‹ Les hommes de 1848Chapitre 38 sur 46 · LIS H0VV18 DB · texte numérisé non relu

LIS H0VV18 DB

« Jeudi soir, M. Marrast, président de l'Assemblée na- « tionale, a donné une fête brillante pour rinauguralion de (( l'hôtel de ia Présidence. Cet hôtel , ancienne résidence « des Guise (les Gondé, a été acheté, il y a quelques an- « nées, par la Gfiarobre des députés, qui, voulant que son « président pût recevoir digaement, l'a fait agrandir et ap- « proprier pour cette destination. Les évérmnents de mai et (f de juin avaient fait suspendre les travaux^ M. Marrast, a aussitôt après son élection , a donné des ordres pour Ta-*

« chèvement de Thôtel Les siilorib , très-élcgammeiu

« meublés, pouvaient à peine contenir la foule qui s'y pres- « sait. On y voyait les magistrats, les conseillers d'État, les « fonclionnaires, les artistes, les écrivains de ia presse pé« « riodique, confondus avec les gardes nationaux et les mîli- « tairas de tous grades et de toutes armes, parrai lesquels « se trouvaient les gardes mobiles nouvellement décorés de 9 la Légioo-d'Honneur...., »

Et tandis qu^on dansait dans les salons étincelants de lumière et de dorure de MM. Cavaigiiac et Marrast, les combattants de Février, arrêtés sur les barricades de juin, étaient accroupis sur de la paille fétide dans les casemates des forts et dans les cabanons de Vincennes. Entre une valse et une contredanse, le diclalenr signait à la hâte quelques papiers, et des uiiliiers d'hommes partaient la nuit sous de fortes escortes, et des femmes, des enfants couverts de haillons, attendaient sur les glacis pour envoyer un dernier adieu aux condamnés , sans qu'on daignât mettre à côté de la peine aucun motif pour la justifier (1).

Non-seulement Tétat de siège était maintenu dans toute sa rigueur, mais on lui donnait une extension abusive, à ce point qu^elle provoquait même des protestations de la parc de M. Valette, réniinent professeur de droit, désintéressé des passions poiiiiques, mais sincèrement dévoué à la cause

(I) Ch. Robiit, HisUnre de ia rivQlution de 1848. .

M. SENAED 307

de la légalité : Jamais, u disait M. Valette, nos législateurst « qui ont organisé Tétat de siège, n*ont entendu faire autre

« chose que transporter h l'autorité militaire tous les pou- (( voirs, qui, dans l'état normal, appartiennent aux magis- « trats. Ainsi donc, la question est uniquement de savoir si n l'autorité civile, dans l'état politique actueli avait le droit (( de supprimer un journal. Si elle ne l'avait pas, l'autorité (( militaire ne l'avait pas davanla^e. ))

Mais M. Marie qualiûait ces interpellations de téméraires: il répondait qu'il y avait une question politique qui dominait toutes* les questions légales et les consultations d'avocat : tt La loi suprême de Tétat de siège, disait-il, c'est le salut u du pays, »

Non contents de cette force exceptionnelle» MM. Sénard et Marie proûtaient de Ja disposition des esprits pour faire adopter par l'Assemblée des lois restrictives de la liberté

de réunion et de la lijjerté de la presse, et pour rétablir le cautionnement (1).

Dans le dernier numéro du Peuple constituant^ obligé de

(1) Voici coiiiuiL'nt M. Senard s'exprimait sur la liberté de la presse, au uuns de mars 1839 dans un banquet donné par la ville de Uouen U MM. LaflUe et Arago : La presse est la voix du peuple « dans les gouvi inemeiits libres : c'est la plus précieuse de nos M garanties, c'est l'instruna m le plus puissant de la civilisaliuii et « du progrès, La léyùlalion de la presse est la révélation la plus « sure des tendances secrètes du gouvernement dont elle émane* H Est-ce qu'au milieu des combiiiuisons destinées, (l;uis les lois de « septembre, a bâillonner les oigaiK s de l'opinion publique, vous M ne pressentiez pas les lois de faïuille, la résurrection des apa- (f nages, et tout ce cortège des lois de dépoi tatiou, de disjonction, « qui devaient appuyer ce retour au passé? Pourquoi <r;iilleurs « chercher le remède au mal dans un luxe odieux de péti;diLé? le M remède, il est dans le bon sens public, qui fait pidiuptement « justice de l'expression du mensonge et de la haine, i» Sans doute M. Senard subitement illuminé sur le chemin du pouvoir avait abjure comme M. Marie ces illusions chevaleresques de son passé.

d68 LES HOMMES jD£ 1848

cesser sa publication par l'impœsibitité oà il se trouvait de verser un cautionnement, Lamennais jetait sur ces hoiuraes un analbème éloquent :

a Le Peuple constituant a commencé avec la République, (c il finit avec la République ; car, ce que nous voyons, ce , « n*esl [las, certes, In République, ce n*est même rien qui « ait un nom. Paris en état de siège, iivré au pouvoir mili- « taire, livré lui-même à une faction qui en a fait son ins- « trument; les. cachots et les forts de Louis**Philippe, en- « combrés de i/j,O00 prisonniers, à la suite d'une affreuse « boucherie, organisée par des conspirateurs dynastiques , u devenus, le lendemain, toul-pulssanls; des.trausportations « sans jugement, des proscriptions telles que 93 n'en foùr* u nit pas d'exemple ; des lois attentatoires au droit de réu* « nion, détruit de fait; Tesclavoge et la ruine de la presse, « par Tappiication monstrueuse de la législation moaarchi- « que , remise en vigueur ; la garde nationale désarmée en (( partie; le peuple décimé et. refoulé dans sa misère, plus (( profonde qu'elle ne le fût jamais, non, encore une fois, (( non, certes, ce n'est pas là la République, mais autour de u sa tombe sanglante, les saturnales de la réaction.

