CHAPITRE XI
M. SBNARD
(( La vicloire de la réaction dans les fatales journées de « ]'uiD| écrit M. Caassidière daas ses Mémoires ^ eut pour (c résultat Pétat de siège, les commissions militaires^ la loi -
(( de transporLation, la commission d'enquêle, le désarme- « ment des ouvriers, la fermeture des clubs et la suspen- « sion des journaux populaires : en un mot, la violation de u toutes les libertés et le despotisme de la force. Bile mit à (( jour bien des caractères et fit tomber bien des masques (( hypocrites. Qui dirigea l'attaque sur la place di la Bas- (( tille contre le faubourg Saint-Antoine? M. Recurt, le « decin des faubourgs, avec l'assistance du général Perrot, « le même qui, le 2b février, commandait Paris contre eux
(( au nom du roi Louis-riiilippe. Qui avait demaiidr l'état (( de siège et la dictature ? M. Pascal Dupral, un ancien (( rédacteur des journaux démocratiques. Qui appuya l'ur- « gence du vote de la transportation 2 Bien des républi- « cains, hélas I dont nous n'avons pas le courage de citer (( les noms. A qui revient l'invention de déporter oulre- (( mer les vaincus de la guerre sociale? A M. Senard, qui « omit puisé cette mesure dam son cceur. £t pendant qu'on <( ramassait les morts au faubourg Saint- Antoine, crénelé «par les IjouleLs et la luiliaille. iM. Senard s'ccriail avec « une emphase de théâtre : Remercions Dieuy messieurs, « Oh ! que je suis heureux* Huissiers, battez le palais pour (c rassembler les représentants. Merci à Dieu ! Et M. Ga« « vaignac, le héros de juin, osa dire à la tribune : Nous (f fciisn/is de rhistoire. Quelle hisloiiel Voilà de beaux u actes et deheaux noms pour le jugement de la postérité !» L'Assemblée nationale décréta que MM. Senard et Ga-
H. SBHARD
vaignac avaitjnt bien mérité de la patrie, et ce dernier conserva la dictature sous le titre de Chef du pouvoir exé- * Ctttif, avec la faculté de choisir lui-même -ses mlDistres* Après la bataille, les vainqueurs se partagèrent les dépouilles. M. Senard, qui avait si bien secondé Tambitioa du général Gavaignac fut nommé ministre dellntérieur en remplacemenl de M. Recurt, un autre complice, qui passa ' aux Travaux publics. Le général Lamoricière accepta Phéritage du général Gavaignac au ministère de la Guerre; M. Bastide resta aux Ailaires étrangères, le porteieuiile des Finances fut donné à M* Goudohaux, qui avait contribué de toutes ses forces à provoquer l'insurrection en poussant à la dissolution immédiate des ateliers nationaux. On donna le portefeuille de la Justice à M. Marie, le seul des meoibres de la Commission exécutive qui ait favorisé les desseins du général Gavaignac, sa haine contre le peuple étant plus forte que son ambition même de rester au pouvoir. M. Trouvé-Ghauvel,quià la Préfecture de police avait secondé le coraplot par son inaction calculée passa à la préfecture de la Seine qui remplaça la mairie de Paris ; M. Dttconx devint préfet, M. Marrast fut nommé président de TAssemblée dont la majorité n'avait rien à refuser au général Gavaignac; et dans cette position il put satisfaire à Faise ses goûts fastueux en même temps qu'il inspirait le gouvernement, sans partager le fardeau de ses travaux et de ses responsabilités. On fît la part modestie à M. Pascal Duprat : on lui donna simplement une ambassade en Autriche.
Et puis ii y eut la curée de récompenses. On n^avait pas fait depuis février de promotions dans la Légion d'honneur. On rouvrit pour la circonstance ce registre honorifique. De nombreuses décorations furent distribuées à la garde nationale, à la garde mobile, à Tarniée. Parmi ces dignitaires de la guerre civile, nous voyons figurer le nom du lieutenant Cluseret du 55^ de iigne^ chef du 23* bataillon de ia
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garde mobile, qui est fait chevalier de la Légion «riionneur. M. Cluseret adepals fourni une vaillante carrière dans les rangs de la démocratie mililanle; il a comballu en Italie avec Garibaldi ; il a gagné le grade de général dans la dernière guerre d'Amérique et il est reveau à Paris mettre sa plume au service de la cause sociale : il a sans doute déposé une décoration qui doit lui rappeler de tristes souvenirs.
