CHAPITRE m M- LOUIS BLANC
Le peuple, dans les révolutions, poursuit avant tout une amélioration de son sort» Les révolutions qui ont simplement pour résultat de faire pai»ser le pouvoir en d'autres
umiiis, peuvent bien lui donner une certaine salisfaclion morale, mais elles ne proûtcnt en réalité qu'à ceux qui remplacent les pouvoirs déchus. Et il arrive généralement que ces bénéficiaires des révolutious, se souvenaut-des moyens qui les ont fait arriver au pouvoir, appliquent toutes les ressources de leur expérience h prévenir plus efficacement le retour, à leurs dépens, d'un semblable accident, c*est-à* dire k mieux contenir le peuple, dont la souveraineté, êùo* vent invoquée dans la logomachie politique, ne s'affirmts eiïectivenictu en réalité que dans ces grands c ilaclysmes qui renversent les gouvernements. C'est ainsi que toutes les révolutions purement politiques, qui se sont succédé en France depuis moins d'un siècle, n'ont abouti qu'à restreiu*
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(Ire toules les libertés. Il n'en sera aulrement que lorsque les révolutions seront iailes avec un programme détermiué donteUes poarsuivrootrexécuiion ms se laisser détourner, et ce programme, pour être sérieux, doit être social plus
encore que politique. Car, suivant une observation profonde d'Armand Garrel, « toute question de forme politique a ses (c dénuées dans Tétat de la société, nullement ailleurs ». La liberté est ao mot vague, qui ne signifie rien par lui-même; et c'est précisément parce qu*il n'engage à rien Ceux qui rinvoquent, que luuii ieâ partis rioscrivent si facilement sur leur drapeau.
La liberté politique, d*aprës les déQnitions classiques du droit constitutionnel,est la foculté qu'a tout citoyen de coo* courir soit par lui-même, soit par ses représentants à la
foriuation de la loi. Mais Mirabeau, dans son Fssai sur le Despotisme, publié quelques années avant la révolution de 1789, disait avec raison que les lois positives sont les pires ennemies del a loi naturelle, qui est la vraie charte de la liberté humaine ; et il donnait k sa pensée cette formule saisissante : « Les hommes forgèrent leurs chuines en éta- «blissant leurs législations ! » Ainsi donc ce qu'on appelle la libertés c'est le droit de faire des lois, e'est'à-dire le droit jd'eqcbainer la liberté. Toules les disputes sur ta liberté, n'ont pas d'autre objet que de savoir ii qui appartiendra le pouvoir, c'est-à-dire l'arbitraire (1), et tous les systèmes politiques ne se sont guère préoccupés jusqu'ici que de déplacer le siège de l'arbitraire gouveroementaU 11
(i) Celle remarque profonde est de Proudhon, dans son livre Bu principe fédératif : « L'arbil<*aire est lils, savez-vous de qui ? « Son nom vous le ilil : du libre arbitre^ de la liberté. Chose ad - (t mirablel Le seul enuemi conlre lequel la liberté ait h se tenir en u t^arde, ch n'est pas au fond l'autorité, que tous les iiouimes ado- « n'iit comme si elle élail la justice : c'est la liberté même, lilx rié « du prince, liberié des grands, liberté des luultitudes, déguisée .« sots le Mia&que de l'autorité* »
s'agU tottjoors pour le peuple de savoir à quelle sauee il sera mangé et c'est pour lut une médiocre consolation que
celle que peut lui donner la faculté de choisir lui-même la cuisine ou le cuisinier.
Les révolutions qui se proposent une amélioration sociale sont les seules qui puissent profiter réellement au peuple, et iréire pas pour lui une duperie. La révolution de 1789, politique à son origine, car il importait avant tout d'écarter l'obstacle invincible qu'opposait le féodalisme nobiliaire et ecclésiastique, devint sociale par ses tendances. Et même les théoriciens de ta première heure, ceux du moins qui avaientune vue profondeet désintéressée, en tête Mirabeau el Condorcet, Pavaient bien comprise ainsi (1). Mais la formule n'était pas trouvée, et pour avoir voulu chercher à la dégager prématurément, Babœof expia son audace sur l'échafaud, où l'avaient précédé d'ailleurs Jacques Roux et les Hébertistes. L'Empire ajourna et étouffa jusque dans leurs racines tous ces graves problèuies ; la Restauration vint ajouter toutes les menaces d'un reloiH* de l'ancien régime à celles du despotisme impérial dont elle avait recueilli pieusement l'héritage. La lutte pour la liberté douiuia Ions les autres intérêts, et la révolution de 1830 fut trop promplemeot escauiotée pour laisser le temps de se reconnaître aux partisans des réformes sociales. Le peuple d'ailleurs n'était pas préparé, et bien qué Saint-Simon et Fourrier eussent déjà publié leurs livres, il était complètement ij^iioraiit des théories socialistes. Mais il conipriL i>ien qu'il avait à demander quelque chose de plus que ce qui lui avait été donné par le gouvernement de 1830, et les diverses écoles socialistes, saisissant l'occasion propice, firent
(1/ « En dernière analyse, disait Mirabeau, le peuple ne jugera « de la RévointioB que par ce seul fait : Lui preudra-l-on plus au 9 moins d'argeni daos t>a poche7 Vivra-l-il plus h son aise? Aura* « t-il plus de Iravail? Le travail sera-l>il mieux payé?»
LES BOHHBS DB 18^8
de nombreux prosélytes et acquirent une rapide popularité. Leur propagande fut secondée au début par tes économistes
qui allaient devenir leurs plus ardents adversaires. L*altcntîon des économistes avait été attirée par la misère dos classes laborieuses, qui apparaissait comme le résultat de la grande industrie. Quelques livres publiés par des hommes autorisés avaient produit une grande sensation, tels que le
Tableau de Vétat physique et moral des Ouvriers^ par M. YiUei iiié; la Mmredes citusscs laOorieu.ses^ par M. Burel; et la question avait été résumée sous ses aspects les plus saisissants par M. Blanqui, Téconomisle, dans un célèbre Rapport à ^Académie des menées morales et politiques» Dans un premier mouvement de sincérité, M, Blanqui n'iiésitait pas à consacrer les aspirations du socialisme comme étant la moralité nécessaire qui se dégageait de cette enquête sur la situation, et à proposer la solution du problème soulevé par les socialistes comme la conclusion véritable de la science économique : « L'économie politique doit ii (( riiumanité des comptes, disait-il : il faut qu'elle fasse (( disparaître les inégalités sociales et les dernières traces « du prolétariat. Il faut qu'elle ait les yeux toujours fixés <( sur cette grande loi de la répartition la plus équitable « des profils du travail; tant qu'il y aura des milliers « d'hommes qui seront privés des premières nécessités de « la vie au milieu d'une société riche de tant de capitaux « et de tant de machines, il restera quelque chose à faire « et la science de l'économiste ne sera pas iinic. » Le socialisme^ bientôt répudié par les économistes (1)
(1) u Hostiles par principe k loiiie intervention de l'Eiat dans les « transactions commerciales et dans la législation indastrielle, tout • en l'admettant par nécessité dans certains cas, les éconoinîtles 0 ne proposaii^nl aucun moyen efficace de remédier aux dangers tt d*une liberté illimitée , et semblaient ne pas croire qu'on put « constituer une action sociale, indépendante du pouvoir politique « exercée par tous au profit de tous, corrigeant la liberté par la
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qui eurent le tort grave de donner à leur antagonisme scientifique les proportions- d'un antagonisme social entre
la haurgeoisie et le peuple, le socialisme, n'en fil pas moins de rapides progrès paru)i tes classes populaires qui se groupaient autour des diverses écoles, entraînées par Tinstinct plus encore que par iMnlelligence : ia doctrine simple» mais peu scientifique (lu communisme, enseignée notamment par M. Cabel, ralliait surtout de nombreux adhérents. Eu 18/|7, toutes les tendances du peuple étaient socialistes. Le 19 jan« vier de celle année .M. Delessert, préfet de police, dans un rapport au roi sur l'état des esprits signale «cette tendance « des partis anarchiques à négliger les questions de politique (( proprement dite pour se jeter dans les idées de rénova- « lion sociale* tendance plus vive que jamais et qui mérite « de la part de l'autorité une attention sérieuse (i). » Dans son article de la Reme des Deu^c-Mondes sur la si<luaùon publié le 1*' janvier 1847, M. de Morny disait: <( Me nous faisons pas illusion, line révolution ne s'ac-
« solidarité, la rivalité par l'associalion et Tabiis du droit par une « justice supérieure, « Dakiel Stern, Histoire de la révolution de 18i8.
