comme occupée et dominée par des hordes de hârbares menaçant la société et la civilisation (i).

(1) Des excès atroces furent commis par ces gardes nationaux , affolés par l'épouvante de la bataille, enivrés par l'odeur du sang,

qui brûlaient de montrer leur ib\o.

Non-seulement ils massacrèrent des prisonniers, mais il leur arriva môme d'égorger des ç^ens inoffensifs. Georges Sand, dans la préface de Cadio nous donne une idée de ces horreurs qui vinrent s'ajouter à toutes les autres accumulées dans ce sinistre épisode de notre histoire : « Aux journées de juin de noire derni('ro révolu- « lion, la ^'arde nationale d'une petite ville que je pourrais nom- « mer, commandée p;ir des chefs que je ne nommerai pas, partit « pour Paris sans au ire projet arrêté que de rétablir l'ordre, « maxime élastique a l'usa^îe de toutes les gardes nationales, « quelle que soit la passion qui les domine. C(>lle-ci élait composée « de bourgeois et d'artisans de toutes les opniirins ei de toutes les « nuances, la plupart honnêtes gens, d'iiumeur douce et pères de « familles. En arrivant a Paris, au luiîit u de la lulie, ils ne surent « que faire, il qui se rallier et comment passer h travers les postes, « sans être suspects aux uns, écrasés par les auiK s. Enfin vers le a soir, rassemblés dans uu poste qui leur était couiié, ils arrêtèrent

L'accusation de pacliser avec l'émeute, lancée en pleine Assemblée par M, Senard à ceux qui rciusèreul de s'associer il la fureur aveugle de la répression, produisit son effet Dans la soirée du 2&, le représentant Lagrange faillit être fusillé, sur le quai de la Ferraille, par un groupe de gardes nationaux, qui l'accusaient d'être Taini de Barbès et de s'élre opposé à l'état de siège. M. Ledru-I\ollin fut poursuivi) en sortant de TAssembléet jusqu'à la rue de Tournon, où il demeurait, par des menaces de mort. M. Louis Bianc, assailli sur le boulevard par des gm des nationaux en armes, courut risque delà vie.

Les malheureux, accusés par les pouvoirs constitués de vouloir piller et incendier Paris, avaient écrit sur leurs drapeaux , comme en février: Mort aux voleurs! audessous de celle autre devise que portaient les bannières

« un passant qui pour son malheur portait une blouse; ils étaient (( doux ccnlscontreun. Sans tntorrouaioire, sans jugement, ils le fusil- « h'rcnl. Illaliaii Lien laire quelque clin<;(» pour charmer les ennuis « de la veillée. Us étaient si peu militaires qu'ils ne surent uième « pas le tuer; étendu sur le pavé il ràla jusqu'au jour, implorant « le coup de grâce.

« Quand ils rentrr'rent triomphants dans leur petite cité, ils « avouèrent qu'ils n'avaient fait autre chose que d'asso'^siner un i( homme qui avait Tair d'un insurgé. Celui qui me raconta le « fait, me nom nui l'assassin principal, cl ajouta : u ^ious n'avons a pas osé eiiiiicclier cela, n

u Voila pourtant un fait historique des mieux caractt^risées, il . « résume et dénonce une époque; aucun journal n'en a j^arlé, « aucune plainte, aucune réflexion n'eut été admise. La victime (t n'a jamais eu de nom, le crime n'a pas été recherché, l'assassin (( a vécu Irancjuille, les bons bo\irgois et les bons artisans qui (i l'ouL laissé (lésliuiiuici leur campagne a Paris se portent bien, « vont tous li'S jours au eafe, lisent leurs journaux, prennent de « l'ombonpoint et n'ont [)as de remords.

« Ceci est une goutte d'eau daus l'océan d'atrocités que soti- « lèvent les guerres civiles. Je pourrais en remplir une coupe « d*amerlnme. »

LE GiRiRAIf GAVAIGITAC 331

(tes ouvri6rs des ateliers uatlonaux : Du travail et du pain ! Au Murais, un iosargé ivre s*étaot mis à crier : locendions! fut conduit par ses camarades au poste des pompiers. Dans

la rue Saint-Martin, ii côté d'un seul magasin de bijouterie rnsté ouvert, les ouvriers s'ét;iient contentes d'enfoncer la boutique d'un marchand de ier. Quant au riche étalage, ^ciolillant d'or et de pierreries, nul n'y songea. Aucune violence ne fui commise par le peuple dans les quartiers où

il élail le maître.

Le 25 février, Tinsurrection qui, depuis plus de cinquante heures, tenait derrière ses barricades toute une armée eu échec, fut forcée de rétrograder devant le mouvement d'of« fensive commencé la veille et poursuivi avec une grande vigueur. Le général Duvivier opéra de iiiaiiièi j à gagner la place de la Bastille par la rue Saint-Antoine, triais il dut préalablement dégager toutes les rues longues et étroites qui vont de rHôtel«de-Ville à la rue Saint*Antoine. li fallut faire lesiégedechaque maison. Le général Duvivierfut blessé mortellement dans cette lutte acharnée (1), et le général Perrot le remplaça dans le commandement de la division. Eofin, avec un renfort amené par le général Négrier, qui devait, lui aussi* périr dans celte fatale lutte, les troupes parvinrent à enlever les barricades de la me Saint-Antoine et h délivrer les greniers d'abondance au pouvoir du peuple. Le général Négrier fit sa jonction avec le général Perrot sur la place de la Bastille. Les caveaux de l'Hôtel-de-

(1) Le brave général Duvivier élait un des rares socialislos qui faisaient partie des conseils du gouvernera ent. 11 mourut en (lis:ini qu'il fallait donner au peuple des réformes sociales, que c'éUnL ie véritable mojen d'étoufVer Luus germes d'insurrection dans Tavenir. Membre du comiié des travailleurs de l'Assemblée, le général Duvivier voulait que le comité annonçât, dans un nianiiesle, la tendance de ses travaux, qu'il indiquait ainsi dans un projet : « Le o comité veut marcher, imperturbablement et sans dévier, vers un 9 bul sacré pour tous ceux qu'anime un sentiment brûlant et bien

392 U» BOMHKft DS 18118

Vliie regorgeaient de prisonniers, où M. Marrast, il faul lui rendre celte justice, les conserva plutôt que de les livrer anx fureon de la garde mobile et de la garde nationale, les fusillaient sans pitié. M. Flottard exjiosa plusieurs fois sa vie pour arracher quelques viclimas aux cruelles vengeances des vainqueurs, pour empêcher que l'on ne fit avec des Francis ce que l'on ne fait point sur le champ de bataille, lorsque l'invasion étrangère menace la pairie (1).

Pendant ce temps, le général Lauioricière réduisait le haut du faubourg du Temple et la position formidable du clos Saint-Laxarei d*oik les insurgés communiquaient avec la Villette, la Chapelle Saint-Denis et Montmartre. Le com* bat fut acharné et terrible, et le général Laraoricière ûL preuve d'une intrépidité rare ; mais il eo était arrivé à ne plus se posséder, et il était dans un état d'exaspération et de vidence peu en rapport avec la dignité, qui ne devrait jamais abandonner un chef militaire, surtout dans les tris* tes nécessités de la guerre civile (2). Attaqués de front par

« compris de fraternité. Ce but ne sera atteint que lorsqu'on sera a parvenu à assurer à tous Ifis ouvriers la possibilité de posséder « par eux-mêmes les instruments de travail. » Ces seniimcnis malheureusenient n'étaient pas partagés par la majorité (h\ 'comité, recruté dans la mnjoriié de l'Assemblée, mais ils n'en sont que plus honorables pour la mémoire du général Du vivier, (i) Ch. Robin, Bi'itoira de la Révolution de 18 IH, ('2) M. Robin dans son Histoire cite trait suivant : « Le sons- « secrétaire d'Etat (i'nn ministère étant venu lui demander quel- « ques troupes pour dégager un point important, le général s'era- « porta jusqu'à l'insulter. Sans répondre U la demande qui lui (( était faite, il parla avec véhémence de M. Lalanne (chef des ate- « liers nalioDaiii qui avait succédé à M. Thonins). — Il nous faut « M. Lalanne! répétait-il dans ses accès de eoli ic. Je le ferai « fusillf r re soirl — Faites fusiller M. Lalanne, c'est votre affaire, « répondait le sous-secrélaii e d'Etat, ce n'est point de cela qu'il « s'agît en ce momeut. Je vieas vous prévenir qu'un déiachement

Ist GÉllilUL CAVAIGNAG 323

le général Lamoricière , de flanc par le général Lchrclon , les insurgés furent rejelés hors Paris, après une luUe sans précédents dans les annales réToltttiooQaires. Comme aux quartiers Saint-Antoine, Saint-JTacqnei et Sainl^Hareeaai tout fut éyentré par le boulet, sillonné par tes balles.

Une première expédition avait été faite la veille sur la rive gauche. Tandis que le général Duvivier forçait, à t'aide de l'artillerie » le passage barré par les barricades du pont Notre-Dame et de la rue de la Cité, et refoulail les insargés sur la place Maubert, le général Damesme arrivait au Panthéon, où s'était réfu^çié le peuple, après la canonnade de la rue SoufRoty dirigée par M. Arago. Les troupes furent bientôt maîtresses de ce quartier. Sur le théâtre de la lutte, là garde mobile fusilla un grand nombre de prisonniers sous les yeux de leurs femmes (1). L'École de droit, envahie par les insurgés, tombe également au pouvoir du général DaluesmC) qui, poursuivant l'attaque des barricades qui railiaient le quartier Saint- Jacques an quartier Mouffetard , fut mortellement blessé dans la rue de l'Bstrapade. Le général Bréa, qui remplaça le général Daniesme, enleva touiijs Imrricades du iaubourg Saint-Marceau, eelles de la rue Mouffetard, et poussa des reconnaifisances jusqu'au Jardin des Plantes.

Le 25 , le général Bréa , après avoir enlevé d'assaut

les barricades du iaubourg Saint- Jacques, arriva à la bar-^

« de gai «les naiionant est dans une position périllensc. Mais le « général ne voulut rien enlendre. — Que m'importe la garde <( nalionalî s'écria-t-il, qu'elle se lire d'allaire comnie elle po\irra « Kfei-ce que je suis sur des roses, moi? Yx il revint sur M* Lalaiine* « Le sous-secréiaiie d'LiaL lui lii ohservcrver qu'il n^avait peul-

ôire pas loui le calme nécessaire à un gétiéral en chef. — Ah! « je ne suis pas calme l vociféra M. Lamoricière en sedressanl sur w ses élriers. Ses yeux lançaient des tlammes. 11 enlouva ses '^'^^ « rotis dans les flancs de son cheval et disparut. »

(1) Uobin, Histoire de la Révolution de 1848»

31U LES HOlfllES DE

riëre Fontainebleau, où les insurgés, ayant masqué la barrière par une masse de pavés, s'étaient fait une position

inexpugnable, protégée de chaque côté par le mur d'enceinte. Le général ouvrit des pourpaiiri s avec !es insurgés, et annonça qu'il venait dans un but de conciliation* On l'invita k franchir la barrière, et il eut finoprudence de s'engager au inilien d^ane foule exaspérée.

