‹ Les hommes de 1848Chapitre 6 sur 46 · LES HOMUES DE ISAB · texte numérisé non relu

LES HOMUES DE ISAB

c'esl sur lui qu'il faut luire lelonibcr la responsabiirté de rinaclToQ du gouvernemeot provisoire qui pouvait el devait fonder la République, et qui, sous prétexte de remettre ce soin à rAssemblée conslituanle par un scrupule excessif, laissa le loisir aux ennemis de la forme républicaine de dresser leurs batteries en même temps qu'il décourageait et s'aliénait les républicains sincères.

Le gOQvernemeul provisoire, qui avait tout h faire, ne sût rien faire. Il fallait proclamer sans bésîler toutes les libertés : on se conlenlude donner la tolérance aux clubs et aux journaux, laissant suspendues sur ces derniers lesgéues du timbre et du cautionnement si incompatibles avec le principe nouveau du suffrage universel.

M. de Giiardin dans la Presse sliaiulaît vivement celle inaction ; — u Déjà le peuple s'impatiente et dit: Moins de n proclamations et plus, d'actes l On lui répond : Mais le « gouvernement provisoire, mais la République française « ne datent que du 24 février! A peine si huit jours se sont «écoulés! — Le peuple est bref et logique; il va toujours « au fait par le chemin le plus court. Il réplique : Mais sept « jours ont suffi pour que le monde sortit du chaos, et pour a avoir été fait vtte, il n'en a pas été pour cela moins bien « faiL Denmndez au citoyen Aragu ! Le peuple a raison, « les bonnes et les grandes choses se font vite: il n'y a (( que les petites et les mauvaises choses qui se font lenlu* (( ment. » « La République ne se mène pas comme la « monarchie. La monarchie peut aller sans se presser ; il « faul que la République aille vîle et droit. Toute niinuic « qu'elle perd est un danger qu'elle aggrave ; sa prudence (( doit se cacher sous l'audace, car h visage découvert la « prudence serait pri^e pour de la peur. Si la République <( paraissait avoir peur, elle n'étonnerait plus. SI elle n'é* u tonnait pin:', ce serait une voix sans écho, un brasier « sans chaleur. Toutes les sympathies se refroidiraient. »

H. DE LAUARTiNfi

c( » Cl Vous avez la diclature, mais c'est pour en faire un « uoblé usage, vous Pavez pour les grandes choses, ne vous

« en servez pas pour les petites. Lu dictature qui ne se lé- « gitime pas par ses œuvres ne larde pas à se faire contt damner par ses actes. Vous auriez dù» sans hésiter, prott clamer la liberté sans exceplionsi comme sans limites, a et, comme introduction à toutes les libertés J'instructîou « publique gratuite à Lous les degrés 1 ;>

Ces sages avertissements n'étaient pas écoutés : on aininît mieux lesattribuer & une hostilité systématique, et un jour le peuple ameuté menaça de briser les presses du journal do M. de Girardin. Mieux que personne cependant, M. de La* jiiarLine était capable d'apprécier la justesse de ces avis. 11 cite iui-mêmedans sou Histoire de la Réwlution de ce reprochequ'il adressait à Assemblée constituante dans son Histoire Girondins : « La Révolution périt non pas pour « avoir trop voulu, mais pour n'avoir pas assez osé : tant « il est vrai que les timidités des nations ne soùt pas moins u funestes que les faiblesses des rois, et qu'un peuple qui no « sait pas prendre et garder tout ce qui lui appartient, « tente à la fois la tyrannie et Tanarchie, l'Assemblée osa « tout excepté régner. » Co{ ai gument ne peut-il pas èlre rétorqué avec une justesse sai.si.ssaïUe, contre le gouvernement provisoire qui par sa timidité, lui aussi, perdit la révolution de 1848, comme TAssemblée constituante avait perdu la révolution de 1789.