(ï) M. Delessert énumère daus son mp^jort les principales publicalîons socialistes: ce sont d*abord les journaux, la Fraternité^ «or- « gane du communisme athée et absolu; ») le Populaire « organe u du communisme miligé par M. Cabet, » lu Revue sociale de « M. Pierre Leroux; V Enquête sociale de M. Dubouchage « qui (f prêche le retour aux anciennes corporations; >» V Atelier « qui « préclje l'association volontaire. » Outre la réimpression des brot'Iiiires de M. Cabet « répandues avec une persévérance infaiiga- « Ide, » M. Delessert signale parmi les livres qui ont le plus d'inlluence sur le peuple et l'enlreiiennent dans les tendances socialistes : les Evangiles Ijaduiis et aiinotés par Al. de Lamennais ; le Vrai christianisme d'après Jésus-Christ, par M. Cabet; Organisation de la liberté et du hien-êlre tmiversel, par M. Dczamy ; les Contradictions économiques par M. Proudbon; V Essai sur ia /tbertc considérée comme principe et fin de l'activité humaine, par Daniel Stem.
iià tns HOMMES DE iSUB
u coniplirail plus au profil ù'um o|)inion, elle se ferait au d proûi du communisme. )> M. de Morny faisait à ce propos une charge à fond de train contre le socialisme, dénonçant ceux qui demandent l'égalité sociale, comme des imemés m des criminrls. Mais nèaiiiuoins il (ioiiiiait au gouvernemenl et au parti conservateur ce sage averlissement, dont ies iiJiérai» eussent pu aussi faire leur profit: «Nous avons, « disait-Il^ de grands et sérieux devoirs & remplir. Nous « devons nous appliquer à l'élude, non pas tant des ré- « [ormes politiques qui ne constilaenl après tout qu'an « besoin tactice, mais des questions sociaies et matérielles, a Saohons entreprendre en industrie, en oommercet en (I finances, toutes les réformes qui doivent tendre au bien- ({ être des masses, el améliorer le sort de la classe ou- « vrière... H faut prouver aux classes pauvres que la so- « ciélé s'occupe de leur venir en aide avec une constante « sollioitade; perdre moins de temps en beaux discours, (t et étudier davantage leurs intérêts et leurs besoins ; s'a* « charoer ujoins aux questions de cabinet et prêter plus (( d'alteiilion aux questions sociaies. »
Tous les économistes sincères ont reconnu la légitimité desrevendicatiops du socialisme, qu'il ne faut pas confondre avec le communisme, et qui poursuit non pas du tout IHdHH* îitîon de la propriété et de la famille, mais au contraire Taccession de lous les hommes aux jouissances de la propriété et de la fiimiile par la réalisation de l'égalité sociale. Il faut que la société cesse d'être divisée en deux classer, dont l'une e.st condamnée au travail et h la misère, tandis que l'autre ne connaît que les gênes relatives de la vie et s'en partage exclusivement ies avantages. Le problème posé par le socialisme, c'est le problème de l'organisation du Iravail ou pour autrement dire^ de la distribution des richesses qui est une des faces scientiliques de l'économie politique ; les économistes routiniers partisans du ataiu quo
H. LODIS BLANC
B*obstitien( à m vouloir considérer que !« question de la production de la richesse. «Or, dit M* Stuarl Mill, réminent économiste anglais, dont le nom fait autorité dans toute l'Ëurope savante» u c'est seulement dans les pays arriérés (c que l'accroissement de la production a quelque impor» m tance : dans ceux qui sont plus avancés, on a bien plus « besoin d'une distribution meilleure. Le but à poursuivre, « dît M. Stunrl Mill, c'est d'arriver à l'égalité des fortunes, n autant que ceia est possible, sans attenter à la liberté « que chacun a de disposer des fruits de son travail* » Il fliit. cette déclaration très-nette : « Je ne reconnais ni connue « juste, ni comme bon un état de société dans lequel il u existe une classe qui ne travaille pas, où il y a des èlres « humains qui sans être incapables de travailler et sans « avoir acheté le repos par un travail antériouri sont <f exempts de participer aux travaux qui incombent k l'es- (( pèce liiimaine. » Enfin il fait la critique suivante de la propriété, telle qu'elle est actuellement organisée : « Les « lois de la propriété ne se sont jamais encore conformées « aux principes sur lesquels repose la justîGoation de la « propriété privée, filles ont fait une propriété de choses « qui ne devraient jamais être considérées comme telles, a et créé une propùété absolue là où il n'aurait dû exister « qu'une propriété conditionnelle. Ëlles n'ont pas tenu la Cl balance équitabiement entre les créatures humaines, <i mais elles ont accumulé les obstacles pour quelques-uns, u aiiii de donner des avantngps au reste de la Société; elles « ont à dessein entretenu les inégalités et empêché que « tous pussent s'élancer sans obstacle dans \^ carrière..... <c La propriété individuelle, toutes les fois qu'on entreprend c( sa défense, est supposée impliquer la garantie aux indi- « vidus du fruit de leur propre travail et de leur propre a abstinence. La garantie des fruits du travail et Tabsti- <c nence des autresi qui leur est transmise sans aucun mé-
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u rile ou effort de leur pari, n'est pas l'essence méinc de ic rinstiluiion, mais une conséquence purement passagère <c qui, arrivée k un certain point, ne favorise pas, mats <f combat les Ans qui rendent légliioie la propriété indivi-
u duelle. »
Celte digression était uùie pour bien poser la quesiiou du (lociaiisme, qui a exei*cé une; influence considérable dans les péripéties de la Révolution de 18481 et pour dissiper des préjugés entretenus par l'ignorance ou la mauvaise foi. M** Daniel Stern, dans son Ilistotn dt- la Révolution de 1848» exprime i)ien le sentiment qui inspirait les revendis cations socialistes du peqile : « Les temps étaient passés où « le mallieureux accablé de l'injustice du dort en appelait « silencieusement, le front dans la poussière, à la miséri- « corde divine et à la vie future. Debout et impatient, il altt lait désormais demander raison de sa souiïrance à la so* tt ciété. 11 voulait sa part ici*ba8« Il ne i*implorait plus au
nom de la pitié, il Texigeait au nom de la justice. » Mais aussi le peuple ne demandait pus à retourner contre les autres la force dont on avait abusé contre lui, et ce sentiment profond de la Justice était la meilleure garantie de la dignité et de la grandeur de ses réclamations en même temps que de leur légitimité (1).