L'assassinat du général Bréa et de son aide-de-camp Mangin est le crime qui a été le plus vivement rejii ociié aux insurgés. Il faut convenir que Timprudence d'un géné* ral, s'engageant ainsi en parlementaire, est à peine concevable, et on devine même difficilement le sentiment qui pouvait le faire agir; car les dispositions n'étaient pas alors à la démence, et le général lui-méiue venait de faire une guerre impitoyable aux insurgés. On ne peut lire qu'avec un sentiment pénible la déclaration écrite par le général pour calmer la foule :

« Nous soussigné, général Bréa de Ludre, déclarons être <c venu aux barrières pour annoncer au bon peuple de Patt >i8 et de la banlieue que l'Assemblée nationale a décrété « qu'elle accordait trois millions en faveur de la classe né- « ccssitcuse, et qu'elle a crié : Vive la Répuijiique démou craliijuel ))

Ce document est en opposition si frappante avec tous les autres documents officiels du moment, qu'il nous frappe de stapeur. Ou bien le général avait complètement perdu la

tête, jîisqa'au puuil tl'aclieler sa vie au prix d'une lâcheté indigne d'un militaire, ou bien il faut croire qu'il y avait là un piège non moins indigne tendu aux insurgés.

Ge caractère insolite nous a engagé à nous reporter aux pièces du procès, que nous avons étudiées avec rimparlîalité que nous dunue l'éloignement de loulcs les passions, si violemment surexcitées lorsqu'eurent iit^u les débuts.

11 paraîtrait résulter de certaines dépositions, que le gé-

LE GÉNÉRAL CAVAIGNàC 325

néral aurait précédemment obtenu la reddition des barricades du Panthéon en promettant aux insurgés qu'ils auraient la vie sauve , et pourraient retourner chez eux sans être inquiétés. Piiis, contrairement à la foi jurée, les soldats se seraient rués sur les prisonuiers, et en auraient égorgés plusieurs ; et, dès lors, on peut penser que le général avait rintention de recommencer la même ruse,

Ge qui semble confirmer ces dépositions , c^est l'attitude d'un des accusés, Nourrit, enfant de dix-sept ans. Nourrit était à la barricade du Panthéon ; il avait été témoin de ce massacre, et s'était sauvé à la barrière de Fontainebleau, où il avait raconté ce qu'il venait de voir.

Quaad était arrivé le général Bréa, c'était iui, il ne le niait pas, qui avait excité contre lui les colères de la foule, et H avouait avoir tiré l'un des premiers sur lui.

« Eh bien, oui! répond-il à l'interrogatoire du colonel Cornemuse, président du conseil de guerre, « Quand j'ai (( tenu le général, je nous ai vengé» » Le président c( Taisez-vous; je vous dis que vous êtes un assassin* <^ « Nourrit, Cardez pour vous ce titre, qui vous appartient, « et aux membres du conseil (1). — Taisez-vous. — Oui, u c'est vous qui êtes des assassins. )>

Le président ordonne d'emmener Nourrit, qui insultait ainsi la justice. Il fut condamné à mort; mais il y eut une commutation de peine en sa faveur, et il fut transporté à Cayenne pour la vie.

Parmi les dépositions importantes du procès des assassins du général Bréa, il faut signaler celle du représentant Matbé, qui dépose que, étant dans le quartier du Panthéon, le 25 juin, il a vu fusiller sous ses yeux un caporal du nom de Hedinard : u Je retournai tout ému de cette scène, dit-il,

{\) Le colonel Cornemuse était un des officiers qui avaient présidé )i l'attaque de la barricade du Panthéon,. La juridiction des conseils de guerre le rendait ainsi juge de ses ennemis de la veîHe.

«[ à r Afliemblée nationale. J'en fis part à nos collègues , au

.« colonel Gharras, au général Cavaignac lui-inêrae* Je le « priai de faire raettre ua terme à de telles atrocités. // me ^ éit que les ordres qu'il donnerait seraient inutiles. »

M* Mathé ajoute que les soldats lui ont dit « qu'il y avait a leu plus de douze hoamies ainsi fusillés dans la mati- « née. »

,Un autre représentant, M. Charles Madet^ qui aecompa* gnait M« Mathé, confirmé sa déposition.

6ur quoi lë colonel Gornemti^e dit : « On a beaucoup a exagéré les récits de cette nature. Mon bataillon est entré « le premier dans le Panthéon avec un bataillon de mobiles. t( Il a tiré sur six ou huit insurgés qui fuyaient; Mais rien de «t pareil à ce'qtte vous rapportez h'est parvenu h, na con- « naissancé» ni b celle d'aucun autre officier (I )• n

{i) Est- il vrai qu'on ait fusillé les prisonaii is en juin, et que ce n'ont pas éit'» Ih des actes isolés , mais que ces massacres ont eu lieu jouinellement et partout V ils furent en quelque sorlc considérés comme le droit de l'état de siège.

Le 27 juin, M. le général Lebrelon déclarait à l'Assemblée constituante que depuis trois jours il employait tous ses efforts « pour « empêcher que des prisonniers soient fusillés sans jugement. » Les gardes nationaux, dit-il, devraient s'en remettre a la loi, quoique assurément ifs pussent accomplir une vengeance légitime !

M. Edmond Adatn, adjoint au maiie d' i^aris, déclare dans sa déposition à la Commission d'enquête, qu'un a fusillé des prison^ niers sans qu'il ait pu Tempécher.

M. Berryer dépose également devaiil la Commission, qu'il vit rue Saihi-l laere u deux hommes qu'on voulait lusiller, » il s'y opposa (f en disant qu'on ne pourrait obtenir des renseignements, m Motif plus juridique qu'humain 1 »

M. Joubert, ancien directeur des octrois de Paris, a rencontré des représentants « qui s'opposaient au massacre d'insurgés faits a prisonniers. »

M* LacTOSse, Tice-président de l'Assemblée, étant avec sou eollègueRich^an Faubourg Poissonnière, « eut beaucoup de peine « k préserver les insurgés d*étré mstsacrés. »

li Left^) inspecteur des {irisons, déclare i avoir tu des hom^

Sà7

n est bien certain en tout cas que l'assassinat du général Bréa ne fut pas un crime exécuté de sang-froid, mais une conséquencedes passions surrexcitées en ces jours sinistres, el dont il faulbien reconnaître qaelea hommes du parti de

0 mes tués à coups de baïonnettes et de sabres. » 11 ajoute ^41 a sauvé deux ou trois cents individus.

Plusieurs assassinats de prisonniers ont été révélés devant les conseils de guerre. A Taudience du 44 novembre, M. Demarquct cite un hoinmo fusillé sous ses yeux, rue Beaubourg. A celle du 1i septembre, M, Chaix d'Est-Ange, cite un nommé Vandru, linger, qui fut pris rue Saint-llyacinthe et fusillé. Un avocat, défenseur d'un nrcusé, M* Cartelier, ne craint pas d'émettre cette théorie extra-juridique : « 11 faut que le peuple, quand il prend les « armes, sache bien que la force publique a, dans ce cas, le droit u de fusiller les prisonniers : c'est le droit des vainqueurs. »

Ce qui est plus aflreux encore, c'est qu'il est ( ( rtain que, dans les lieux où étaient entassés de nombreux prisonniers, jeies là au hasard et livrés à toutes les angoisses de l'inquiétude, de la faim et du malaise physique, des exécuiions ;Ui o( ( s curent lieu. Les factionnaires en sentinelle devant le ( aveau dt' la terrasse' du bord de l'eau, dans le jardin des Tuileiies, où loUO personnes étaient entasst'es dans une boue léiide, tiraient sur les malheuieux qui se di5[)utai( m les places voisines des soupiraiix par lesquels leur venait un p( u d'air et de lumière. Ce fait est authentique luent constaté par M. de Guise, cliirnrgion en chef de la garde naiiuuale qui dit dans sa déposition devant la Commission d*eDquéte : « J'ai H examiné le caveau dans lequel étaient placés les insurgés aux « Tuileries, et i*ai reconnu les dangers de Télat sanitaire de cette « agglomération d'individus et de morts, par suite de l'ordre qiCa^ « vaient les gardes nationaux de tirer sur ceux qui ébrajikïaient « les barreaux des fenêtres. J'en ni fait un rap|K)i t au généra 0 commandant Poucelet, qui en a iait dès le soir môme extraire « une grande partie, n Mais la consigne ne fut pas changée. Et pendant plusieurs nuits les habitants du quartier des Tuileries, de l'Ecole militaire et des autres quartiers où étaient entassés des prisonniers entendirent des feux de peloton qui leur iiaraissaient le signal du massacre des prisonniers. Coumie la pitié succédait a la terreur et que la population commençait k s'inquiéter de ces exécutions noelurnes, il y eut un ordre, aiiribué à Lamoricière, de ue plus tirer de cuup^» de lusil sur les prisouaiers Unieraient

LES HOMMES DE 18/i8

l'ordre ne farent pas davantage exempt;; que les insargés.

Un autre épisode mémorable de la balaille de juin, c'est la mort de Tarchevêque de Paris, M. Affre, qui, dans Tespoir d'arrêler la luUe, avait été courageusement porter des paroles de conciliation aux insurgés. On a encore voulu

de s'évader^ mais d'user de la baïonnette, coinme si les prisonniers avaient pu fuir avec des porles murées ei des fenêtres grillées. Il faut lire dans les journaux du temps les récits épouvantables des témoins oculaires. M. Louis Ménard rc'nnit i lusieurs de ces témoignages dans un récit publié en feuille ion dans le Peuple^ sous ce titre : Prologue d'une révolution. La publication de M. Louis Ménard fut poursuivie et sou auteur fiil condamné, a cause des sentiments de hnine que cette accumulaiioa d'Iiorreurs pouTaienl provoquer dans le cœur des citoyens; mnis on ne contesta pas les faits et Ton ne voulut pas entendre les nombreux témoins qu il avait fait citer. Les quelques indications que nous venons de donner et qui toui<»s sont extraites de documents officiels peuvent donner une i/lce de ces atrocités, qui durent être commises. Ce qui se passa dans ces antres pestilentiels est indescriptible : des prisonniers se pendirent, d'au 1res devinrent fous, plusieurs sortirent de là avec des cheveux blanchis en une nuit.