Plusieurs refusèrent dignement ces récompenses et pensèrent que le malheur de la patrie ne devait jamais é^e pour les citoyens une occasion de joie, ou d'honneur. Nous signalerons notamment le célèbre peintre Ary Schef • fer, élevé au grade de commaiuleur de la Léi^ion d'honneur, et qui ne voulut jias accepter celle promotion.
L'année elle-même comprit que le triste devoir qu'elle avait dû remplir dans ces événements ne pouvait être assimilé aux campagnes glorieuses contre les ennemis de la patrîi»^ et le général Changarnier fut obligé d'adresser à plusieurs colonels, qui refusaient les décorations au nom de leurs légions, une lettre dans laquelle il en appelait au principe de l'obéissance, qui est ta règle suprême de Tétat militaire.
En môme temps le général Changarnier adressait une lettre aux colonels de la garde nationale [)our les prévenir, en réponse à de nombreuses demandes, qu'aucune distribution supplémentaire de récompenses ne serait faite.
La politique du nouveau gouvernement fut tout entière à la réprcî^sion.
Son premier acte fut le décret oi vlonnanl la transportation, par mesure de sûreté général^, dans les possessions frarçaises d'outre-mer, des individus détenus qui avaient pris pari h Tinsurreclion.
Cet épouvantable décret, qui niellait ainsi hors la loi un nombreconsldérablede ciloyens parmi lesquelsse trouvaient sans aucun doute, non-seulement des malheureux égarés, mais aussi desinnocents arrêtés par des erreurs, cetépou van-
H. SEMARD
lable décret fui voLe d'ur^^ nce et presque sans discussion.
Vaitieiuenl M. Baune voulut-il s^'opposer à l'urgence, au nom de la civilisalion qui ne se défend point par des lois de coière, au nom de la douleur publique. On ne voulut meiue pas 1 écouler et les cris : Assez ! assez ! aux voix! aux voix! lui coupèrent la parole et étouffèrent sa voix.
Vainement M. Pierre Leroux voulut-il protester contre cette intolérance indécente et odieuse :« Vous avez dit : pas cf de concessions devant Témeote f Et vous dites mairiie- « nant : Pas do discussions après la victoire ! » Véiineuient voulut-il tenter un appel à la clémence, sinon à la jusiice. On ne voulut pas Técouter davantage, et même le président, qui était encore M. Sénard, le rappela à l'ordre.
M. Caussidière ne se laissa pas décourager : il dit qu'il fallait faire la part du vertige qui , dans ces tristes jours s'était emparé aussi bien de ceux qui ne voulaient pas Tinsttrrection que de ceux qui s'y étaient laissés entraîner; mais que maintenant il fallait apporter du calme et dù sangfroid dans la délibération et respecter la justice. Il flétrît énergiquement cet argument de ceux qui présentaient la transportation comme une mesure d'humanité, en disant : Si vous ne déportez pas ces hommes, on les assassinera. a Mais c'est une honte, mais c'est infâme, qu'on puisse dire « que des Français qui ont vaincu ne seraient que des c( misérables, qu'ils viendraient massacrer les vaincus de (I sang-froid (1) ! »
M. Caussidière demande à la justice « une investigation (( plus sage, plus raisounée, une investigation qui fasse
(l) II« Louis Jourdan, dans un article du Siècle, publié en mai 1865 a repris el s*esl approprié la théorie humanitaire de la transportation contre laquelle M. Caussidière protestait avec une si légitime indignation. « Après les funestes journées de juin iS4S^ « nous avons pensé qu'il fallait soustraire les vaincus aux fureurs du M parti réactionnaire. U nous parut alors, commet'/ nous paraîtrait u aujourd'huif plus prudent de transporter les gens que de les
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« qu'on ne perde pas les familles* — Car, voyez-vous, dit** (( il, le deuil des morts est vite fait, mais le deuil des pri-
« sonniers est long el dur, et cela amène dans le pays des .tt voix de proscription. Formulez uu décret qui garantisse « aux citoyens restants qu'il o*y a pas eu une injustice : on «I ne peut cependant pas jeter comme ça un tas d'hommes « sur les navires, car ilsiie sont pas tous coupables, quand « le diable y serait ! »
Les rires des membres de la msgorité accueillirent ces expressions qui n'étaient pas très-élégantes, peut-être, mais qui, mûrement, partaieaL du cœur; cl le Luomeiil était trop grave pour que ceux qui luttaient ainsi courageusement contre les murmures de l'Assemblée au nom de Tliumanité et de la justice, pussent songer à faire des phrases* ^ 0 Riez, amusez-vous, éclata Gaussidière, ceux qui ont « le cœur de rire et de s'amuser après des massacres sem- (( blablesl Honueur à ceux qui ont voulu les éviter I Misère « et honte à ceux qui veulent les continuer ! »
0ht oui, misère et honte! Qui pourra dire combien d'innocents lurenL ainsi envoyés sur les ponioiis! On désigna pour la transpuriation M. Gelié, nommé sous-préfet à Boulogne, quelque temps avant les malheureuses journées de juin, et qui n'était pas revenu à Paris.