(!) La Bmme des DeuX'MoHdcs^ le plus important des organes conservateurs , dut rcoonaaitre , sous la pression des événe* ftttents» la légilioiilé des revendications soelâlisles. Voici en quel tonne s^exprine ce recueil sur le décret du gouvernement provisoire du 25 février^ proclamant le droit au travail : « Depuis que la If pensée française a commencé, dans le dernier siècle, l'émancipa- « lion poliliqu^du monde, personne n'a plus nié en principe le « droit des individus et des masses au bien-être comme récompense « de leur travail. Il y a eu nu^me pour arriver à un résultai aussi M légitini?» de sincères eHorls honorablement teniés; mais, il faut u en roMvenir, aucun gouvernement jusqu'ici ne s'est mis en mesure» V de niarclier à un pareil but avec une énf'ri;ie, avec une activité « vraiment efficaces. Une pareille négligence n'est pas une des
Le cai aclère de la révolulion de Février fut, dans l'esprit du peuple, social non moins que politique. Si le premier mouvement du peuple, le 24 février, fut d'exiger la procla* mation de la république, nous avons dit commeor, le 25 février, pour aciiever la manifestation de ses senliuienU?, il exigea la reconnaissance du droit au travail.
Le représentant le plus populaire du socialisme était M. rouis Blanc, qui avait eu la bonne fortune d'exprimer toutes les aspirations les plus vives du moment, dans le titre d'un de ses livres, yOrfjanisation du travail, Journalisle distingué, M. Louis Blanc avait l'avantage de représenter ralliance étroite de la politique et du socialisme. Écrivain de premier ordre, Il avait donné sa mesure dans Vffisimre de Dix Ans où Tâpreté du pamphlétaire s'unissait à l'élévation de l'hislorien, et il venait d*édifier le portique monumental de son Histoire de la Révolution» Il avait pris une part active h la campagne des banquets et avait prononcé un discours remarquable au banquet de Dijon. Nous avons dit que la Réforme, éprouvant la nécessité d'entrer plus nettement dans les voies socialistes, l'avait chargé de rédiger son nouveau programme. Avec l'ouvrier Albert il fut le représentant désigné du socialisme au sein du gouverne* ment provisoire, et les objections que ses collègues voulurent au preu)ier abord élever contre lui dénotaient de leur
Il moindres causes de ces chutes profondes qui, au premier abord a confondent les imaginations. Âssurémeni il n^est pas à craindre Cl que le régime qui sortira de la révolution de 4848 tombe dans u la même faute; mais il faul qu'à l'ardent amour de l'humanité « et du peuple, qui fait battre aujourd'hui tant de cœurs, s'assmîie « une science sociale, coropréhensive et impartiale, qui aille au « fond de tous les problèmes, tienne compte de tons les droits et • sache établir entre toutes les classes de travailleurs des relations M intimes et de sincères sympathies, n
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part une inintelligence bien grande de la réalité de la si-
luaLion. M. Louis Blanc, lui-même, a écrit avec vcrUé^l) : (( Le peuple nous voulait à cette place : elle nous apparte- <t nait, nous la primes. »
An 24 février, et pendant deux mois, jusqu'à la réunion de l'Assemblée constituante, M. Louis Blanc fut, on peut le (lire, le maître véritable de la siluation. En réalité, le sort du gouvernement provisoire était dans sa main, parce que c'était en lui que le peuple reposait toute sa confiance, et sur un geste de lui, ce peuple qui n*avail pas encore abdiqué et ne s'était pas encore laissé reprendre sa souveraineté, eût renversé le gouvernement provisoire avec la même facilité qu'il l'avait élevé.
Les coUèipiea de M. Louis filauc commencèrent à avoir conscience de celle situation le 2 S février. Une manifestation populaire composée des divers corps d'état, avec leurs bannières portant pour devise : Abolition de l'exploit tatim de rhomme par Vhtmme^ se rendit ce jour-là à rH6tel-de-Ville, pour demander la création d'un ministère du progt ès, chargé de préparer l'organisation du travail promise et de réaliser les légitimes espérances du peuple. Le gouvernement provisoire, qui ne s'était laissé arracher qu'à regret la reconnaissance du droit au travail et qui ne s'attendait pas à se voir mis sitôt en demeure de réaliser ses promesses, fut éi)0uvanté de celte démarche (2).
{\) Pages d'histoire de la Révolution de février 18/|8.
(2) Cela prouve combien ces hommes avaient peu le senliment de la siluation. Comme le faisait observer justement M. Louis Blanc dans son Compte-rendu à l'Assemblée cnnslituante, <— le peuple, en demandant l'organisation du travail et la formation d'un ministère du progrès, pronvaii que sa grande préoccupation était celle de Tordre; « Ce peuple sur le front et dans les yeux duquel rayon* « uaii encore la victoire récente , ce qu'il venait demander, c'était « une paix fécondée par le travail ; ce peuple venait de faire une
révolution, et ce qu'il venait demander, c'était la création d'un
M. LOUIS BL4HG
MM. de Latnal*Haeet 6arnier«Pagës s'élevèrent avec une violence extrême contre ces exigences, MM. Louis Blanc et Albert soutinrent vivement de leur côté la pétition populairei et dédlarèreot qu'ils donoerai^nt tour démission si le vesu du peuple n'était pas accueilli. Cette formeté ne fit qu'accroître Tépouvante des autres; ils comprenaient bien que cette démission collective des deux hommes qui représeotaieot en quelque sorte l'élément populaire au sein du gouveroement serait le signal d'une révolution nouvelte, dont le succès n'était pas douteux , car il n'existait aucune lorcc publi(]uo pour la réprimer.
li fallait donc employer la persuasion ou transiger. MM* Garnier-Pagès et Marrast proposèrent, au lieu d'un ministère, de créer une commission qui élii>oriroit les questions relatives au travail et à l'amélioration morale et matérielle du sort des ouvriers. La présidence de cette commission serait confiée à M. Louis Bianc ; il refusa d'abord : ~ u Queferai-je? disait-il, sans pouvoir, sans budget, sans aucun moyen de réaliser nos idées7Quedirai<*je « à ce peuple qui m'aime s'il me reproche de l'avoir « trompé ? On voudrait l'endormir par des paroles captt tieuses. On me juge propre à mieux jouer qu'un autre ce rôle perfide. Ou me demanda de faire devant des hommes « affamés un cours sur la faim. Mon honneur s'y refuse H autant que ma conscience. Si le peuple doit être trahi « encore, que ce soit du moins par d'autres que par moi.»