Pour bien rendre compte de l'état des esprits, dans ces jours d'horrible mémoire, nous empruntons une dernière citation à la déposition faite devant le Conseil de guerre, par M. Desmarets qui accompagnait le général Bréa à la barrière Fontainebleau et qui, avec M. Gobert, était parvenu à s'échapper :

« On m'a fiiit venir an fort pour me confronter avec un insurgé, « dit H* Desmarets, je feconnus Gautron, et je dis : C'est celui qui « a Yonitt m'assommer avec un pavé. Les soldats qui étaient là « étaient exaspérés, ik wMmt le fusiller^ Je n*avais qu'un « mot à dire, il eût été fusillé à rimtmt même. Je lui dis : Je « vous fais grâce ^ la justice prononcera sur vous. {Mouvement d'approbation), »

Il ne faut pas perdre de Tue que ceci se passait au fort où était détenu Gautron. Ainsi cela paraissait tout naturel à cet officier et k ses soldats de fVisiller un détenu l Et M, Desmarets cioit avoir lait acte de magnanimité en lui faisant gréée! Et cela paratt également naturel aux juges et k Tauditoire du Consdl de guerre, qui approuvent cette générosité I Dans quel temps vivait«on donc? (Voir k TAppendice la note B),

LE GijiiRAL GAVAitiHAC 329

rejeter sur Pinsurrection Todieux de ce triste événeiuenl. Mais il résulte des documenls les plus authentiques et les plus certains qu'elle lut le résultat d'un accident, et que la mort de l'archevêque fut causée par la balle d'un soldat, et non par les balles des insurgés, comme on eût ia cruauté de le ciii e, au momeal môme où ils se faisaient tuer pour voler à son secours.

Un représentant, M. Ch. Beslay, viot rapporter à TAssemblée le 26 juin comment les choses s'étaient passées. Tandis qu'il parlementait lui-même avec les insurgés, à

quelque disUnce de M. Affie, il donna l'ordre de battre le tambour. On crut que c'était un appel aux armes. On tira des deux côtés ; il y eut une dixaioe d'hommes de blessés, a Monseigneur était avancé un peu davantage dans le fau- « bourg ; c'est de notre côté qu'il a reçu la balle. » Cette loyale déclaration provoqua les mut mures de l'Assemblée, qui interrompit M. Beslay et ne le laissa pas achever, pour pouvoir continuer àcroire et à dire que les insurgés avaient assassiné Tarcbevéque.

M. Affre, qui faisait face à la barricade, avait été atteint par derrière, ce qui indique clairement que la balle égarée venait du côté des soldats. Les insurgés, laissant la barricade et leurs armes, s'élancèrent à son secours, et le transportèrent, sous une grêle de balles, dans une maison, où il reçut les soins les plus empressés, et où ses grands vicaires et tous les membres du clergé purent venir assister ses derniers moments. Ce lui ainsi pour les insurgés une occasion remarquable d'attester les sentiments de générosité et d'humanité qui n'avaient cessé de les animer à travers toutes les horreurs d'une lutte épouvantable. Et cependant, k propos de ce triste événement, les journaux et les rapports officiels s'obstinèrent à les traiter d'assassins Quel nom

(1) Le récit qu'a publié M. Tabbé TaïUeîumière sur la mort de l'archevêque et toutes les versions des léaioins oculaires, s'tecor-

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(( donner à la haine politique poussée à ce point !» demande M. Robin.

Le combat était fini» mais la terreur continua pendant plusieurs Jours encore à régner dans la ville, entreténue

par les clameurs atroces des journaux réactionnaires, « espèce de cors sauvages qui sonnaient la chasse aux « hommes (1). » — « Il y avait à Paris, » dit M. Hippolyte Gastille {Histoire de la seconde République française)^ « trois ou quatre Journaux voués & unrAle exécrable, et qui « ont contribué singulièrement à Rabaissement de la presse «périodique en France. Ces journaux, à la tête desquels on « est obligé déplacer le Constitutionnel n (dirigé alors par M. le docteur Véron, avec M. Merruau pour rédacteur en chef), ((avaient pris à lâche, au milieu du conflit des partis, (( de remuer dans le cœur liiunain ce qu'il y avait de plus c( mauvaises passions : la peur, la haine, l'esprit de ven- « geance» Pesprit du sang lui-même^ qui rabaisse Tbomme « au niveau de la béle féroce. Ils ne craignaient pas d'im* «primer — et depuis l'aveu du mensonge est sorti des

denl k reconnaître qu'il fut tué par les tioupes qui tiraient sur bflrrîcaie à vingt pas de laquelle se trouvait le prélat. La déclaration suivante confirme pleinement le récit de M. Beslay : « Je « soussigné, vicaire général de l'archevêque de Paris, qui avais « rbonneur de raccompagner dans la mission de paix et de charité n qu*il avait entreprise, alte$te« autant qu'il a été possible d'en «I juger au mihcu d'une grande confusion, qu'il n'a pas été frappé « par ceux qui défendaient les barricades. 26 juin 1818. Sigtié : (( Jaquemet, vicaire-général. » Gela n'cnipéche pas que la calomnie ait poussé des racines profondes dans la crédulité publique, et récemment encore un homme bien disposé pour la cause populaire, M. A* Barbier, l'auteur de l'immortel poëme àes Ïambes, mettant en scène, dans une nouvelle, l'ouvrier compagnon de l'héroïque fiaudin, tué avec lui sur les barricades du â décembre, fait dire k un ancien insurgé de juin : « Oh l je n'étais pas avec ceux ^ut ont tiré sur V archevêque! »

(1) Louis BianC| Pages d'histoire de la révolutim dç fé^ vrier 1848.

« lèvres mômes de ces narrateurs, — des récits qnl, en ud'auti'es temps, eussent fait sourire de piliô» mais qui, à a ces heures deyertige, ressembiaient aux oris des baUuai<( « 1*68 excitant la rage des animaux du cirque. De serte que

«ces malheureux, à qui l'Assemblée naLionale refusait, « sous l'inspiration de M. de Falloux, les travaux demandés « par le ministre Trélat, étaient à ia {ois affamé^» fii^ill^ « et calomniés (i). »

(1) « Lorsque Von vit les imaginations frappées^ la calomnie, « qui jusqu'alors ne s'était essayée que Umidement, devint systé- « matiqne. La joie odieuse de l'esprit de parti ne ménageai plus «t rien« Elle ne respecU plus, ni la douleur publique, ni l'honneur « national^ ni l'humanité. Selon les feuilles réactionnaires, il n'y <f avait pas moins de vingt-deux mille forçats dans l'insurrection. « Ces ouvriers dopt les mêmes feuilles avaient, pendant trois « mois, loué avec une hypocrite exagération la sagesse, l'iotellia gence, la probité, formaient soudain une horde de malfaiteurs. « ï.e feu, le poison, le poignard et le vitriol, écrivait-on, ont él6 « employés, eu des inventions de Néron, avec la sagacité de Saa tan. Les détails les plus circonstanciés étaient compîaisamnient f fournis h l'appui des assertions. Selon les uns, les insurgés ce dressaient sur leurs barricades des trophées de tête et de mera- « hres coupés, disposés avec une horrible symétrie; ils avaient « enlevé, dans les pensions et dans les couvents, des jeunes lilles M des premières maisons de Frauce, qu'ils dépouillaient de leurs « vêtements, et qu'ils exposaient ainsi, deshonorées, outragées, « au feu de la troupe. Des canliniîMes soudoyées veisiiient aux (( soldats de Teau-de-vie empctisoiiiiée. Des marchands de tabac « leur vendaient des cigares imbibés dans des substancos véné- (( neuscs. On avait vu un iusurizé faire du crâne d'un soldat de la <t ligne, qu'il avait rempli de suil, un etlroyable fanal, que ses » camarades avaient promen*'' en chantant le refrain : Des lam^ « jfions» D'autres avaient end ni l de térébenthine le corps d'un of-! « iicier et l'avaient allumé loui vivant. On avait fabriqué enfin, tt avec un art infernal, des projectiles dont la forme et la compo- « sitiou, inconnues ]u i[U( -l;i, rendaient la douleur des blesaures tt intolérables et les piau-s inurielles.

« On peut se figurer jusqu'à quel point de semblables calom^ a nies, répétées chaque jour^ exaspéraient les esprits. De fréquents

LIS BOMlflS HB 1848

M. Louis Blanc a retracé dans une page saisissante la teneur qui envahit ainsi Paris à la suite de ces fuuesles journées : a Malheur à qui osait faire eoteadre des paroles (( de pitié, déplorer régarement des lusargés, rappeler que « beaucoup avaient élé conduits au cooabat par la faim !

« aceidents les aocréditaieiit» La violence des uassions, la peur « surtout, la stupéfaction des honnêtes gens leur donnaient une u puissance funeste.

« L'historien est henreux de pouvoir aujourd'hui effacer, anéanti tir ces calomnies, qu'alors on osait k peine révoquer en doute,

11 est maintenant avéré que les prisonniers, faits par les in- « surgés, n'eurent à subir aucun mauvais traitement» D'après les « preuves les plus authentiques tirées de l'ensemble des interro- « gatoires subis, pendant trois mois consécutifs, devant les oom- « missions militaires, d'après les rapports unanimes des maires et « des commissaires de police, d'après le témoignage des princic paui; médecins et chirurgiens attachés aux hôpitaux civils et mi- • litaires, entr'aulres ceux de M. le W Peloux, de M. Jacquemin, il chirurgien en chef des hôpitaux, de M. le lléreau, de M. de « Guise, chirurgien en chef de la garde nationale, les insurgés» « ne commirent aucune des atrocités qui leur étaient imputées.

« Quant aux blessures profondes et si souvent mortelles que les « chirurgiens consiaièreni d'abord a»cc surprise, ils ne lardèrent « pas à en trouver l'expliealion naturelle. Presque tous les coups H é(:iierii tirés de haut eu bas ou de bas eu haut dans une direc- « liou oblique. Les combailanls étaient si proches les uns des au- « très, que les balles, animées de toute leur vitesse, traversaient « le corps, brisaient h s m ci prenaient l'apparence de balles mâ- « chées. Renvoyées par les murs, elles subissaient de singulières « déformations. Quant aux balles coniques., frorupiées^ creuses et « ciselées arêtes ^ qui parurent une inveuiiou léroci', il est résulté «f delà déposition du colonel deGoyon devant la comuiission d'en- « quéle et de sa lettre datée du 3 juillet 18/|8, que c'étaient des « balles d'un nouveau modèle destmées à l'armée et en csa/n n Vin- « cennes» L'eau-de-vie des cantines a élé scrupuleusement analyu sée sans qu'il ait été possible d'y surprcuidre la plus légère « trace de poison. La fennue Hervé, accusée d'avoir scié un « garde mobile entre deux planches, a élé acquittée à l'unanimité « par le conseil de guerre. » Daniel Sterm, Histoire de la révu^ ItUion de I8/18.

