‹ Les hommes de la révolutionChapitre 11 sur 24 · LX.X · texte numérisé non relu

LX.X

« Le lendemain de mon arrivée, écrit le comte de La Marck dans cette grande confidence pour la première fois communiquée à l'histoire après sa mort, je me rendis dès le matin chez le comte de Mirabeau, et nous passâmes la journée en téte-à-tète. Je le trouvai plus mécontent de tout, plus découragé encore que je ne l’avais laissé. 11 me dit qu’il ne s'occupait plus qu’avec répugnance des affaires publiques, et qu’il ne paraissait plus que rarement à la tribune. Et, qu’on le remarque bien, ce découragement tenait au spectacle des événements publics, de l’irritation toujours croissante des esprits, du progrès visible d’une anarchie délirante et furieuse , de l’affaiblissement de tous les ressorts moraux et matériels de l’autorité, des vacillations perpétuelles du roi, de l’inhabileté de son ministère. — Mirabeau qui, de son œil d'aigle, voyait cet ensemble, le présent et l’avenir, se croyait capable, seul capable de pourvoir

aux nécessités de l’époque, mais il était repoussé, méconnu. 11 sentait que chaque jour l’œuvre de restauration deviendrait plus difficile, même pour lui, en supposant qu’il y fût appelé, et que des retards finiraient par rendre le mal absolument incurable. Telles étaient les causes du profond découragement dans lequel il était tombé, sans aucun retour sur lui-même, sur les calculs, les projets, les espérances de son ambition, sur les angoisses de sa position domestique, qui était, qui restait pénible et misérable, alors que, s’il avait été moins dominé par ses principes, il lui suffisait de laisser arriver à lui l’or que les factions prodiguaient à flots. — Je vis bien cependant qu’il n’avait pas renoncé à ses premiers projets de renouer personnellement avec le roi, car le langage qu'il me tenait formait un contraste bien marqué avec ses discours à la tribune et les écrits qu’il publiait ou faisait publier. Le journal le Courrier de Provence, quoiqu’il n’en fût plus le principal rédacteur, ne continuait pas moins, à cette époque, à exprimer encore ses idées; tous les articles passaient sous ses yeux ; ses discours y étaient textuellement rapportés, et ils n'étaient pas ceux d’un homme qui désespérait de la chose publique. 11 voulait arriver au pouvoir, à la direction des affaires, mais il ne pouvait suivre la route commune; c’était au con-

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traire en prenant celle diamétralement opposée qu'il espérait toucher son but.

« Le surlendemain de mon arrivée, j’allai chez le comte de Mercy. Je pensais qu'il allait me parler des affaires des Pays-Bas, mais il ne m’en dit pas un mot, et la conversation commença ainsi : « Vous « avez, me dit-il, des relations intimes avec le comte « de Mirabeau? — Oui, monsieur le comte. — Le roi « et la reine, qui ont eu connaissance de ces rela- « tions, ont pensé qu’en les entretenant vous aviez « eu la pensée de leur être utile. — Ils ne se sont « pas trompés; d’ailleurs la reine en a été avertie à « plusieurs reprises. — Leurs Majestés m’ont chargé « de vous demander votre opinion sur les dispo- « sitions actuelles que vous supposez à M. de Mira- « beau. — Le comte de Mirabeau avait cru, au com- «< mencement des États généraux, que les ministres « du roi agiraient comme le font les ministres en « Angleterre ; qu’ils chercheraient à former dans « l’Assemblée un parti pour le gouvernement, et à y « rattacher les hommes les plus propres par leurs « talents, leurs connaissances, leur popularité, à for- « tifier ce parti. A l’ouverture des États généraux, le « parti populaire était celui que la masse générale u de l’opinion favorisait. Mirabeau s’est jeté dans ce « parti et s’y est montré violent pour se faire craindre

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« et rechercher par le gouvernement. Ses calculs ont « été déçus, et depuis il n'a pas dépendu de lui de u prendre une meilleure position, je veux dire qui « convenait à, ses opinions et à ses principes. Il m’en « a souvent témoigné ses regrets. 11 n’a vu que de « l’incapacité dans le ministère, et il a regardé « M. Necker comme l’auteur des malheurs actuels « de la France et de ceux qu’elle est destinée encore « à éprouver. Mirabeau a désiré que le roi eût con- « naissance de ses dispositions à le servir : il y a « plus de cinq mois que j’en ai fait part à Monsieur, « frère du roi, qui n’a pas jugé «à propos d’en infor- « mer Sa Majesté. Alors je me suis retiré de cette « affaire, et j’ai quitté Paris, où je ne serais proba- « blement pas revenu , sans l’invitation que vous « m'avez adressée.

« — Eh bien, dit M. de Mercy, c’est cette affaire « même qu’il s’agit d’entamer. Le roi et la reine « sont décidés à réclamer les services du comte de « Mirabeau, s’il est, lui, disposé à leur être utile. Ils « s’en rapportent à vous sur ce qu’il y a à faire dans n cette circonstance ; leur confiance à cet égard est « sans réserve; ils vous laissent maître des condi- « tions, et ne veulent avoir de rapports avec le « comte que par votre entremise. Vous serez leur « seul intermédiaire. On attend de vous le plus

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« grand secret, et vous en comprenez l'importance. « Il est essentiel que M. Necker, dont ils sont très- « mécontents, ignore cette négociation. La reine « compte particulièrement sur vous. Nous vous atten- « dions ici depuis un mois : c’est parce que vous « n'arriviez pas que je me suis décidé à vous écrire. « — Monsieur le comte répliquai-je, le mal déjà fait « est bien grave, et je doute que Mirabeau lui-même <( puisse réparer ce qu’on lui a laissé faire. »

« Je déclarai ensuite au comte de Mercy que je ne consentirais à être l’intermédiaire de la négociation, que si lui-même y prenait part, et que ma première condition était qu’il eût avec Mirabeau une conversation qui le mit en état de le juger et de connaître ses principes et ses dispositions.