Mais M. Louis Blanc se laissa vaincre par les instances de Al. Ârago, qui fit appel è d'anciens souvenirs toul*puissants sur son ccBur, et qui ofl'rit de l'assister lui-même et de partager avec lui la responsabilité de ce rôle dont il devait affronter les difiicultés pour le salut de la Répu-
« ministère du progrès, c'est-à-dire une administration ayant pour « mission de prévenir désormais la violence par l'étude, et de n rendre k jamais les rêvolations impossibles, n
LES HOliKES DB 1848
blîque (1). C'est ainsi que fut créée la Coïiimission du gou» vernemeot pour les travailleurs, et le Luxembourg fut désigné comme siège de cette commission dont M. Lonis Blanc fat nommé président et M. Albert vice-président.
La résolution fut annoncée immédiatement aux. délépjués du peuple, et le lendemain parut le décret suivant qui consacrait une seconde fois le caractère social de la Révolu-
tion :
(( Considérant que la révolution faite par le peuple doit ' « être faite pour lui ;
« Qu*il est temps de mettre un terme aux longues et iniques souffrances des travailleurs ;
« Que la question du travail est d^une importance suprême ;
« QuMl n^en est pas de plus haute, de plus digne des <t préoccupations d'un gouvernement républicain ;
« Qu'il appartient surtout à la France d'étudier ardera- « ment et de résoudre un problème posé aujourd'hui chez u toutes les nations industrielles de TEuropo;
« Qu'il faut aviser sans le moindre retard à garantir au it peuple les fruits légitimes de son travail ;
« Le gouvernement provisoire de la République arrête :
« Une commission permanrate» qui s^appellera Cmnmissiùn « du gouvememejit pour les iravailkurst va être nommée avee « mission expresse et spéciale de s*occuper de leur sort.
« Pour montrer quelle importance le gouvernement pro- « vit^uiro de la liépubliquc attache à la solution de ce grand 0 problème, il nomme président de la Comtnis^jon du gouver^ « nement pour !es travailleurs un de ses membres M. Louis « Blanc et pour vice-président un autre de ses membres n M. Albert, ouvrier,
• Des ouvriers seront appelés à faire parti de la Commission.
(I ) M. Arago, qui eut ainsi une si large pan à la création de la Conunission des travailleurs, ne pardonna pas pourtant b M. Louis Blanc celU* concession faite à la nécessité des circonstances. Dans l'enquèic Quentin Bauchart, il déclare que : c'est U Luxembourg qui a été la cause de taui le mai
M. LOUIS BLÂNC
« 1.6 siège de la GommissIoQ sera au palais du Luxem* « bourg.
a Armawd Marrast, G armier-Pagès, Arago, Albert, Marie, Crémiedx, Dupont (de l'Eorb), Louis Blanc, LEr DRO-RoLLiM, Flocon» Lamartins, »
Depuis, M. Louis Bianc se plaignit amèrement de la posiUon qui lui avait été faite par son isolement au Luxembourg : il dit qu'on lui avait donné, au lieu d^un ministère, * la présidence d'une conimission d'étiules, sans ressoiures administratives et sans budget^ pour lui enlever tout moyen d'appliquer les idées qu'on se réservait de déclarer plus tard inapplicables. Il est vraisemblable que ses collègues du gouvernement provisoire avaient eu en elîet rintenlion-de de lui tendre un piège (1). iMais en réalité ce qui faisait sa faiblesse apparente pouvait devenir sa force véritable. Il pouvait, dans cet isolement qui dégageait sa personnalité, étudier et arrêter, d'accord avec le peuple, un programme net et précis, dont il serait ensuite venu imposer Texéculion au gouverneiiient.
M. Louis Blanc n'était pas à la liautenr de cette lâclie : il était le littérateur et le poêle du socialisme, mais il n'en possédait pas la science pratique, ni même la science théorique. Oblige de formuler son système au grand jour eld'en
•(1) Voici ce que i ;ipporleh ce sujet dans son Histoire de^ atelier nationau.r^ M. Liiiile llioiii^is, qui a\ait élé placé h la lèle de ces ateliers par M. Marie : — « M. Mjrie me dit que l'inieulion « bien arrêtée du gouvernement avait été de laisser s'accon>plip « cette expérience; qu'en elle-mémeellcnepourraitavoirquedebons tt résultats, parce qu'elle démontrerait aux ouvriers tout le vide et « toute la fausseté de ces théories inapplicables, et leur ferait aper- « cevoir les conséquences désastreuses qu'elles entraîneraient pour « eux-mêmes; qu'alors, désabusés pour Ta venir, leur tdolàlrie « pour M. Louis Blanc s'éeiottleraît toute seule, et que désonnaîs « U peidrait ainsi tout son prestige, toute sa force, et cesserait « d*ftre jamais un danger. »
L£S fiOMM£S DE i8A8
poursuivre la réalisation, il ne pouvait pas lui être possiUe
iVou disbiijiuler ia complète inanité. Son livre de VOyf/amsation du travail contient des déclamations éloquentes et des tableaux saisissants, mais il est absolument nul au point de vue scientifique* Il ne fait dans tous les cas qu'organiser le salaire : c'est nne conception fantaisiste de râtelier, mais qui respecte en réalité le statu quo qu'il importe de détruire; il laisse subsister la hiérarchie des fonctions, il suppose toujours l'eiiistence d'une classe d'hommes p/us intelligents et meilleurs^ éthùmvm élusy destinés à conduire le peuple des travailleurs, qui reste confiné dans l'atelier. C'est là le grand inconvénient des systèmes comuiunistes, qui sont tous plus ou moins autoritaires parce qu'ils supposent nécessairement des chefs de la communauté. La seule idée originale de M. Louis Blanc, c'est Pégalité des salaires ; niais cette idée est puérile et impraticable, et elle n'a pas résisté à la première expérience qui en a été faite (1). " M. Louis Blanc, il put le reconaaitre» manque de toute vue d'ensemble : il n'y a pas trace dans son livre d'un plan positif de réorganisation sociale* Or il ne sut rien dire de plus au Luj^erabourg, et
(1) M, Louis Blanc, pendant qu'il dirigeait les travaux du Luxembourg, fonda une association des tailleurs auxquels il (it donner pour atelier la prison pour dettes de Clichy, devenue vacaute par Tabolitiou momeDlanée de la contrainte par corps. Après avoir essayé dix-huit mois le ^stème de régalilé des salaires, celle association dut y renoncer et adopter le travail aux pièces. Un des motifs qui ont fait abandonner ce système méiite d'être cité. « En outre des vices dont j'ai parlé, dît M* Feugueray « Qi^Aisoeiatim ouvrière f industrielle et agricole)^ « les tailleurs « lui reprochaient d^engendrer sans cesse des discussions^ des que» « relies, à cause de rintérét que chacun avait de faire travailler v ses voisins. La surveillance inutudle de l'atelier dégénérait t ainsi eu un esclavage véritable^ qui ne laissait 1i personne la lï» « herté de son temps et de ses actions. Ces discassions ont disparu « par rintroduction du travsâl aux pièces. »
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toutes les applications pt nliques qu il sut trouver se bornéreiU à lu réduction des lieures de travail et à Tabolition du marchandage^ mesures pour lesquelles le gouvernement ne lui refusa pas son concours, et qui furent aussitôt transformées en décret. Il ne restait plus qu'à décréter le taux des salaires. On ne pouvait faire |)[euve d'une ignorance plus grande, ni acte d'une plus complète impuissance. C'était s'attaquer à l'effet an lieu de remonter à la cause* introduire une perturbation arbitraire dans les conditions du travail, et légitimer par le fait Técononiie péncrule de son organisation actuelle. Toujours dans ce même système* M. Louis Blanc fit office de prud'homme et s'entremit pour arranger des différents entre les ouvriers et les patrons : il a recueilli soigneusement pour la postérité les documents de ces arbitrages dans ses Pages de V Histoire de laRévolu^ tion de FéiTier, Mais nous nous demandons ce que M. Louis Blanc eût pu faire de plus, et surtout ce qu'il eût pu faire de plus décisif dans le sens de la réforme sociale, alors môme qu'il QÙi eu un budget et des ressources admiiiisU atives.