L& QésihJLL GAVAIG^AG

(( c'était devenir leur complice. Ses parents mêiues, ses « amis, si on en avait qui fussent morts, involontairement « enveloppés dans l'insurrectioDy il était interdit de les <( pleurer. Da côté des vaincas, daos celle vaste cité remplie (( de funérailles, le deuil était criine. On fusilla une jeune (( fille, parce qu'elle avait fait de la charpie dans une aui- « Lulance d'insurj^és, pour son amant peut-être, pour son » luari, pour son père. 11 est vrai que, comme à Magde- « bourg aux mains des Croates de Tiiiy, il est vrai que» <( comme à Crémone incendié par les colonnes d'Antonius» « les maisons ne furent pas livrées au pillage et les enfants « écrasés contre les murs; mais ce qui manqua en accès (( de rage, on l'eut en ignominie ; car, espionner, ce fut de (( la vigilance; trahir l'amitié, ce fut du civisme; assassi- (( ner, ce fut du courage. Puis vinrent chaque soir, à Ten- « Irée de la nuit, les rassemblements causés par des appa- « ritions prétendues, par des complots dont ou croyait voir i( le fantôme passer dans les airs. Ainsi que d'un signal « donné de loin à des conspirateurs mystérieux, on s'tn- (c quiéla d'une lampe agitée derrière une vitre. Dans la « maison que j'habitais, on vint un soir poursuivre les reflets (( de la lune sur Tardoise de mon toit soupçonné. La colère «avait des visions, la haine en était aux illusions d'opli* « que. 0 humiliation de mon pays! Un moment, Paris ap* u partint à des fous furieux (1). »

(l) Uuc proclamaiiou de M. Ducoux, préfet de police, aux habîlanls de Paris, en date du 26 juillet, atteste que M. Louis Blanc ne s'est livré à aucune exagératîoQ dans ce tableau* M» Ducoux « dément les bruiis alarmants répandus dans le public, j» — « Ces « souterrains dont il a tant été parlé, dit-il, n'ont jamais existé. « Ces carrières oii se réfugiaient des légions d'ennemis et ob se « trouYStent d*immenses dépôts d'armes, ont constamment été exil plorées avec le soin le plus minutieux. Ces catacombes qui de- « valent être converties en mines pour faire sauter des quartiers « de la capitale, sont inattaquables par la poudre U canon, uni est

lU

Quelle est la pari de responsabilité qui Incombe à M. Ga< vaignac dans ces épouvantables événements?

La préoccupation touic militaire que nous avons signalée pourrait à la rigueur s'excuser, quelque atroce qu'elle soit dans la circonstance, si M. Cavaignac, exécuteur d'une cou* signe 9 avait du moins apporté dans l'acoomplissement de ce pénible devoir le désintéressement loyal d'un général d'armée.

Mais, en réalité, M. Gavaigoac, dominé tout entier par une détestable ambition^ ne songeait qu'à se faire de la guerre civile un échelon sanglant pour arriver au pouvoir*

Lu personnalité politique de M. Cavaigoac s'était affirmée

d'une manière inattendue dans la séance du 10 juin. A propos d'une înterpeliatioa de M. de Ueeckeren, — aujourd'iiui

« épaisse \ii \ uucbe de terrain qui forme le recouvremeuL Je ces « excuvaliuiis, J^es bruils noclurnos el inysiérieux, les prétendue Il signaux qui! alarmaient les passants ont été le^ujrL (rua cxa- « men sérieux, d'une surveillance active; et luujuuis une cause « simple est venue donner l'explicatioa de ces efïets. » — Ou sera peut-être frappé de la complaisance minutieuse avec laquelle M. le préfet de police entre dans ces détails indignes d'occuper un fonctionnaire sérieux, qui eût du faire justice de ces coupables et stupides calomuies par des paroles sévères et graves, ce qui eût beaucoup plus efficacement calmé les inquiétudes du public Mais H. Ducotix était dans son genre un type singulier de naïveté politique : pendant toute la durée de ses fonctions il adressait ainsi chaque semaine à ses administrés une sorte de proclamation ridicule ou emphatique* Il voulait être le Caussîdièie du parti de l'ordre» mais il n'avait ni le cceur, ni la haute intelligence de It Caussidière et il ne parvint qu'à devenir un de nos grotesques les plus achevés. Tout plein de l'importance politique de ses fonctions^ H» Duooux ne songea que pluûeurs semaines après son entrée en fonctions, que le soin de veiller k la sûreté privée des citoyens était une des atlribations les plus graves du préfet de poUee. Toici en quels termes il annonçait le i9 sep-

IB GÉiiftAL «if AWVAa 8ii

sénateur, — demandant avec iodigiialioa s'il était vrai que, à Troyes, un régiment d^nfaaterie eut répondu par le cri de : Vwe Louis-Napoléon l aux cris de : Vive la B^piUF bliqueî poussés parla garde nationale, M. Gavaignae, eenme

minibUe de la guerre, avait fait celte déclaration énergi- m que, qui avait provoqué une vive émotion dans l'Assemblée : tt Je voue k l'ei^écration publique quiconque osera (c jamais porter une main sacrilège sur les libertés da

« pays! »

Ainsi, en môme temps que s'affirmait Tambition de M. Ca* vaiguac, se posait, avec un secret pressentiment de Tavenir, son antagonisme avec le prince Louis-Napoléon, et rinvocation de la liberté, comme toujours, servait de chaperon complaisant. Maïs on ne devait pas tarder à savoir à quoi s'en tenir sur la sincérité de ce zèle de M. Gavaigaac pour les libertés du pays.

A lui aussi, comme à Napoléon, on pouvait appliquer ces vers de Corneille sur Auguste. :

JLa perle de nos biens et de nos libertés, El les proscriptions el les guerres civiles, Sont les degrés sanglants dont Àugasie a fail choix Poor 8*élever an trône, et nons donner des lois.

Ët cette froide et bypocrite exploitation de la guerre ci* vile, à laquelle ne craignit pas de recourir M. Gavaignac,

leinljre l'arrosuiion de quelques voleurs : « Il est de Pessence des « révolutions de faiiu surj^ir à la surface les questions qui fermen* « lent au sein des masses. Si toutes n'atteignent pas leur solution « attendue, toutes sont livrées à rallenliou qui les médite et les (' prépare pour l'avenir : celle transformaiiou qui s'opère dans la « forme d'un gouvernement et dans la léi,nslation d'un pays, n*a <f cependant pas la puissance de transformer immédiatement les « habitiid<'«; »'l Ks inanirs... (Nous faisons L;r:\cc k nos lecteurs des « déveluppemenis. ..) 11 ue sulfit ]v»s de contenir les partis pollti- « (jues, d"arrr!*'r la pensée au în niicnt où elle menace de se irait duire en acte d'agression > maû> tout ce qui tend à jeter dans

LIS U0IIM£8 D£

est plus odieuse encore, s'il est possible, que ne peut Tèire un coup d'État, dont les auteurs du moins combaUeut k visage découvert, ei accepteot vis-à-vis de la postérité la responsabilité de leqr acte.

M. de Girardio publiait le 31 jaia, dans la Presse, ce

Court dialogue :

(( — 11 faut que cela aille plus mal encore!

Pourquoi dooc?

« — Parce que nous n'avons plus qu'un moyen de garce der le pouvoir qui nous échappe*. .«

(( — Quel moyen?

(( — C'est de rendre nécessaire la dictature du général a Gavaignac.

« — Mais c'est un caractère indécis, un esprit faible.. ... <( — Qu'importe, on ne le sait pas, et celte faiblesse a

<( pour correctif 60,000 liO[nines de troupes à Paris et dans c( les environs. Nous n'atlendons plus que la circonstance, tt elle ne se fera pas attendre longtemps. »

Le complot parlementaire, ainsi dévoilé par M. de Girardin, qui allait amener la mise de Paris en état de siège et la diclaLure du général Cavaignac, avait pris iiaissauce dans la réunion de représentants dits du Palais-Nalional, formés de la fusion des réunions du Conseil d'État et des Pyramides. Cette réunion du Palais-National, composée en grande partie de républicains incolores, avait résolu de soutenir la Gommissiçn exécutive; mais, dès le 18 juin, les délégués

« les esprits la perlurballon même parlielle, que le vice amène «f il sa suite, appelle des investigalious incessaules et une répul- « sioD sévère. L* administration de la police a compris tous ces • devoirs^ et son œil, ouvert sur les menées des hommes qui révent « des bouleversements s su pénétrer aussi, dans les r^^ions obsa cures oa Tesprit du mal ourdît ses trames. » Suivent des détails sur l'arrestation de quelques dangereux voleurs livrés k la justice. Qu'on nie après cela que M. Ducoux fut un préfet de police in* comparable! (Voir ^ l' Appendice la nQte C).

LE GéHÉAAt GAVAIGNÀC 337

des deux ceot cinquante ou trois cents membres de la rén-

nion du Paiais-Natioual, montrèrent des exigences que ki Commission repoussa, et alors ils s'adressèrent au général Gavaignac, qui avait déjà ses projets, dans lesquels ii était aidé et soutenu par M. Marrast. Le résultat de cette entrevue fut que, le 20 juin , M. d'Adelsward , Ym des amis du général, se rendit à la réunion, et annonça que M. Cavaignac prendrait le pouvoir, si on voulait bien le lui confier. Le 22, une visite fui faite à M. Cavaignac^ pour conférer sur ce sujet» par MM* Ducouz, Latrade et Laodrin.

Le 23, les négociations se poursuivirent au sein de l'As* semblée, et les parlisans du général se rendirent luônie auprès de la Commission pour exiger sa retraite immédiate* On se battait dans Paris, le sang coulait à flots, et quelques ambitieux ne songeaient qu'à monter au pouvoir. L'intrigue se continua pendant toutes les longueurs d'une nuit d'an* goisses pour la France. Le matin du le canon grondait, la iusillade produisait un bruit déchirant : soldats, gardes nationaux, prolétaires, s'entre-égorgeaient; et, dans une saile du palais de l'Assemblée nationale , quelques hommes i>e laisaicuL une misérable guerre de portefenilles.

Vers huit heures et demie, M. Sènard se relira dans son cabinet particulier, où le suivit le général Cavaignac. De quoi s'occupaient ces deux hommes , dont Tun était prési* dent de l'Assemblée nationale, l'autre commandant générai de toutes les forces mililaiies? S*entrelenaient-ils de la nécessité de Faire cesser la lu Ile? Non, ils ne parlaient pas du combaL Leur conversation portait uniquement sur les conditions du nouveau pouvoir et sur les combinaisons parle-* mentaires qui paraissaient les plus proposables. M. Pagnerre, entrant inopinément dans le cabinet, M. Séutinl lai demanda son opinion sur la question qui s'agitait. M. Pagnerre répondit que la Commission exécutive ne pouvait se retirer dans un pareil moment* H* Sénard insista, et M. Pagnerre

330 tSS HOMMES DE 1848

maintint sa première déclaratioD. ^ Voyez, messienri, dit

mielleusement M. Cavaip;nac, vous connaissez mieux i'opi- Dion publique ; moi» je ne la connais pas.