c< Les hommes qui se sont faits ses ministres, ses servi- « leurs dévoués, ne tarderont pas h recueillir la récompense « qu'elle leur destine, et qu'ils n'ont que trop n^éritée. (( Chassés avec mépris, courbés sous la honte, maudits (c dans l'avenir, ils s'en iront rejoindre les traîtres de tous tt les siècles dans le charnier od pourrissent les ftmes cadaa véreuses, les consciences mortes

« Quant à nous, soldats de la presse, dévoués h la dé- « fense des libertés de la patrie, on nous traite comme le a peuple, on nous désarme. Depuis quelque temps, notre «feuille, enlevée des mains des porteurs, était déchirée, « brûlée sur la voie publique. Un de nos vendeurs a même « été emprisonné à Rouen, et le journal saisi sans autre for-

H. SillAED

« raaîité. L'intention était claire : on voulait à tout prix -tt nous réduire au silence. On y a réussi par le cautioooe* c( ment. U faut aujourd'hui de l'or, beaucoup d'or^ poqr « jouir du droit de parler. Nous ne animes pas assez riches. « Silence au pauvre ! « •

(( Républicains 1 s'écriait la Réforme, vous tous qui» de- « puis dix-sept ans, avez luUé, comme noua, et par la presse <f et par le combat, contre les prérogatives, contre les pri* a viléges, contre le principe et les lois de la monarchie, « vous prononcez noire condamnation à tous, vous justifiez « la royauté! Philippe et Guizot avaient raison quand ils c( élevaient des forts, quand ils refoulaient le peuple dans « son bagne, quand ils nous rejetaient en dehors de la^coro- « muniou politique, et qu'ils écrasaient la pensée sous la loi (( fiscale, &0US le marc d'argent I »

Il n'était pas un des abus reprochés à la royauté que les ministres de M* Gavaignac ne prissent à tâche de reproduire. C'est ainsi que M. Senard annulait une délibération du conseil général de l'Eure, pour avoir dépassé la limite de ses attributions, en exprimant un blâme sur des nominations de percepteurs qui avaient eu lieu dans ce département»

On pouvait appliquer à M. Senard les réflexions que des mesures d'une nature analogue, prises par M. Duchâlel, inspiraient en 1847 à ses amis du National : u Un gouver- « nement honnête et loyal aurait vu dans^ces aveux de sav^ ges avertissements , et un moyen de bonne entente entre <( lui et ses administrés; mais lorsqu'on marche contre les « intérêts du pays, on est bien forcé iriroposer silence à a toutes les voix qui apportent le blâme el l'opposition. »

Parmi ceux qui avaient mission de défendre la liberté de la presse, et qui la livrèrent, il faut signaler M. Eugène Pelletan , qui , dans le Bien public , se fit Tapologiste complaisant de tous les actes de la dictature du général Gavaignac, « sorti de la conscience publique, disaitôl, pour per«

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« somiiBer la DouveUe période dans laquelle devait entrer

u la Révolution, »

Voici eu quels termes M. Pelletan conviait lui-même les vainqueurs de Juin k prendre uue iniLialive pour réprimer le9 iicences de la presse : (c Nous pouvons le dire aujourfi d'hui, il convient de mettre un terme à ce dévergondage a de pensée et d'expression qui a surtoiu i)our buL de com- 0 promettre la liberté de la presse p^r l'abus qu'on en fait. »

il aj^plaudi^sait ainsi au rétablissement du cautionnement : « Le cautionnement ne sera une entrave que pour la licen- (i ce, il sera uiie forcti pour id liberté. Ne nous en plaignons tt donc pas. )>

u La République, nous ne devons pas le nier, écrivait ^ M. Pelletan, après la terrible épreuve de ces dernières

c( journées, avait besoin d'une tutelle militaire pour proté- « ger son berceau. Elle doit commencer, si elle ne veut pas

a finir, par le régime de Tépée Si nous demandons que

« la i^emière présidence explicite ou implicite de notre a jeune démocratie porte Tépaulette , c'est parce que nous

« croyons (ju'il faut assurer, escortei' iniliUiirement les pre- (( miers pas de la République. Relouiez, généra), devant le ^ poitrail de votre cheval, les derniers débris de l'anar- « cfaie; écartez du bout de votre épée les derniers obsta* ii des ; ouvrez à travers ce pôle- mêle de partis, de regrets a et de passions le grand cbemiii de la République, et Y0U§ u aurez fait la moitié de l'œuvre de Washington. »

Le général Gavaignac suivit ces conseils, et M. Pelletan ren félicite dans un autre numéro dû Bien publie .* <i Le gé- <{ néraî Gavaignac jugea qu'il ne devait pas laisser affaiblir u l'autorité morale du commandement sous lequel tous les « citoy^ins se disciplinaient et s'organisaient dans un iniéa rèt de commnne défense* Il crut que c'était nn. devoir c( d'imposer silence à Louie coiUestatlon passionnée, à toute a critique malveillant^ et 4^ suspendre i'exercice d^ la. li-

M. GhÈTÏ

(( berté, pour protéger soû droit et pour sauver son principe (( iminorlel (1). d

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