M. Louis Blanc, nous l'avons dit, eut réellement pendant
deux mois la direction morale de la Révolution, et il ne (enitit qu'à lui, s'il eût eu la capacité et la volonté de le faire, d'en prendre la direction effective, soit en imposant sa volonté à ses collègues, soit en se faisant substituer à eux par le prupîe. Et le peuple ne demandait que cela. Impatient de.^ oij,>lacles qui s'oj)posai( (,t au développement de la RévoiulioOy obstacles dont il avait ie pressentiment, le peuple prit sponlanémeni, le 47 mars, l'initiative d'une manifesta* tion ayant pour objet de solliciter le gouvernement à l'action et, en eus de rtfus, de modifier sa coniposilioi]. Mais M. Louis Blanc, qui partageait l'opinion du peuple
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de Paris sur la nécessité impérieuse qu'il y avait pour le
salut de la République que le gouvernement prtt hardiment
l'iniiialive des vastes réformes h accomplir (1), M. Louis Jilanc s'effraya de l'idée de la manifestalion elle-même : (( J'avais de la peine à croire, dit-il {Pages d'Histoire de la Rémlulion deFétmer) «que plus de 150,000 ouvriers tra» « versassent loiU Paris sans y causer la nioindi e agilation, « sans y donner lieu au moindre déàordn\.. » — « Une fois « arrivés au pouvoir, fait observer h ce propos Proudiioo, {Confessions d'un révoltUionnairé)^ « les faommes se rep*
(1) « A peine sorti de racclaniallon populaire, dit M. Louis a hhnc{Pa(jes d'Histoire de la Révolution de Ff'vn"er),legouver- « neincni provisoire avait eu b se dernaïuier comment il se définirait « lui-môme. Se considérerait-il comme une autorité dictatoriale, « consacrée par une révohiiion devenue nécessaire et n'ayant h « rendre ses comptes au sulliage universel qu'après avoir fait « tout le bien qui était h faire? Bornt rait-il ni contraire sa mis- « sion à convoquer immédiatement rAsseiiililée nationale, en se « renfermant dans les mesures d'urgence, dans des actes d'admi- « nistration d'une portée secondaire?
« Le Conseil se rangea a ce dernier avis. Pour moi, j'avais une Cl opinion entièrement opposée h celle qui prévalut, et je regar- « dais radoption de Tautre parti comme devant exercer la plus ' a henteiise influence sur les destinées de la République nouvelle. « Considérant donc Télat d'ignorance profonde et d^asservissement (t moral od les campagnes de France vivent plongées, rimmensiiè it des ressources que ménage aux ennemis du progrès la posses- « sion exclusive de tous les moyens d'influence et de toutes les « avances de la richesse, tanl de germes impurs déposés au fond Il de la société par un demî-siède de corruption impériale ou mo- « narchique, enfin la supériorilé numérique du peuple ignorant tf des campagnes sur le peuple éclairé des villes, je pensais que a nous aurions dû reculer le plus loin possible le moment des élecu lions ; qu'il nous était commandé de prendre dans Tintervalle, a et cela hautement, hardiment, sauf ^ en répondre sur nos têtes, « rinitiative dt>8 vastes réformes h accomplir, réserve faite pour « l'Assemblée nationale du droit de raffermir ensuite ou de rcn- « verser notre œuvre d'une main souveraine. »
If semblent tons. C'est toujours le même zèle de Tautorité,
« la même méfiance du peuple , le menie fanaiisnie de « Tordre. N'esl-il pas plaisant de voir que, le 17 mars, les «( préoccupations qui agitaient M. Louis Blanc, fauteur se- « cret de là manifcslation, étaient précisément les mêmes u que celles qui, trois semaines auparavant, avaient agiié « M. Guizot. »
M. Louis Blanc raconte comment ii s'efforça prévenir la manifestation annoncée^ en obtenant d'avance du gou» vernement provisoire rajoumement des élections» qui de* vait être l'objet de la pétition populaire.
Mais rajourncnienl des élections, c'était la iellrc : le but réel qu'on se proposait, c'était de vaincre l'inaction systé* matique du gouvernement et de le déterminer à prendre les mesures dictatoriales que comportait la situation. Pour cela, il paraissait indispensable de niudifuîr sa composition. Mais cela surtout épouvantait M. Louis Blanc, et, par une ÎDCOOséqueDce qui n'était sans doute au fond que la cons* cience de sa propre impuissance, il se décida, bien que ses invitations ne fussent pas écoutées par ses collègues, à faire respecter à tout prix tintégrité du (jouvemement provisoire. Celle résolution prise vis-à-vis de lui-même, il ne doutait pas qu'il pourrait a facilement déjouer les projets des agi-* « lateurs inconnus qui voudraient faire sortir quelque orage (( de la multitude mise en mouvement. » Des agitateurs! s'écrie-t-il ; M. Guizot disait : ries factieux!