M. Garnier-Pagès surviot, et M« Seoard s'adressa à lui s — - Mais vous, lui dit-il, vous êtes nécessairement de toutes les combinaisons. Triste vérité, car M. GaniiiM -Pages avait été lo même jour ministre de la régenre et r.niiistre d'un gouvernemeat républicain. M. Garnier-i^agès résista, comme M. Pagnerre » et répondit qu'il fallait d'abord en finir ftvec l'insurrection (1).

MiM. (iarnier-I^agès, Pagnerrc et les autres n'avaient ni plus de désint(^ressemenl, ni plus de patrioiisme, mais ils voulaient avant tout se maintenir au pouvoir, commet. Gavaignac voulait avant tout s'y élever. De là les deux plans auxquels nous avons fait allusion. La Gororoissîon exécutive voulait prévenir les développements de l'insurrection, parce que c'élait la condition de son maintien au pouvoir; M. le général Cavaignac laissait systématiquement l'insurrection se développer» parce qu'il se réservait d'apparattre au derniermoment comme un sauveur, et de devenir ainsi l'homme de la situation. Des deux côtés même insouciance égoïste du sang versé et des malheurs de la patrie : on le vit l)ien dans la mémorable discussion du 25 novembre. Ki M* Garnier-Pagès, ni M. Pagnerrej ni If. Bartbélemy-Saint^ Hilaire, ni aucun autre, n'eut souci d'appuyer la proposition d'amnistie généreusement mise en avant par M. Ledru- Hoilin comme la seule issue qui pût rendre quelque dignité & ces débats»

M. Cavaignac avait préparé de loin son plan, et il en avait poursuivi l'exécution avec une triste fixité. Aniéiieu-

(1) Ch. Î^OBiN, Histoire de la révolution de 18/i8. Pour les détails, Noii la noie lue a l'Assemblée iKiiionale par M. Barlhelcuiy Sainl-llilaire el la discussion qui s'engagea à ce sujet, dans la séance du 25 novembre (Voir à l'Appendice la note D.)

LB OifliRàL CA¥AieilAG

rement, en prévision des événements, il avait rera l'ordre d'augmenter Teifectif de la garnison, de grouper des forces imposantes autour do la capitaie, et de prévenir Farmée des Alpes d'avoir h so tenir prête à marcher sur Paris. On apprit plus tard que, loin de suivre les Instructions du gou* vernement, il avait éloigné plusieurs régiments de Paris, quelques jours avant le 23 juin (1),

Le 23 juin» on avait donné Tordre au giénéral Cavaignac d'envoyer des troupes au Panthéon, premier readez-voua désigné des insurgés. Gel ordi e ne lut pas exécuté (2).

(1) Le 14 juin le 55* de ligne était parti pour Laon, le 15 le 21* pour Orléans, le 18 le 43* pour Soissons, le 25* fut envoyé pour Fontainebleau*

(2) M. Ârago àépM devant la eommiuioii d'enquête : u Je u savais qu'un rende>-?ous avait été donné pour le lendemain k « six heures du matin. Dans la nuit du 22 au 23, h trois heures « du matin, sur un rapport de la préfecture de police, l'ordre fut « envoyé au général Gavaignac de faire trouver un régiment d'in- « fanierle et deux escadrons à six heures du matin sur la place de m i'Ëitrapade» Cei ordre ne fut pas exécuté, La démonstration qui « avait eu Heu chez M. Marie, nous avait inquiétés. Ordre avait été « donné le 22 au ministre de l'Intérieur et au préfet de police « d'arrêter cinquante-sept délégués des ateliers nationaux dont « Pujol faisait partie. On nous a dit qu'on n'avait pas trouvé leurs u adresses. Ces hommes se sont précisément retrouvés aux harritt cades dont ils étaient les chefs. » M. Kecurt, ministre de l'Intérieur et le préfet de police M. Trouvé-Chauvel étaient de la combinaison Cavaignac , Marnisi et Senart. — M. Garnier- Pag^s dit : a Nous étions bien convaincus qu'il y avait au moins « 20,000 liuînmes casernés dans Paris. Nos ordres h ce sujet « élaienl loi mels, cl il avait môuie était convenu que l'on appelce leraii *:2(),UUU hommes de l'armée dos Alpes, dans les environs tt de Paris. Nous donnâmes l'ordre d'nrrtHer les délégués. Nous M donnâmes l'ordre au général Cavaignac d'envoyer des troupes au « Panthéon. Aucun de ce^ ordres ne fut exécuté, m — M. de Lamartine confirme les ordres donnés d'» nvironner Paris de tionpes nombreuses et il dit : « J'ai obsédé 1'^ général Cavaignac de mes tt observations h cet égard. m — « Pour les événements de juin, dit • M. Ledru-Uoiliûy on a dit que la Commission exécutive avait été

Noûs avons raconté, dans notre chapitre sur M. Ledru- Rollin, par quelle conduile inqualifiable, dans la journée du 23, et dans ia nuit du 23 au 2/i, M. le général Gavaignac s'était abstenu systématiquement de prendre aucune mesure» et s*était absenté, laissant M. Ledru-Roiiinet laGom-< mission exécutive exposés aux accusations de trahison.

M. Gavaignac dit plus tard, pour se jusliûeri qu'il s'était rendu sur le théâtre de Tinsurrectiott, et il prononça cette parole: «Je n'étais encore que ministre de la Guerre,

« j'étais bien libre de me faire tuer, si boa me sem-

H b!ail. »

On a voulu voir dans cette parole nous ne savons quelle magnanimité ; tout au plus attesterait-elle le trouble, et sans doute le remords, qui agitaient à ce moment Pâme de

M. Cavaignac.

Mais non, un niiiiislre de la guerre n'a pas le droit de s'exposer gratuitement et de se faire tuer ; il doit rester au siège du gouvernement, prendre les mesures et donner les ordres que requièrent les circonstances ; toute autre con<> duile est une forfailure et une trahison.

La persistance des relus de lu Commission exécutive décida les impatients à changer leurs batteries. Ils en appelèrent à l'Assemblée nationale, après s'être distribué les rôles de la comédie qu'ils se préparaient de jouer. Sans se soucier de leurs antécédents, les boajnies du National recoururent à ce qu'ils avaient flétri daas M. de Poligaac et dans M. Gasimir Périen

Ge fut M. Pascal Duprat, un ancien rédacteur des journaux démocratiques, qui, quelques jours après le 24 février, dans le Peuple constituant, engageait les travailleurs à ne

« imprévoyaote ^ je repousse ce reproche, ei je déclare que toute • « les mesures avaient été prises^ Nm ordres étaient formels^ mais « ils n'ont pas été exécutés, o

LE GÉAÉRÀL CAVAIGNAG dki

pas se dessaisir de ieurs armes (1), ce fut M. Pascal Duprat qui prit la triste inUiâtive de présenter la proposition ainsi conçue : a Paris est en état de sîége; tous les pouvoirs « sont coDceotrés entre les mains du général Gavaignac. »

M. Larabit protesta courageusement contre l'état de'siége et la dictalure ; sa voix iuL couverte par les exclamations ; pendant plusieurs minutes il se cramponna à la tribune, mais il dut céder à la fin, et ua membre, que le Momteur ne nomme pas, lui adressa cette indécente apostrophe : Il Vous faites perdre un temps précieux à T Assemblée. »

MM. Germain Sarrut, Nachct, Lagrange, Buvignier, joignirent leur protestation à celle de M. Larabit (2).

Mais M. Bastide (S), prévoyant les dangers de toute discussion, vint supplier, au nom de la patrie, l'Assemblée de mettre un terme à ses délibérations : « Dans une heure « peut-être, dit-il, l'Hôtel- de- Ville sera pris. On l'annonce c( à rinstant même. »

(1) (Voir à l'Appendice la note E.)

(2) Le voie pour la mise ( n ptai de siège eut lieu par assis et levés, sans coiisialaiiuii des nonib des volants. Seulement après la séance ceux qui avaient volé contre cette nu ^^ure inscrivirent leurs noms au bas d'une déclaration, qui devait rester comme pièce historique, mais qu'on était convenu de ne pas publier, dans la crainte de prêter uùe force morale à rénieule. Cependant ce document fut inséré dans les jimmaiix du lendemain; celte indiscrétion |):ii iit assez grave a quelques-uns de ces représentants pour moLiver ùiie protestation contre celte publicité diuiiu l- nialt^ré eux et qui , dans le moment où elle avait lieu pouvait prêter à de fausses interpr/'tation,

(3) M. Bastide, ialelligence médiocrCi esprit étroit, fut l'àme damnée de la réaction faite au nom de la République, par la coterie du National, il vota avec la droite pour toutes les mesures répressives et contre toutes les propositions libérales ou clémentes. Hinislre des AITaires étrangères sous la Gommission exécutÎTe, et la dictature de Gavaignac, il sacrifia constamment la cause des nalionalitês et fut le premier inspirateur de l'expédition contre la République romaine.

L£S HOMM£â D£ 1848

Gela Be passait à dix heures da matiD, et à neuf hevres M. Reourt, miaistre de riotérieur, avait adressé dans les

départements la dépêche télégraphiquesuivanie : « La f^arde n iQobilet la troupe de ligne, la garde républicaine, out lait a Goorageusement leur devoir: elles sont nuUtmsessur tous « les points, n

Pendant qu'on jetait ralarme dans TAssemblée, on donuaii aux depai temenis uue enlièic sécurité.

Les flétrissures de i'liisioire ne sauraient être trop sévères pour les iadigaes auteurs de ces indigoes manœuvres,

La Gommission executive ne voulant pas être destituée, envoya sa dcniission, eL le rh^iKt du sabre fut inauguré.

Alors tout ciiangea d'aspect. La répression fut poussée avec une violence inouïe. Une demi-heure après le vote de l'Assemblée, entraînant la chute de la Gommission exéculive, une dépêche télégraphique partait du ministère de la guerre pour ordonner aux trois commissaires généraux de la Seine- Inférieure, de la 2*^ et 3'' divisiuiis militaires, de diriger sur Paris toute l'infanterie jdisponible. Le dictateur Gavaigoac réparait Toubli du ministre de la guerre Gavaignac (l}.

Le premier usage que fit M. Gavaignao de la diotature et de l'état de siège, lut de suspendre la Presse et de faire emprisonner M. Éraile de Girardin, qui avait osé dénon" cer l'odieuse préméditation. Plusieurs autres journaux furent également supprimés (1). Il importait que la vérité ne pût pas se faire jour sur la conduite de M. Gavaignac.

(1) Gs. ROBUI, Histoire de la Révolution de 184g.