Le grief invoqué contre lui, c'était que Von avait fabriqué de la poudre pour les insurgés dans sa pharmacie située au cœur du faubourg saint Antoine; mais il constata qu'il avait cédé cette pharmacie longtemps avant les journées de juin. On peut juger par cet exempte des erreurs qui durent être commises. M. Madier de Montjuu, plaidant devant le com»eil de guerre, cita celte lettre du colonel d'état-major, commissaire de la première division : o Les
« laisser exposés a hi mort, » — u Jésuites, fuites voire iiiétit'p, « s'écriail ProudUonj ealre nous el vous la guerre est a outranr*'. « Fussiez-vouft trenle-six millions, nous ne vous pardouueronâ pas. >i
M. SfifiARD
a individus que vous me demandez ne sont point entre les
u mains de l'auiorilé miliLaiie. Gazavan est en fuite ; les u deux autres ont été trampartés par erreur. »
Quatre mille trois cent quaranie'kuit prisonniers avalent iiinsi été désignés pour la transportation, et furent conddits dans les porla , où ils furent soumis à un régime plus douloureux que ne Teùt été la transportatioa même (1). Au mois de novembre, en présence des nombreuses réclama-» fions y qui étaient adressées chaque jour au gouvernement, une commission lut lioioiuée pour examiner la siluaùon de
(1) Nous trouvons dans la République les indications suivantes sar la silaation des transportés internés dans les pontons :
« Nous recefons une lettre des transportés de Jain, placés à bord « des pontons en rade de Brest. Mous en extrayons quelques dé* « tails qui suffiront pour édifier nos lecteurs sur les prétendus a principes d'humanité qui animent Tadministration sd-disani « répubtieainei sous laquelle nous avons le bonheur de vivre.
«r Les détenus, après avoir été transportés au Havre, ont été a entassés sur le vapeur le Darius^ avec les ménagements babi- « tuels aux négriers; arrivés sur la rade de Brest, ils ont été dia<^ a tribués sur les quatre pontons VUraniCt la Gnernère^ la Bidon « et la Belle'Poule^ où ils ont été soumis au régime que l'An- « gleterre et l'Espagne tirent subir à nos prisonniers pendant les « guerres de la République et de l'Empire.
€ Il appartenait à la réaction, qui a su renouveler dans nos Il murs les scènes de septembre et les massacres de 1815, de re- « trouver ce mode de captivité, justement llétri par l'histoire, et « et de rappliquer U des hommes qui n'ont même pas été soumis « à des jugements semi-réguliers.
« Nourriture, malsaine et insuflisante, privation d'espace e| m d'exercice, de vêtements indispensables, mesures de discipline « extra-rigoureuses, adoucies seulement pari' humanité des ofticiers a et des matelots, voilà comment l'administration interprète ces c paroles plus pompeuses que sincères du général Gavaignae i « Je m ne vois ici que des vainqueurs et des vaincus» Dieu me garde a d'y voir des victimes 1 »
M. Bareste, gérant de la République^ fut poursuivi pour cet article sous la prévention d'excitation à la baine et au mépris dtt gouveniementt Mais il fut acquitté par le jury.