Cependant la première apparition de la manit'eslaiion ne laissa pas que de lui inspirer quelque inquiétude : « il aper- « eut parmi les assistants des figures inconnues dont l^expresf( hion avait quelque chose de sm/s^re. » « Je compris aussi- (( tôt, poursuit-il, qu'il y avait là des hommes impatients
de renverser au profit de l'opinion représentée par Ledru- « Rollin,. Flocon, Albert et mol, ceux des membres du « gouvernement provisoire qui représentaient une opinion
LES HOMMES DE 18^8 i
tt conlraire. » Alors, héroïque dans sa résolutiOD, et oom* prenant les devoirs que lui imposait sa position particulière,
il prit le premier la parole pour délouriier le coup et pour coiuijatlre l'impatience des orateurs du peuple. 11 fut seconde dans cette œuvre d'apaisement par Sobrier, Gabet el Barbès et malgré les efforts énergiques de Blanqui et d'Hober, le peuple se laissa persuader de se retirer comme il était venu. M. Louis Blaiic l acoate, que, sur les escaliers de rHôlel-de-Ville, un moment où la manifestationalIait.se retirer, au homme du peuple s'élança brusquement vers lui et loi saisissant le brai^avec colère : Tu a donc un iraîtref toi aussi l a En pensant à cette injustice des passions, dit-ii« (( Je ne pus me défendre d'un sourire amer, et ce fut tout. »
Telle fut, reprit M. Louis Blanc avec une de ces hyperboles auxquelles nous a habiltué M. de Lamartine, « cette (( journée du 17 mars, la plus grande peut-être de toutes (( les Journées historiques dans la mémoire des hornpies (2). »
(1) 11. Garaier-Pagës dit dans sod Histoire de la Béoolution de 1848 : «.Pour proté<;er le gouvernement profisoire contre un <t coup de main de H. Blanqui el de ses partisans, le dub Popiu' « court (seciioQ des Droils de l'homme), sous la direction de « UM. Sobrîer, Barbès, Etienne Ârago, etc., avait entouré Tes- « trade sur laquelle devaient monter les membres du gouverne- « ment, a
(2) En réalité la journée du 17 mars lut remarquable par le calme admirable de la population qui conserva jusqu'au bout un ordre parfait H. Louis Blanc put juger tout le premier combien ses appréhensions étaient peu fondées. Ce caractère est d'au* tant plus significatif que les sentiments qui animaient le peuple étaient graves et pénibles et qu'en réalité il n'obtint aucune satisfaction et put même concevoir de sombres pensées en songeant que ceux-là mêmes sur lesquels il comptait le plus^ lui faisaient défaut» faibles sinon traîtres. Il ne faut pas oublier que la veille avait eu la manifestation réactionnaire de la garde nationale, dite des bonnets à poils^ parce qu*elle avait pris pour prétexte de de« mander le maintien des grenadiers dans la garde nationale, où des cris de mort avaient été proférés contre les socialistes et contre
Gomment fant-il juger cette altUnde de M Louis Bianc et celle imperUirl)a])le satisfaction do lui-nirine qui a survécu à toutes h's épreuves? Car les paires auxquelles nous avons emprunté de nombreuses citations furent écrites, non le 1 7 mars au soir , mais longtemps après, en 18(9, alors que M. Louis Blanc, victime lui-même de son imprévoyante gé* nérosilé, avait dû demander un refuge à une terre étrangère
Ledru^RoUin» Au moment ob les cris de Mort à Ledru-Rollin ! se faisaient entendre, Arago arrivait sur la place de ril6tel-de-Ville avec celui-ci. Uu des hommes de la manifcsiation 8*avança vers leur voiture avec un geste m en néant : — ic Malheureux! lui dit Arago, « oublieZ'VOUS diouc qo'ici même, à cette place, périt Foulon? »
Voici la proclamation qui fui affichée le matin do la manifestation du 17 mars : « Le peuple a été héroïque pendant le combat, « généreux après la victoire, magnanime assez pour ne pas punir 1 « U est calme parce qu'il est fort et juste I Que les mauvaises pas- « sioDS, que les intérêts blessés se gardent de le provoquer! Le « peuple est appelé aujourd'hui à la haute direction morale et so- « cialei U est de son devoir de rappeler fraternellement k l'ordre ff ces hommes égarés qui tenteraient encore de se maintenir en « corps privilégiés dans le sein de notre égalité. Il voit d'un œil « sévère ces manifestations contre celui des ministres qui a donné « tant de gages îi la Révolution. Que le peuple se réunisse donc « aujourd'hui à dix heures sur la place de la dévolution î qu'il im- « prime sa volonté. îS'ous avons versé notre sang pour la détense « de la Répuldiqtie, nous sommes prêts à le verser encore. Nous « attendons avec conhance la rénlisalion des promesses du gouvero nement provisoire. Nous attendons... nous qui manquons sou- « vent du nécessaire ! A cette heure, ceux qui marchent contre la « Révolution ouvertement et sourdement commettent nn crime « de l^se-hnmanité! A nous donc, citoyens! Allons au gouverne- « ment provisoire l'assurer de nouveau que nous sommes prêts h « lui donner notre concours pour toutes le.s mesures d'ordre et de « salul pnblic. »
I/riLiitii(i*' du peuple, nous l'avons dit, fut en rapport avec ce langage digne et sévère. M. Garnier-Pagès, qui est loin d'être sympathique h l'idée de la manifi station pas plus qu'anx hommes qui la dirigcaieni, rend cependant ce témoignage dans sou Uiston a de la Révolution t/e 1848 : « Cent-cinquante mille ouvriers.