(i) IL de Giiardin fut arrêté le juin, il resta au secret jusqu'au 7 jmliet et fut relâché le 9. La Presse put reparaître seulement le 6 août* Voici la réponse que fil le général Oavaigaac k une lettre dans laquelle M, de Girardin lui demandait les motifs de son arreslaiion :

« Gitoyen, les ordres qui vous cm aitc ini aujourd'hui n'attei- « gncnt pas peut-être votre pensée; la justice seule en peut « décider; mais ils atteignent certainement vos imprudeniês publi*

Devant la commission d'enquête, il ne put s'empêcher de se trahir lui-même en déclarant « avant tout, qu'il ne a paraisiait pas devant la eomniMsion poar se jaatifier, lors « méiue que cela pourrait paraître Dôcessidre par suite dQ

« certaines dépositions :1a dignité des fonctions dont il était « revêtu ne lui permettait pas d'accepter le débat sur ce «terrain. »

Mais M» le président do la eommission s'emprem de lui faire observer que les impressions dont il se préoccupait

ne résultaient nullement des témoignages reçus. L'objet de Tenquêle, en effet, n'était nullement de faire surgir la vérité; elle était uniquement dirigée contre MM. Gaussidière, Louis Blanc» Ledra-RoUin, dont on voulait faire les com<plices de l'Iusurrection, et ou étouffa les dépositions des

«t cations; elles perdraient la République» la Dation» la société eu*

« ropéenne tout entière.

« La coaliaQce de rÀssembléc m*a chargé d'une responsabilité t que je veux justifier. A la hauteur où ces scènes cruelles m'ont (I placé, oU je ne désirais pas m'élever, où je ne désire pas rester» « les passions ne peuvent atteindre. Rassurez-vous donc, vous « n'avez rien !i craindre de moi. Je vous laisse apprécier ce que « la justice du pays pourra vous devoir. »

En réariié In justice ne fui pas saisie et M. de Girardin fut seulement interroge par M. le capitaine Plée. Le Moniteur dans son numéro du 20 juin publia une curieuse note, sur l'arrestation de M. (le Girardin ; « Quelques journaux ont annoncé que M. Emile « de Girardin avait été ru iri.'", et que les scellés avaient été ap- « posés sur les presses de sou journal. Le fait est vrai, mais il faut H ajouter que dix autres journaux ont également cessé de paraître a et que leurs presses ont aussi éié mises temporairement sous « scellés. Les jouinmix ainsi frappés sans acception d'opinions, u parce que leur rédaction était de nature a prolonger la lutte qui H a ensanglanté la capitale, sont : la Rêvobilion, la vraie Répu» « hlique^ VOrganisaiion du travail, lA^sanihlcc naiioiiale, le tt Napoléon républicain^ le Journal de la Canaille, le Lampion^ (( la Liberté^ le Père Duchesne ci le Pilori, » Du moment où M. de Girardin était en aussi nombreuse compagnie, il avait assurément tort de se plaindre.

3àh LES HOM&i£S ISilS

membres de la Commission exécntive, qui accusaient formellement M. Cavaigoac. Pour empêcher M. Ledru-Rollin de parler, on éteignit les feux dirigés contre lui : c'est alors que M. Gavaigoac Ini donna celle fameuse poignée de main, véritable baiser de Judas, que M. Ledru*Rollin eut dû repousser avec indignation et qu'il eut la faiblesse d'accepter.

Le dcbatuefuL soulevé qucle2:'i iiovembrc, |)(ir MM. Jinrthélemy-SainL-Hilaire et Gurnier-Pagès; mais l'Assemblée, dont la majorité avait joué un rOle dans cette intrigue, justifia complètement le général en proclamant qu'il avait bien mérité de la pairie.

A la suite de ce vote, madame Émile de Girard in publia dans la Presse quelques strophes indignées qui sont une des plus belles inspirations de la muse françaiseï et qui s'atta-. cberont à travers les âges à la mémoire de M. Gavaignac» pour la vouer à l'exécration :

£b bien 1 moi, devant Dieu» devant Dieu je i*accuse: Je ne suis qu'une femme, une folle, une muse Mais mon cœur tout français d'horreur s^est révolté ; Je sens parler en moi l'esprit de vérité ; Une fièvre de feu me tourmente et m'inspire.... J'entends dans mon sommeil les mères le maudire, ht malgré Thuruble arrêt, par ses flatteurs rendus, Je vois tomber sur lui tout le sang répandu

Je vous dis. Je vous dis que la Justice est lente ; Que lui seul est l'auteur de la lutte sanglante; Que du sang des Français il s'Inquiète peu ;

Que notre mort à tous n'est qu'un coup dans son jeu!... Je crie avec mon cœur... Oh l vous pouvez me croire: Je hais tous les partis, je traite avec Phistoire, Je n'aime que ia France et j'ai su le prouver... Je lui pardonnerais s'il pouvait la sauver!... Mais je vous dis encor que cet bomme est coupable 1 Et que son propre aveu le condamne et l'accable. PencUmt que nos amis tombaient., que faisalt-ii?

LE GÉNI^RAL GArAIGIlAC 345

Partout le sang coulait en fleuves, en cascades^ jQsqu*au front des maisons montaient les barricades»

Dans un cercle de feu la cité s'enfermait, La mort veillait partout 1... lui dormait!... Il dormaitl Honneur au défenseur du peuple et de la ville I Vivo TEndy mioQ de la guerre civile I

Quoi! le sommeil des camps est l'orgueil des héros...

Desliéros ?... il se peut, mais non pas des bourreaux I

Napoléon dormait la veille d'une affaire...

Bien, c'était du courage, et la guerre est la guerre ;

Mais rfimpereur avait choisi son ennemi ;

Dans la guerre civile il n'aurait point dormi.

Vous dormiez» général* Hélas I nous, pauvres femmes»

Qui n^ayions pas les camps pour retremper nos ftmes»

Pendant les longues nuits de ces affreux combats»

Nous priions, général, et nous ne dormions pas...

Fi donc ! par ce sommeil votre gloire est comblée ;

Vous avez obtenu de la grave Assemblée,

Avec des mots heureux, des sourires charmants»

Pour ce noble sommeil des applaudissements... •

O vous I qui lui devez une mort magnanime ;

Toi, pontife divin, sa plus belle victime,

Et toi, posthume enfant, qui naîtras pour le deuil,

Toi, précoce orphelin, bercé sui" un cercueil.

Frères dépareillés, jeunes filles tremblantes,

Qui n'avez pour trésor que des palmes sanglantes»

Vous tous qui Tâccusez au tribunal de Dieu»

Vous qu'il a séparés par l'éternel adieu :

Vous» épouses» vous» sœurs» vous» mères éplorées»

Cœurs brisés» flancs meurtris» entrantes déchirées»

Qui n^vez plus pour fils que de froids ossements»

Avez-vous entendu ces applaudissements?

Le 25 juin» le général Gavaîgnac adressait aux insurgés une proclamation dans laquelle il disait •

(f OavrierA, et tous tons qui tenex encore les armes

(( levées contre la Répu!)lique, une dernière fois, au nom « de tout ce qu'il y a de respectable, de saiot^ de sacré « pour les hommeâ, déposez vos armes! L'Assemblée naa tionale, la natioa tout' entière yous le demandent. On

« vous DIT QUE DE CRUELLES VENGLA^CKS VOLS ATTEXDErvT : a CE SONT vos ENNEMIS, LES NÔTRES QUI PARLENT AINSI. On

« vous dit que vous seres sacriûés de sang-froid t Venez à « nous, venez, comme des frères repentants et soumis à la « loi, et les bras de la Répubique sont tout prêts à vous

(( recevoir. »

Le 26 juin, on lisait dans une autre proclaoïalion dii général Cavaigoac, adressée à la garde nationale et àrarmée ; <t Ce matin, l'émotion de la lutte était légitime, inévi- •

« table. Maintenant, soyez aussi p^rands dans le calme que (( vous venez de Tôtre dans le combat. Dans Paris, Je vois « des vainqueurs, des vaincus. Qub hon mov bsstë maudit a SI JE coNSËHTAis A T VOIR DES vicTiHBsl Lajvxtice sura

(( son cours; qu'elle agisse, c est votre pensée, c'est la (( mienne... )>

Cette fausse magnanimité ne doit (MHOt en imposer à rhistoire,

cf Les bras de la République sont tous prêts à Vous re- « ccvoir, » avait dit le général Gavaîgnac quand il désespérait de la victoire. Mais le 26, alors que le succès était certain, il repoussa les propositions d'une soumission ho* norable ^es insurgés, appuyées par les rjeprésentants La* rabit, Galy, Gazalal et Druet-Desvaux, qui, après la mort de Tarchevêque s étaient réfugiés parmi les insurgés,

La déclaration suivante, approuvée par les comiiattadts du faubourg Saint-Antoine fut remise à MM. Senard et CavaigiKiG : ii Nous ne désirons pas Teffusion du sang de c( nos fœres; nous avons toujours combattu pour ia Répu- « blique démocratique» Si nous tdliéronii ne |^ poulpe

Ll GÉNÉRAL GAVAIGUifAG

« suivre le progrès de la sanglante révolution qui s'opère, a nous désirons aussi conserver notre titre de citoyens en (c consacrant tous nos droits et tous nos devoirs de ci- <i toyens français, n

Les trois représentants Avaient joint à l'adresse cette apostille : « Les vœux ci-dessus sont si justes et si con- (c formes à nos vœux à tous que nous y adhérons complé- « lement^ et nons pensons que personne n^y verra percer « un acte de faiblesse. )>

Il dépendail du général Cavaignac, et de M. Sénard de mettre immédiatement un terme à Tinsurrection et de clore ces journées néfastes.

Yoiei quels forent les termes de la répOiise de M. GaVaignac : « Si vous voulez vraiment conserver le titre et les « droits et remplir les devoirs de citoyens français^ dé- « truises à i'instant les bacricades en présence desquelles (( nous ne pourrions voir en vous que des insurgés» Faîtes « donc cesser toute résistance, soumettez-vous et rentrez « en enfants un moment égarés dans le sein de celte lléa publique démocratique que TAssemblée nationale a la a mission de fondefi et qu'à tout prix elle saura faire reste t)ecte!*. H

11 fut ajouté verbalement à celte ré|3onse que l'on don- . nait aux insurgés jusqu'à dix heures du matin pour se rendre sans isonditions^ Dans rintervalle, deux nouvelles tentativesi furent faites

auprès de l'Assemblée iialionale el du général pour obtenir une amnistie : mais MM» Sénard et Cavaignac considéré* rent cette demande comme une insulte. Le chef du pouvoir exécutif déclara qu'il ne pouvait entendre qu'un seul mot : soumission absolue.

A dix heures, la reddition n éuuit pas opérée, Taltaque commença, dirigée par le général Perrot, assisté de Ai. Re-

Mrt| qui BlitfaiUa te fiiuboMt^ Almi lee pariemeataiM

d^S LBS HOMli£S DE 18^8

de la nuit s'élancèrent sur la première barricade et firent comprendre au péril de leur vie que les insurgés se rendaieot à discrétion.

n Venez à nous, avait dit le général aox insurgés, les « bras de la République sont tout prêts à vous recevoir. » Et nous avons dit comment pendaiU plusieurs jours on fa« silla les prisonniers!