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ces nialheureux, composée de MM.ViclorPoucher, conseiller à ia Cour; HaUOD« juge dla&tructioa, et Gb. Lucas, inspectear des prisons. Les membres de cette GommissioD mirent immédiatement en liberté neufeeni quatre-vingt mzedétenus.
On avait fail deux catégories : les plus coupables, ceux qui étaient désignés comme ciiefs , fauteui s ou instigateurs de rinsurrection , furent renvoyés devant les conseils de guerre, tandis que ceux qui étaient moins compromis étaient transportés puremenl et simplement sans jugement.
Or, il arriva que les conseils de guerre prononcèrent plusieurs acquittements. Si parmi ceux qui étaient désignés comme les plus coupables, il y avait des innocents, à corn* bien plus forte raison ne devait-il pas y en avoir parmi les autres (1)?
Voilk comment furent traités ces vaincus, dont ie p^éiiéral Gavaignac avait juré devant l'bistoire de ne pas faire des victimes I
Et r Assemblée, pendant plusieurs mois, jusqu'au dernier jour de son existence, refusa obstinément Tamnistie à ces malheureux 1 Ëlle laissa cette honte et cette misère peser sur elle éternellement dans Tbistoire. Et M. Lagrange , qui ne cessait de demander à tout propos l'amnistie, fut ridiculisé et raillé pour cette monomanie de clémence I Quels temps 1 quels hommes I
Les conseils de gaenre fonctionnèrent pendant pins de
(1) M. Sénard lui-même faisait cet aveu k la tribune de TAssemblee, le 3 mai 18^9 : « Quand j'ai vu que les hommes réservés « comme les plus coupables n'avaient été condamnés par les coa^ « seils de guerre, au moins beaucoup d'entre eux, qu'à des peines « de trois mois ou de six mois d'emprisonnement, et d'autres ae- « quittés, il m'a paru impossible que l'Assemblée laissât peser sur '« ceux que nous avions regardés comme les moins coupables une « durée de détention iUimiiée. » Ce qui n'avait pas empêché M. Sèuâfd de repousser par son vote, encore le i*' février précé* dent, une proposition d'amnistie^
M. SÉITARD
six uiois; et, chose inouïe, sans exemple dans le passé, des femmes furent traduites devant ces commissions militaires! comme des feiomes aussi se trouvaient parmi les victimes désigoées pour la traasporiaiioa 1 Des femmes t el des enfants qui n*avaient pas seize ans!
La plupart des accusés étaient des vétérans du parti républicain , qui avaient déjà été victimes sous la monarchie des insarrections politiques, soutenus et défendus alors par ceux là mêmes qui retournaient aujourd'hui contre eux les -mômes procédés odieux. L'un d'eux, raccusc Guériucau, rappelait les justices exceptionnelles de 18S2 et de 183ft : « £h bien! Messieurs, disait-il» j*ai vu tout cela, et pour- « tant tous ces épisodes ne nous avaient point encore dooné tt le spectacle qui s'ofifre aujourd'hui à nos regards ; on n'a* « vait pas eu Tidée de créer des conseils de guerre pour jua ger des femmes; on n'était pas arrivé à cette dernière péu riode ; on n'avait pas vu des mères t tenant enlacés leurs tf enfants en bas-àge, liées, garrottées, escortées de soldats, (( traverser une ville en plein jour au milieu d'une iiaie de « baïonnettes.
d £n février, lorsque je combattais pour la République , « je ne me doutais guère , en voyant paraître son auréole, « que, huit mois plus tard, des gens sans pudeur, des hom-
« mes qui se cachent au moment du danger, pourraient, « changeant de masque, réussir à me traduire à la barre tt d'un tribunal militaire, en société de deux femmes, à cété « d'une femme septuagénaire. »
Ces deux femmes, dont l'une était âgée de soixante-seize ans, furent acquittées, Guérineau fut condamné à vingt ans de travaux forcés*
Dans le même numéro (6 août), oik se trouve la première liste des transportés envoyés à Brest, le Moniteur publie le compte-rendu d'une fête donnée par M. Armand Marras^ pour inaugurer rbôtel de la Présidence :