et que la République n'était plus qu'une ombre chassée par Taurore renaissante du soleil impérial. « M. Ledru-Rollln,
« Créraieux et Lamarline ont eu le droit de dire que le « 17 mnrs fut une belle journée et d'en revendiquer Thon- « neur, écrit ?ro\ià\ïon{Co)i fessions d'un révolutimnaire). u Eux ne voulaient pas la dictature, et ce jour-là la France « fût peut-être sauvée des dictateurs. Hais Louis Blanc et
u niaUres absolus de Paris, se déi^agent des inflnences dont on les « a enveloppés, suivoni leur propre impulsion, se maintiennent « rassemblés ou épars, el nulle alleinle n*est portée a un droit, h u lin intérêt. TiOurs chants patriotiques et leurs niasses inquiètent « quelques mai chauds, ([ui se disposent à fermer leurs magasins : « Ne craignez rien, ne craignez rienl leur disenl-ils, nous vous « ferons respecter I Ne sommes-nous pas tous frères? L'historien « doit retracer sans hésitation et avec sévérité, les jours funestes « où le peuple, ég^aré par de farouches passions, se livre h des « actes insensés ou criminels; mais son devoir est d'élever le « peuple lorsqu'il s'élève, de le grandir lorsqii'il se grandit, de le it glorifier lorsqu'il se glorifie. Ce sera un éternel honneur pour la « nation française d'avoir, en juillet 1830 et en février 18/|8, fait 4f deux révolutions pures de tout crime, de tout excès et de toute u persécution, »
Le gouvernement provisoire publia le lendemain une proclamation pour remercier le peuple de la manifestation imposante dont il avait donné le magnifique spectacle : a Peuple de Paris, u dit cette proclamation, vous avez été aussi grand dans cette ma« « nifestation si régulière et si bien ordonnée que vous avex été « courageux dans vos barricades. » Ce n'est pas tout : le gouvernement provisoire se rendit en corps au Luxembourg, e.t H. Ârago adressa ces paroles aux délégués du peuple qui avaient dirigé la manifestation : « Le gouvernement provisoire a désiré vous voir a réunis autour de lui pour vous remercier du fond de son cœur de « la magnifique, de Timposante démonstration d'avant-hier. Vous « avex montré au monde entier que nous avons résolu dans notre ff pays un problème qui semblait insoluble, que nous savons faire « marcher de front Tordre et la liberté. » Ge qui n'cmpâcha pas, quelques mois plus lard, ces mêmes hommes, ii commencer pir M. Arago, de traiter celle maiiifesiatton de fuLCtieuse et ti^urpairicel
(( ceux qui, ti sou exeiiipie deinandaieiU i'ajouniemenl indé- « fini des éleclionS) afin que le gouvernement, revêtu d'une <( autorité sans bornes, eût le temps de faire le bien, ceux* <( là doivent avouer que ce fut pour eux une pitoyable jour- <( née. Quoi! voici un homme convaincu que la diclaïuie (( est nécessaire pour faire le bien du peuple; que les liom^
mes du pouvoir, ses coUègueSt sont hostiles au progrès; « que la Révolution est en péril si on ne réassit à les rcmpla- « cer : il sait que roccasioii est rare ; qu'une fois échappée « elle ne revient plus; qu^un seul instant lui est donné pour « frapper un coup décisif, et quand arrive ce moment, il (I en profite juste pour refouler ceux qui lui apportent leurs (( dévouements et leurs bras; il se détourne de leurs sinis- « très figures ! »
M. Louis Blanc a essayé de repousser ce reproche de Proudhoii : « Porter la maio sur la majorité du Conseil (c pour l'abattre, c'eût été tout embraser, » dit-il. « Plau çons-noiis dans i'hypoLhèse la plus favorable! admettons «que le leiuleniain du renversement de la majorité, la « bourgeoisie eût été contenue rien que par su frayeur. « Toujours est-il que le commerce aurait reçu le coup de « gr&ce; que les capitaux, déjà trop prompts h se cacher, {( ;iuraient pris la fuite de toiiles paris; que le:s ateliers se (( seraient fermés de plus Ijelie : qu'une perturbation gêné-, « ralCt profonde, incalculable dans ses résultats s'en se- II rait suivie... Aurait- il donc fallu, pour dominer la crise, (f interner les capitaux par voie de décret, déclarer les « frontières suspectes, faire fouiller les maisons, réiablii le « maximum, porter la lampe au ioud de chaque fortune, « ressusciter la Terreur, et en cas de rési&tance trop vive «relever Véchafaud que nous avions abattu? Mats qooil « ce n'est i ien encore. Par quel gouvernement , au profit de tt quelles idées, avec quelle chance raisonnable de succès a tout cela se serait-il accompli? » Certes, les adversaires
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les plus acharnés de M. Louis Blauc o'eussent pas tracé un tableau plas effroyable des cODSéqueoces qu'eut pu en* traîner son élévation au* pouvoir. Mais qu'est-ce à dire 7
N'est-ce |)as un éclalaiit aveu d'iiicapacilé et (l*impaiss mec? Du moment (rauieui s que M. Louis Blauc ne craint pas de demander par quel gouveroemeiU^ et au profit de quelles idées il eût fallu remplacer ce qu'on aurait renversé, il n'y a rien à ajouter. Mais que deviennent alors ses déclamations contre le mauvais vouloir de ses collègues qui lui ont enlevé tout moyeu d'appliquer ses idées? iM'esl-ce pas à notre tour de demander : Quelles idées?
La vérité 6$t que l'incapacité de tous ces hommes était égale et qu'ils s'étayaient les uns les autres sur cette incapa* cité mutuelle comme sur leur sauvegarde. M. Louis Blanc le reconnaît sans le vouloir eu nous douuant les motiis qui lui faisaient attacher tant de prix au maintien de Tintégrité du gouvernement provisoire : a Les dissidences qui, au (( point de vue de l'unité d'action, auraient fait de ce « gouvernement un très- mauvais pouvoir, constituaient a son originalité comute gouveniement de passage destiné « à garder la place de ia souveraineté. Oui, l'bétérogé- « néité même des éléments dont il se composait était de (( nature à sauver la situation parce qu'elle tendait ci main' <( tenir en équilibre les diverses forces de la société, » On peut d'abord demander ce que signifie en face de cette déclaration l'opinion émise quelques lignes plus haut sur la nécessité d'une autorité dictatoriale pour prendre l'initiative des vastes réformes h accomplir. Oui, mais quelles réformes? El c'est parce que M. Louis Blanc ne le sait pas qu'il préfère ie maintien de l'équilibre des diverses forces de la société, c'est-à*dire du statu quo? Mais c'est ériger en théorie l'impuissance! A quoi bon une révolution dés lors? Est-ce que l'eiret d'une révolution, qui poursuit un but réel et déûni, ne doit pas être de rompre l'ancien équi<*
K* L0018 BLàNC
libre pour rétablir an équilibre nouveau sur des bases nouvelles T
C'est précisément parce que 'les hommes qui eurent la (lireclion du uiou veinent n'éiaient préi)apés à rien de semblable, M. Louis Blanc pas plus que les autres^que la révolution de 1S4S a fait un fiasco si complet. Nous ne plaignons pas H* Louis Blanc, ni ses collègues du gouvernement; mais quand on songe au peuple confiant et crédule qui après s'être fait tuer pour eux en février, allait être mitraillé par eux en juin (1), et soumis pendant des années à toutes les péripéties de la repression et de l'arbitraire, on se demande si les hommes qui consentent à Jouer co jeu U;rrible [>our hi satisfaction d'une aiiibilion misérable et incapable même de soulenir le rôle auquel elle a prétendu, on se demande si ces hommes ne sont pas de grands coupables? El il ne faut pas leur permettre dans tous les cas de se faire un piédestal glorieux de cette nni« Lition et de cette incapacité si funeste à l'humanité!
Le 16 avril, une nouvelle manifestation fut organisée pour rappeler au gouvernemeiU que la recherche des moyens d'abolir le prolélariai devait tenir la première place dans ses préoccupations.
Mais le gouvernement provisoire , pris à l*improviste le 17 mars, avait eu le temps depuis de préparer ses forces. Le peuple avait demandé réioignement des troupes, on le lui avait promis solennellement. Mais ou sentait plus que jamais au contraire le besoin 4.'une force armée pour comprimer la puissance du peuple : on pré^
(1) Précisément pour celte încapaciié et pour celte inerUe, M, Louis Blanc, comme les autres miMiibres du gonveroement provisoire, a sa pari dans la rcsponsabililè des funesles jouroées de juin, bien qu'il en ail éié lui-ménte une des viciimes.