Après tout , les actes atroces qui accompagnèrent et qui suivirent immédiatement la lutte peuvent se comprendre, sinon s'excuser.

vMais ce qu'il y eut de vraiment a! oinioable , eL ce qui fait que le nom de M. Cavaignac, suivant sa propre impré* cation, doit rester à jamais maudit, ce sont les répressions implacables et arbitraires qui suivirent.

Le cours de la justice, malgré la déclaralion solennelle de M. Cavaignac, fut interrompu pour les prisonniers de |uin« Les uns furent déportés sans Jugement; les autres, souçtraits aux juges ordinaires, furent renvoyés devant des conseils de guerre, oii siégeaient ceux-là môme qui étaient leurs adversaires de la veille, et qui dans les premiers iDomeuts s'étaient livrés contre eux à de si atroces représailles. Malgré sa promesse solennelle, M. le général Cavaignac fît bien réellement des victimes des vaincus de juin. Il n'y a pas dans l'histoire d'autre exemple d'une réaction aussi odieuse, aussi prolongée, aussi froidement cruelle, dirigée avec un mépris aussi complet des règles les plus élémentaires de rbumanité et de la justice.

M. Bastide, le coniplice de M. Cavaignac , dans celte œuvre d'arbitraire et de sang, a publié une narration dans laquelle il nous montre M. Cavaignac pleurant avec sa mère au lendemain des journées de juin. M. Bastide serait intervenu, suppliant M. Cavaignac de prendre la dictature et de proclamer l'aninisiie. «L'Assemblée, aurait-il dit, « va vouloir proscrire en masse. Tout ce qui s'est mêlé de

LK GétféRAL CAVAtGNAG 3^9

a près ou de loin à la révolte va former un parti irrécona ciliabie, ce sera là une menace incessanle de guerre civile. « La réaction commence. Aujourd'hui, eHe frappe les in-

« surgés, demain elle viendra jnsqu*h nous. »

<( Ce serait un coup d'État, » aurait répon ju M. Gavaignac. « Il y a un souverain iégitimef TAssemblée. Si elle « veut amnistier, elle fera bien ; mais ce n'est pas à moi à

(( choisir les couijables. Il faut donner F excm pin de la léga^ « lité : ce qu'il faut aujourd'hui, ce n'esl pas de Taudace, « mais du respect des lois ; on ne fonde pas la liberté avec a des mœurs despotiques. »'

M. Bastide dit que : « s'il ne fut pas convaincu, il fat « forcé au silence et à l'admiration devant cet homme oui

a se révélait à lui avec une grandeur de caractère que n nous ne croyons guère possible que chez les héros de « Plotarque. »

Certes, il est impossible de travestir les faits avec plus d'impudence, et les plats courtisans de Tibère et de Néron n'insultaient pas la vérité avec une plus odieuse bassesse.

M. Cavaignac, ce héros de Plutarque, ne voulait pas prendre la dictature pour amnistier les vaincus, mais il n'hésitait pas à la prendre pour les déporter en . masse et sans jugement, pour les livrer aux conseils de guerre, pour supprimer les journaux démocratiques» pour mettre la main sur toutes les libertés, sur tous les droits consacrés par trois révolutions.

M. Bastide voudrait rejeter sur l'Assemblée la responsabilité des odieuses mesures; mais Thistoire dira que l'As* semblée agit seulement sur l'initiative de M. Cavaignac ; et rhistoîre dira que M. Cavaignac, ce Tartuffe de la légalilé et (iu respect des lois, dont Laurent Bastide serre devant k public lahaire avec la discipiinet — l'histoire dira que M. Cavaignac, non-senlement fit proposer par ses ministres une loi restrictive de la liberté de la presse, mais que cette

850 LES HOMM£S DE ibk^

loi étant votée il dédaigna de rappliquer, et suspendit en»

core des journaux en verUi de son autorité dictatoriale, afin de bien constater qu'il était au-dessus des lois et au-dessus de r Assemblée*

La persistance de M» le général Ga?aignao à réclamer le maintien de Télal de siège, les manœuvres sans pudeur qu'il ne craignit pas d'employer pour arriver à la Présidence, ses avances aux partis les plus hostiles à la République pour se procurer leur appui, la remiae du pouvoir aux mains de MM. Dnfaure et Vivien, ce qui était rétrograder en deçà de M. Odilou Barrol, en deçà non pas seulement du 24 février, mais même du 23 lévrier, les négociations avec le pape pour se concilier le clergé»

suffisent à nous édifier sur le désintéressement , sur la grandeur de caractère de M. Gavaigaac, et sur la sincérité de ses sentiments républicains.

M. Gavaignac écrivait à M. Marrast, maire de Paris, Id 1** juillet : « La patrie a été sauvée par la pensée républi- <( caioe, qui animait tous les citoyens qut se présentaient ^ w en face de l'émeute. Cette pensée persévérante assure le a salut du pays. » Dérision ! profanation !

Le 26 juin, au moment d'engager la lutte terrible, M. Guinard, colonel de la garde nationale, adressait à M. Gavaignac cette adjuration solennelle : a Qu'allons-nous n faire? que nous ordonnes->tu 7 qu'exiges-tu de nous? le « sais«ttt bien toi-même? Nous allons tirer sur le peuple tt avec qui nous avons combattu toujours 1 Peux-tu me t( jurer du moins, me jurer devant Dieu, sur la mémoire <( de ton père et de ton frère, que nous allons mourir ou « vaincre pour la Bépublique?...» — «En peux-tu douter? lui répondit Gavaignac. d S'il, en pouvait être autrement, tt crois-tu que je consentirais h commander une aussi ter- « rible guerre^ à laisser sur mou nom tant de sang ? » Dérision 1 profanation I

Daos une des biographies du général Garaigoac» diatri^ buées à profasion sur les fonda de r&tat pour «onteDir aa candidature à la présidence de la République, on racontait

qu'eu 1832, M. Cavaignacqui n'était encore que capitaine, répondait à ces questions qui lui étaient adressées par son colonel : a Si le régiment avait à se battre contre les oar« «listes, Yons battries-yons ! Oui. S'il avait h se « battre contre les républicains, vous battries^vous! (( Non. )j Et que pour punir cette noble franchise on l'avait envoyé en Afrique. Dérision! profanation I

La République, invoquée par M. Oavaignac comme l'enseigne de son ambition, repousse de son sein cet homme qui jamais à aucune époque, ni par ses sentiments ni par ses actes, n'a mérité de pouvoir se recommander d'elle.

La République, glorieusement inaugurée le 24 février, est morte le 24 juin» égorgée et violée par Mt Gavaignac. Elle est morte, noyée dans le sang du peuple. La diotalure militaire de M, Gavaignac ne peut pas plus passer pour une manifestation du gouvernement républicain que la dictature présidentielle du prince Louis-NapoléoUi prélude de TEmpire.

La dictature de M. Gavaignac fut la néG;ation de tous les principes proclamés en 18/j8. Le premier acte de la révolution de Février avait été de protester contre Tapplication de l'armée à la compression des troubles civils (!). Le premier acte des hommes de juin fut'de déchirer cette pro<

(1) Voici le teite de oe remarqaable doeament, publié bous forme de mamfeste du comité éleciof al démociatiqne et mèto des signatures de MM. Ouiuard, L Blanc, David (d'Angers), Martin (de Strasbourg), FéUs Pjrai, Durand Saint-Amand, Ricuat, GouDCHADD, Bastide, Victor Masson:

« Gimbien n'est pas douloureux pour des booimes d'honneur « cette alternative de manquer aux lois de la dîscipUne ou de 9 tuer des concitoyens! La ville de la science, de l'industrie, de « la civilisation, Paris enfin, ne saurait être le champ de bataille

testation ; la révolulion de Février avait proclamé le droit aa travail ; le signal de la compression de juin fut l'abolîtioa des concessions apparentés faites aux travailleurs et la radiation définitive de la constitution du droit au travail. La

révolution de Février avait proclamé la liberté de la presse et le droit de réunion, elle avaitaboli les lois de septembre, supprimé le cautionnement, proclamé que les clubs étaient pour la République un besoin, pour les citoyens un droit ;

l'œuvre des honiines de juuj fui de supprimer arbitraireincol et au mépris des lois les journax démocratiques nés

« rêvé par le courage des soldats français. Leur atlitude Ta prouvé « et elle condamne le rôle qu'on leur impose.

« D'un autre côté la garde nationale s*est énergiquement pro- « noDcée comme elle le devait en faveur du mouvement réformiste ; « il est certain que le résultai obtenu auraii été atteint sans effu* « sien de sang, s'il n'y avait eu de la part du minisière provoca- « lion directe, provocation résultant d'un bruial étalage de troupes.

a Donc les membres du comité électoral démocratique présen - « tent k la signature de tous les citoyens la pétition suivante : »

« Considérant :

« Que l'applicaticui de Varmée à la compression des troubles « civils est attentatoire à la dignité d'un peuple libre et k la roo- « ralité de Tarmée elle-même ;

« Qu'il y a là renversement de Tordre véritable et négation périt manente dala liberté;.

tt Que le recours k la force seule est un crime contre le droit;

« Qu'il est injuste et barbare de forcer des hommes de cœur k « choisir entre les devoirs du militaire et du citoyen ;

« Que la garde nationale a été instituée précisément pour « garantir le repos de la cité et sauvegarder la liberté de la nation ;

H Qu'à elle seule il appartient de distinguer une révolulion « d*one émeute;

« Les citoyens soussignés demandent que le peuple entier soit « dans la garde nationale.

«I Ils demandent que la garde municipale soit dissoute. .

« Ils demandent qu'il soit décidé législativement qu'à l'avenir M l'année ne pourra plus être employée à la compression de trou- « bles civils. »

LB GÉNÉRAL CATAIGSfAC 353

au souille de la Révolution, de faire revivre et de forilfier les anciennes lois de la monarchie contre la presse, de rélablir le caulloonenient, de réglementer et de supimmer les clubs.

Ëa quoi donc le général Cavaignac qui a élouilé dans le sang les revendications sociales du peuple et qui a porlé la maîn sur loules les libertés aurait-il pu bien mériter de la

République?

La mémoire de son frère pouvait seule le rattacher à la tradition républicaine, et il a répudié lui-même celle mé*moire en se séparant de tous les anciens amis de Godefroy et en dirigeant contre eux la proscription pour se rapprocher des hommes que son frère avait passé toute sa vie à combattre.