M. de Lamartine ne sut faire qu'une chose : tandis qu'il eut fallu licencier Tarmée, il songea à organiser la garde mobile, véritable garde prétorienne, opposée & la garde na* tionaie dont on se méfiait, et qui, dans le secret dessein de ses organisateurs, devait servir à comprimer les démonstrations inquiétantes du peuple (1). M. de Lamartine ré-

(I) t Le peuple debout dans Paris, qui secouait sans cesse ses « blouses autour du gouvernemeol provisoire, troublait du bmit

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pondait le 17 mare à une manifestation populaire qui demandai! i'('*loigneiiieiU des troupes de la capitale : « La « question n'exisle pas. Il n'y a pas de troupes à Paris, si ce « u'esl peut-être 1,500 ou 2,000.bommes dispersés pour les u postes extérieurs, pour la protection des postes et des « chemins de fer, et il est faux que le gouvernement ait « songé à en rapifrrocher de Paris. Il faudrait quil fût inu smsé^ après ce qui s'est pas^é, après que ia royauté dé- « chue a vu se fondre 80,000 hommes de troupes contre le « peuple désarmé de Paris, pour songer à lui imposer, avec « quelques corps d'armée éparâ et animés du raêp.ie répua I))icanisme, des voloiUés contraires à vos volontés el à (( votre indépendance l Nom ny avons pas songé, nous n'y a songeons pas, nous n'y songerons jamais!,,. Voilà la vé-

« (le ses armes et inquiétait viveiuenl par son atlituflf les ennemis « de son éniancipalion. Snns force, sans autorité pour nppuyer « leur résistance, ils allaient être débordés. Cette situation inspira M h M. de Lamartine l'idée de faire, de la fraction pure, intrépide, « inoccupée de la Uévoluiion, une puissance compressive,une espèce « de garde prétorienne. Le général Du vivier fut chargé d*orgait niser 2i bataillons de garde nationale mobile. Les enrôlements « se fireiil dans toutes les mairies avec d'autant plus il cmpresseu ment qu'une solde de 1 fr. TiO c. pai joui (le soldat de ligne ne « reçoit que 25 c.) fut allouée a chaque soldat dans le but de les M attacher plus sûrcmeui au jiouvoii' dont ils émanaient. » (Cu. IIOBIN, Histoire de la Révolution de 1848.) — « Le peuple avait « demandé l'éloignemenL des troupes. Un journaliste mieux avisé Il encore, M. Emile de Girardin, proposait de réduire imraédiate- « meut l'armée de 200,000 hommes. C'était marcher à la Révoluu tion cela, c'était aller à la liberté. Le gouvernement provisoire répondit au vœu du peuple, en même temps qu'à la proposition «I du Journaliste : en décrétant la création de %i bataillons de « garde mobile; 2« en faisant peu de temps après un appel de (I 80,000 hommes ; 3^ en invitant la Jeunesse des écoles à s'enrôler « dans les mairies; sans compter que les troupes ne s'éloignèrent tt pas de Paris, s (P. I. Pkoudhoit, Confessions d^un révolution^ mire,)

3f. DE LAHARTMIB

<( litéy rapporte2-la au peuple. La République à Tintérieur (( De veut pas d'autre défeoseurs que le peuple armé. »

Si l'on veut savoir à quoi s'en tenir sur la sincérité de ces dispositions, on n'a qu'à se reporter à la déposition de M. Arago, devant la commission de i'enquéte Quentin-Baucbart : « J'ai pris sur moi, étant ministre de la Guerre, (( dit-il, de rappeler quelques troupes ; j'ai été obligé de re- « courir h un subterfuge pour avoir de l'arlillerie.. . Je nai « pas cédé aux menaces des clubs, qui regardaient conwie « certain qu'on ne rêverait plus de troupes à Paris, » Mon Dieu, ouil les clubs avaient eu la naïveté de se fier à la déclaration faite solennellement par M. de Lamartine (1) I

Dans le procès-verbal des actes du gouvernement provisoire, on lit» sous la date du 21 avril : « Le conseil dé- . (( cide ; Le ministre de la Guerre est autorisé à faire rentrer <c à Paris cinq régiments, trois d'infanterie et deux de ca- « Valérie. Le citoyen Albert a voté contre cette résolution, « et a demandé que le procts- verbal constatât soîi rote, » Cette protestation est le seul acte politique auquel ait at*