LES iiOMlli;S D£ .I8/18
parait en seeret le rappel des troupes, M« Arago s'efforçait de faire rentrer subrepticement quelques régiments
dans Paris. En tous cas, on prenait lous les moyens de suppléer aux iroupes absentes. On s'élail concilié l'appui de de la garde nationale, en flattant ses dispositions réactionnaires. C'avait été la besogne de M. Marrast (1). M. de Lamartine s^élait chargé du soin d'organiser la garde mobile (2). M. Marie avail embrigadé les ateliers iiaiiunaux (3). En même temps, pour enlever au peuple son chQÎ le plus résolu, on s'eflbrçait de perdre et de déconsidérer Blanqui : M* Taschereau publiait dans sa Berne rétros*
(1) « M. Mamst qui, en qualité de maire de Paris, était chargé « de procéder à la reconaaissance des officiers de la garde natio • « Date, en prit oocadou de les rassembler fréquemment, de les « haranguer, de s'ouvrir plus ou moins selon qu'il les trouvait dis- II posés,^ sur les attaques projetées contre rHétel-de*Vil1e et sur la « nécessité d'une défense énergique de la société. Parlant, tantôt « vaguemcni, tantôt d'une manière précise, du jour prochain où la « lutte ne pouvait manquer de s\îni^ager entre les communistes et « les républicains modérés, défenseurs de la famille et de la pro- « prtélé,il les animait, il les préparait au combat, 9 (Daniel Stero, Histoire de la révolution de 1848»)
(*2) On entreteuait la garde mobile dans les mêmes dispositions que là garde nationale, relativement à l'éventualité d'une lutte prochaine : on lai donnait des munitions, des gibernes pleines de cartouches; on l'exerçait activement au maniement des armes.
(3) M* Marie s'était fait donner un crédit supplémentaire de cinq millions^ il avait fait de nouveaux embrigadements considérables. Le 28 mars, llli» Marie et Marrast avaient passé une revue générale des ateliers nationaux, ils les avaient encouragés parleurs louanges et ils leur avaient accordé l'élection de leurs brigadiers. H. Marie fit inscrire 60,000 bommes des ateliers nationaux sur le rôle de la /garde nationale. Il invitait H. Emile Thomas, placé par lui à la téte des ateliers nationaux, à fonder un club, pour les en* tretenir dans ces dispositions, et il lui disait : « Veillez à ce qu'ils « soient armés; ne ménagez pas l'argent. Le jour nest peiU-^tre « pas loin où il faudra les faire descendre dans la rue* |i C'est ainsi que l'on attisait le feu de la guerre civile.
pec(iff€ une prétendue dénonciation que Blanqui aurait adressée autrefois au gouvernement contre ia Socicio des Saisons. Celte publication émut peu le peuple qui la méprisa comme elle le méritait, mais elle fournit un aliment à l'an* lagonisme qui exiatait d'ancienne date entre Barbès et Blanqui, et celte division des deux chefs populaires devait neuli aliseï et compromettre par la suite tous les efforls qui seraient tentés.
D'autre part M. de Lamartine circonvenait M. Ledru* RoUin, et parvenait si bien à l'engluer que le 16 avril, il s'effraya, comme M. Louis Blanc s'était (Effrayé au 17 mars, d'une manifestation qui n'était certainement pas dirigée contre lui : il se crut engagé d'iionneur à proléger ses collègues, et ce fut lui qui ordonna de faire battre le rappel, initiative que n'eût probablement osé prendre çucun autre des membres du gouvernement provisoire (1). Enfin M. le général Cbangarnier se trouva toutà poinlà i'HôleWe- Ville pour organiser la résistance (2).
(1) M. I.cdru-RoHin était accouru, loul efTiwé, le nialiu, chez M. (Je Lamarline, en disant : « Nous sommes perdus : cent mille « hommes sont en marche sur riiôiel-(le-Viile,les corporalions du n Luxembourg sont mallresses du mouveraenl; Blanqui, au champ « de Mars, les excite et les dirige. Les factieux usurpent mou « nom, je les renie. »
(2) Le général Cbangarnier, dès les premiers jours de la Hépiiblique, avait écrit au gouverTiement provisoire pour demander qu'on l'employât. Il voulait meure au service de la République, disaïUil, « sa volonté et son habitude de vaincre » et demandait qu'on l'envoyât « à la frontière la plus exposée. » M. ChaD^jarnier songeait alors a la possibilité d'une guerre extérieure; mais ses services parurent meilleurs pour aider le gouvernement dans la ^erre intérieure. On le retint à Paris : au il avril, on le chargea d'organiser la icsisiance U l'IlùteUde-Ville : si les événements se fussent précipités et si le général Cavaiguac n'eiH pas eu le temps d'arriver d'Afrique, ç'auiait été à lui qu'on aurait eontié la dictature militaire. Plus lard, il devint Tépée dévouée de la réaction Odilon Barrot, Thiers, Dufaure, Faucher.
LES H0MMB8 DB 18Û8
lU. Louis Blanc d'ailleurs, fidèle k sa politique de Iran^ sactîoD, avait promis de s'interposer entre les promoteurs de la manifestation et le gouvernement. Mais on n*eut pas
bnsoin de son iri^'rvenlioD, et quand les délégués du peuple, partis du cUamp de Mars où lis s'élaient réunis pour élire les quatre officiers d'état-major de la garde oa* tionale laissés au choix du peuple, voulurent défiler devant le gouvernement provisoire auquel ils apporlaienl ruflVaiide d'une collecte palriolique, ils trouvèrent la place de rHôlelde- Ville hérissée de baïonnettes, et furent accueillis par les cris de haine et de guerre de la contre-révolution, d'est au milieu d'une double rangée de baïonnettes que s^opéra le défilé des corporations et des clubs dont les cris sympathiques à quelques membres de la minorité du gouvernement furent étouffés par des vociférations i A bas les com^ munistesl .
Le soir, la garde nationale célébra son triomphe en parcourant Paris iiux cns mille iois répétés de: A bas les corn" îmmistes! mort à Blanquil mort à Cabetl Là maison de jU. Gabet, heureusement absent» fut envahie par une troupe poussant des cris de mort (1). La nuit, la garde nationale
(1) A la Roavelle de la violation de son domicile, 11. Cahet écrivit aa gcavernement provisoire : « Si j'avais été assassiné, je « Taurais été nuûns de deux mois après une révolution populaire, « au nom de la République, au nom des principes de liberté, d*é- « gaUté et de fraternité, sans qu'aucun pou^mr public eût dit un « mot pour détruire la calomnie, pour arrêter la menace, pour «f prot^r le domicile, la personne et la vie d'un citoyen si pu- « bliquement en péril» » Le rapprochement que Ton est tout naturellement porté à faire entre Tattitude do peuple au 17 mars, et celle de la garde nationale le 16 avril, n'est pas à l'avantage de cette dernière. Mous verrons le 15 mai provoquer les mêmes vociférations ; mais c'est surtout la comparaison de Tattîti^de du peupie après la vicioirc de février et de l'altitude de la bourgeoisie après la victoire de juin, qui est saisissante* Dans cette perquisition violente et arbitraire faite au domicile de M* Cabet on