Ce rùie politique de M. Cavaignac est bien caractérisé par M. Delescluze, un des anciens amis de Godefroy, l*ami

fidèle de Ledru-Rollin, le courageux rédacteur de la Bé' volution démocratique et sociale. Dans le récit iiUéressaut de ses souvenirs de transporlaiîon publiés en feuilleton dans le Réveil sous le litre : de Paris à Ca y mue, M« Delescluze, dit en parlant de Belle-Isle, la forteresse politique dans laquelle élaient renfermés sous la République les prisonniers républicains :

« C\'st jo crois, le seul uiominîent que doive la France au (( règne néfaste de M. Cavaignac. Misérable ioslrumcnldes « partis conlre*révolutionnaire8, le frère de notre Gode* <c froy ne pouvait laisser un symbole plus significatif de sa « dictature. Nouveau Sylîa, il aura, le premier en France, « mérilé de croiîser dans ses armes l'épée sanglanle qui (( s'abaissa sur des prisonniers et des blessés avec la clé du « geôlier et les lableltas du prosri ipteur. C'est Ih que par « ses ordres, fTprès juin 18^i8, fui ent tlii igés les citoyens « qui n'avaicut pu lrouv.4' place sur les poutons cl qu'il

d6& LBS HOUHES DK 1868

« désespérait défaire condamuer par les conseils de guerre, a comme s'il avait eu k craindre l'impartialité ou la mana Buétnde de ses caporaux. Si le dernier des criminels» « l'homme le plus notoirement coupable, le plus indigne « d'excuse était frappé sans jugement, ( ondarané sans ôire « entendu, jugé sur des notes de police ou des dénoncialions a anonymes» il n'y aurait qu'une voix pour invoquer les « principes élémentaires de toute justice. Cependant tout « cela s'est fait, en 1848, non pas pour un individu, mais « pour des milliers d'hommes ; cela s'est fait par des hom« « mes qui se disaient républicains» mais qui voulaient avant tt tout le pouvoir. Je ne sais si lorsque plus tard ils ont vu, « en 1851, tourner contre eux les armes qu'ils avaient ior- « gées eux-mêmes, un remords tardif est venu éveiller leur (( conscience. »

Le 2 décembre 1851, le prince Louis-Napoléon renversa la République pour élever son pouvoir sur ses ruines : le prince Louis-Napoléon du moins n'essaya pas de faire partager à l'idée républicaine la solidarité de ses violences et de ses proscriptions, ni de son despotisme, tandis que M. Gavaignac par la persistance avec laquelle il a ])rétendu placer ses actes sous l'invocation de la République déshonorerait l'idée républicaine , si nous ne le repoussions pas énergi** quement de nos rangs.

Non, entre M. Gavaignac et la démocratie, entre M, Ga> vaignac et la liberté, entre M. Gavaignac et la République, il ne saurait rien y avoir de commun (i) !

(1) Dans la discussion sur la révision de la constitutioD, le 14 juillet 18M, le général Gavaignac lit sa profession de foi poli* tique en disant que tout gouvernement qui permettrait qu'on discute son principe était un gouvernement perdu. — > « Hais la Ré- « publique! » interrompit M* Michel (de Bourges) qui monta ensuite k la tribune pour faire cetie remarquable déclaration: n L'honorable général qui parlait hier k cette tribune pour la « République faisait du droit antique et du droit des monaicfaieSi

LB GiïïÈt(AL CAYAIGHAG

a II prétendait que notre principe était coniinoniis si nous le lais- « sions discuter : c*esl le langage monarchi(iue, c'est riilsioiie de « nos trente dernières années. J'ai la^ messieurs, sous l:i main « les monuments de votre intolérance ; \ous avez tous, dans des « circonstances diverses, soutenu la môme maxime que jamais un M gouvernement ne peut se laisser discuter. Tous, comme cela a a eu lieu dans tous les temps et dans tous les pays, et dans les « républiques antiques, il faut le reconnaître aussi, tous, vous « n'avez pas eu foi (hn^ voire principe; vous n'y avez pas cru; u vous n'avez pas permis qu'on le discutât. Nous, républicains « d'aujourd'hui, de notre temps, de noire société, nous voulons « qu'on nous discute. Nous provoquons, nous si faibles, nous si « peu habiles, nous si peu hommes d'État, nous permettons, nous « sollicitons qu'on nous discute; nous avons la prétention d'être ft la raison mémo... Prenez-y garde, si nous ne sommes pas dis- « cutables, nous ne sommes pas vrais. Nous sommes, nous, les « enfants du doute, nous ne pouvons pas nier notre mèro, le librett examen ; c'est la source d^où nous venons et à laquelle nous K voulons toujours remonter, »

Le 13 juin 1849 M. Cavaignac appuya l'état de siège de M. Odîlon Barrot, et il choisit cette triste occasion pour faire Vnpologîe des événements de juin et l'apologie de ses sentiments répultlicains. M. Pierre Leroux, prolestant contre la demnnde de M. Udilon liarrot, disait que la source de tous les malheurs qui allligeaient la République était dans le décret d'état de siège de juin : « De Ih « tant de ç^ûeis fournis h l'esprit humain de se récrier, et de se « récrier j;ir la violence; de là ces combats acharnés que vous « appelez aujourd'hui les combats de la démagogie, et que moi, « dans ma conscience, j'appelle le combat du droit; car, ainsi que « je le disais à PAssembiée constituante, il n'y a pas de justice « sans clémence, il n'y a pas de justice sans miséricorde, et les u victorieux qui sont violents, qui ne sont pas justes, amènent (( aisément des i e[n csailles et des représailles qui se prolongent et « qui peuvent un jour ou l'autre éclater. » — M. Cavaignac monta h la tribune pour répondre h M. Pierre Leroux : « Il a prétendu <f que nous avions été sans clémence et sans mansuétude. Je lui « rappelle que, le 28 juin, après la victoire, il y a quelqu'un, « et c^est 7noiy moi seul, qui suis inonté h cette tribune et qui ai « j)laidé pour la clémence et la mansuétude. Où éliez'vous alors « vous et vos n?ni^! Avez-vous pris la parole?.,. Vous avez dit « que nous avons vécu dans la terreur. L'fiistoire est là, elle parti lera : elle pourra dire si moi et les hommes qui m'ont secondé

356 L£8 UOMHGS DE iSiiB

« dans l'exercice du pouvoir, nous avons vécu datis la terrenr. M Voulez-vous que je vous dise \m mot enfin? vous m'inspire/, une

pr(»fo[]Lie douleur! \uus êtes des républicains de la veille, et si « j(î le disais de moi-même peut-être me conlesleriez-vous cp litre... « Mais, quandIaRépubliqueest venue, je l'ai saluée de mou resppct. « et de mon dévouement, je l'ai servie ; je ne servirais pas au Li e « chose, eulendez-vous? {Bravos et applaudissements unanimes et « prolongés). » L'oraleur indiquant du doigt le sténographe du Moniteur : « Ecrivez ce que je viens de dire, écrivez le mot a mot; M que cela reste gravé dans les annales de nos dèlibéralions. Je ne « servirai {)as autre chose. {No}Lveaux oj^plaudissements una- « nimcs.) J'ai iaii plus que servir la République, je l'ai gouvernée, »( c'est un dépôt d'honneur que j'ai conservé, non pas comme un « titre, mais comme une obligation, comme un devoir, et que je « livrerai pur et sans faiblesse au jugem» nt de la postérité. Mais « ce que je dis là, c'est uu droit que je me donne h votre égard, « et c'est pour cela que je vous dis : Vous m'inspirez une douleur « profonde. Entre vous et nous, c'est h qui sert le mieux la llépu- « blique, n'est-ce pas? Eb bien! ma douleur, c'est que vous la « servez bien maL J'espère, pour le bonheur du pays qu'elle n'est

pas destinée à périr de {De taures parts : Nonl non ! Plusieurs « voix à droite : Vive la République! Mais si dous éiions d(\siiiiés « à une pareille douleur, rappelez- vous bien que uuus eu accuse « rions vos exagérations et vos fureurs. » {^Ajjplaudissemenls una- »< nimes et redoublés),

M. Bancel protesta dignement contre ces insulics et contre celte ridicule accusation de fureur adressée à un plulosopbe, tel que Pierre Eeroux.

Mais pour savoir ce que valent les protestations et les aliirmalions de M. Gavaignac, il sullii de se reporter à celte séance du 28 ou plutôt du 27 juin invoquée par lui. M. Pierre Leroux, auquel M. Gavaignac demande avec jactance où il était et s'il a pris la parole, y prononça uu long et pathétique discours eu faveur de la clémence, écoulé avec impatience par l'Assemblée, et qui lui valut de nombreux rappels h la question et même un rappel h l'ordre. Quant à M. Gavaignac qui prélcnJ être monté lui seul h lu tribune pour plaider pour la clémence et la mansuétude, il y monia simj)leuient pour protester contre (pieUpies expressions <lu rapporteur du décret de lrans|)orlalion sans jugemont, M. Méaulle, qui semblaient donnera enieudre qu'il s'était placé dans une pensée plus extrême que la Commission. Ce rapporteur lui ayant dit qu'il avait mul compris sa pensée : a Pernieltcz, messieurs, répoudlt

ht GÉNÉRAL GAVAI6NAC

a oniphaiiquemcnl M. Cavaignac, nous faisons de l'hisloire, et « dans l'hisloire une virgule mal placée est une chose imporlanle. « Pour me résumer en di'ux mois, je repousse celle attiludc qui u n*cst pas vraie, qui n'est pas possible, que je dédaigne, l'alli- « lude d*un homme qui se serait monlré plus sévère que la pensée « de l'Assemblée, plus sévère que la ualion eniière. » Voila comment en celle eirconsiance M. Cavaignac lit appui à la clémence. Voici quel éiail le Fond de l'incident : la commission de l'Assemblée voulait la irausporlaiion en masse des détenus, M. (^avaignnc demandait que les conseils de ,f;ueire eussent "a prononcer sur tous; pour mettre d'accord ces deux opinions, on tU deux paris des insurgés, les uns destinés h la transporialion en masse sans jugement, les autres livrés aux conseils de guerre. Voilii ce que fut la cUdience, la mansuétude et la justice des vaioqueur& de juin 18^18.

L'inlerveniion de M.(';iv;iignac,dans la discussion du lo juin 1 eut pour résultat que la mise en état de siège lut volée aux cris de : Vive la Ré /nibliq^œ ! SoWix ce que dira l'iiistoire. M. O lilnu Ihi i ot !iN II (It iiiaudait pas tant, mais U dut être recouoaissaut au général Cavaignac.

La vérité est qu'enlre ces deux hommes, pas plus qu'eiiire eux et le prince Louis-Napoléon, il n'y araii aucune fiilVéreruM^ de principes, il y avait seulement une communauu d'anibitious qui devait tôt ou lard dégénérer eu uue rivalité qui allait susciter uu impla* cable antagonisme.

Quoi d'étonnant qu'an 2 décembre lepeuitl«* du f;àul)Ourg Saint- Auloine, soUicilé ii détendre la République, quelle llépubliquel par les vainqueurs de juin tmis aux auteurs de la loi du 31 mai, prtr eeiis qui l'avaient mitraillé et proscrit, unis a ceux qui l'avaient dépouillé de ses droits politiques, quoi d'éionuant (jue h» peuple, ne se soit pas ému? Pauvie peuple, exnlié et glorihé quand on a besoin de toi, toujours victime, et placé sans cesse entre les ambitions rivales qui veidenl se servir de ta force, comme la barre de fer entre l'euclume et le marieaul

W HOMHBS 1848

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