(1) M. de Girardin rodaina avec beaucoup d'insistance dans la Presse le licenciement de l'anuée. « L'armée disaii-il, n'a pas été w vaincue, le lévrier, cohiimc armée, elle a été condamnée tt comme inslilulioii. w M ils la |>iupail des hommes politiques de l'épncpie se montraient réfraciairesà cette idée admirablement pressentie par le peuple. M. Ledru-Rollin lit tous ses elForts, au risque de compromeLLic sa popularité, pour couibattre cette antipathie du peuple pour l'armée, et pour prolester « contre des sentia ments de mélîance indignes de la générosité française. » Il se rendit le 23 mars à une plantation d'arbre de la Liberté au champ de Mars, organisée par le colonel ÂUard pour provoquer une manifestation militaire, et il prit la parole pour appuyer cette aiani* testatiou : « Il n^est pas possible, dit- il, de scinder le peuple et « Tarmée I L'année, c'est le peuple. Qu^est-ce que Tannée? N'esta « ce pas la partie du peuple la plus généreuse! etc; a IL Jules Fam, secréuire général au ministère de Tlntérieur, harangue dans le même sens une députation d'ouvriers, et donne le signal des cris de : Vive formée!

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LES UOHHES DE 1848

taché son nom l'ouvrier Ali)ei (, ^ippelé par le peuple, le 24 février, à faire partie du gouvernement provisoire, pour consacrer le caractère social de ia Révolution» et jeié par ses collègucF, après le 15 mai, dans les prisons d'Btat, gae ces républicains intelligents et loyaux s'étaient empressés de rouvrir. Elle suflira pour recommander son nom à i'ïmtoire (i).

(1) Noos trouvoiiSt dans le Monileur da 5 mai i848, la notice suivante sur Albert t

« Parmi les bruits plus ou moins malveillants ou ridicules qui « ont été répandus sur le Luxembourg, il en est un qui s^attadie H particulièrement au citoyen Albert. On a dit que le citoyen « Albert n'était pas ouvrier ^ que c'était un industriel enricbi; « mieux que cela encore» un millionoaii'e. Rien n'est plus absurde a et plus faux. La plus grande gloire que le dloyen Albert, membre « du gouvernement provisoire» revendique, c'est d'avoir été» c'est « d'être encore un ouvrier prêt à prendre la lime et le marteau* « Et pour que personne ne l'ignore et ne vienne lai contester k loi, « homme du peuple» son origine et son nom, voici ce qu'il veut M qu'on sache :

ff Albert (Alexandre*Hartin}»né2iBury (Oise)» en 181S, d'un père « cultivateur» a commencé son apprentissage chez un de ses ondes» 0 le citoyen Ribou, mécanicien» Rue Basse des Ursins» n«âi. Depuis « il a parcouru successivement plusieurs ateliers, parmi lesquels il u faut citer celui du citoyen Pecqneur» mécanicien près le marché tt. de Popincourt» et celui du citoyen Maryx » rue Hénilmontant « n^ 21. Enfin la veille même du jour qui vit triompher la Répo« « bltque, le dto;yen Albert travaillait comme mécanicien dans hi « fabriqoe de boutons du citoyen Baplerousse» rue de la Muette « n<* 16» où se trouvent encore aujouni'hui sa blouse et son pon- « talon de travail. Ces explications simples etprécises doivent mettre « finU des insiniiaiioûs que le citoyen Albert avait dédaignées jus^ Il qu*ici» mais dont il ne lui convient pas d'encourager par son « silence la persistance maligne et impudente. »

Au 15 mai, Albert suivit Barbès h l'HôteUde-Ville et fut condamné avec lui à la déportation par la haute Cour de Bourges. Rendu U la liberté par ramnislie» il vit h 1^'aris ignoré» tenant ses aïoyens d'existence d'un modeste emploi. Mais si sa modestie l'a luit se tenir en dehors des manifestations bruyantes de parti» il n'en est pas moins resté très-ferme dans ses convictions politiques.

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