« M. de Mercy hésita à me répondre sur ce point et me dit seulement qu’il rendrait compte au roi de notre entretien, et qu’il me ferait connaître ensuite les ordres de Sa Majesté. Je vis bien qu’il craignait de compromettre son caractère d'ambassadeur dans une aiïaire de ce genre ; mais, de mon côté, j’étais fermement résolu à ne m’y engager que conjointement avec lui et sous sa direction. Nous nous séparâmes là-dessus.

« Plus de quinze jours se passèrent sans que j’eusse aucune communication à ce sujet avec M. de

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Mercy. Ce fut au commencement du mois d’avril qu’il me fit prier par son secrétaire d’ambassade, M. de Blumendorf, de passer chez lui. Je m’y rendis. L'ambassadeur me parla d’abord des scrupules qu’il éprouvait à intervenir dans une affaire si complètement en dehors du poste qu’il remplissait. Je convins que la question était délicate; mais néanmoins je répétai que rien ne me ferait départir de ma résolution. M. de Mercy finit par céder, et me demanda alors comment il lui serait possible de voir Mirabeau sans que cela fût su, et dans quel endroit leur entrevue pourrait avoir lieu. Je lui proposai ma maison. J’occupais l’hôtel Charost, dans la rue du Faubourg- Saint-Honoré. Cet hôtel avait une sortie par le jardin dans les Champs-Élysées. La plupart de mes gens étaient étrangers, et ceux qui étaient Français, d’anciens serviteurs, sur la discrétion desquels je pouvais compter.

« 11 fut donc convenu que l'entrevue aurait lieu chez moi, où le comte de Mercy se rendrait en voiture par la rue Saint-Honoré, comme à l’ordinaire, tandis que Mirabeau arriverait à pied par les Champs-Llysées, entrerait par la porte du jardin, dont je lui remettrais la clef, et viendrait directement dans ma chambre, san3 passer par l’antichambre de mes domestiques.

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« Après ma conversation avec M. de Mercy, je vis Mirabeau, et, sans lui confier encore tout ce qui s’était passé entre le comte et moi, je lui exprimai le désir que j’avais qu’il fît la connaissance de M. de Mercy, que je lui dépeignis comme un homme modéré, loyal, et avec lequel il pourrait s'expliquer sans réserve et sans arrière-pensée. Je lui lis comprendre que des rapports avec cet ambassadeur seraient certainement un bon moyen pour inspirer de la confiance au roi et à la reine, et pour arriver ainsi au but qu'il s'était proposé, de sauver la monarchie. Mirabeau accepta avec empressement mon offre de rencontrer M. de Mercy chez moi, et la conférence eut lieu ainsi qu’elle avait été arrangée.

« Après les premières phrases de politesse, la conversation s’engagea tout de suite sur les questions importantes qui nous préoccupaient tous les trois. M. de Mercy aborda bientôt les côtés les plus délicats de ces questions, et, après avoir tracé un tableau rapide de la marche de jour en jour plus effrayante de la révolution, et du gouffre dans lequel la France ne tarderait pas à être plongée, s’adressant à Mirabeau, il lui dit avec franchise qu'il ne pouvait pas croire qu'il persistât à compromettre ses talents et son génie en favorisant de pareils désordres.

« Mirabeau, touché de cette franchise, s'exprima

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de son côté avec une grande ouverture de coeur. Il reconnut les dangers de la situation, et conclut en déclarant que le seul moyen d’y échapper était de faire sortir le roi de Paris, mais non de la France. Il conjura M. de Mercy, s’il avait l’occasion de voir le roi, de s’efforcer de convaincre Sa Majesté que, dans les circonstances actuelles, c’était le seul parti à prendre.

« M. de Mercy ne fit cette fois aucune ouverture directe à Mirabeau de la part du roi, et se contenta de dire qu’il ne manquerait pas de tirer parti de la conversation qu’il venait d'avoir.

« Dans cette première entrevue, Mirabeau et M. de Mercy prirent l’un de l’autre une opiuion très -favorable. Mirabeau me dit que M. de Mercy lui avait paru beaucoup au-dessus de ce qu’on le lui avait dépeint, et, en effet, il s’était montré trèshabile dans l’exposé qu'il avait fait de la situation. M. de Mercy, de son côté, déplora qu’on eut tant différé de recourir à un homme si éminent, qu’on avait laissé devenir dangereux quand il aurait pu être si utile. 11 me dit, en sortant, que le roi et la reine avaient le désir de me parler le plus tôt possible, et que la reine l'avait chargé de me dire quelle me recevrait le lendemain, à une heure, aux Tuileries et dans l'appartement de M'"' Thibaut, sa

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première femme de chambre, afin de moins exciter les soupçons. Je m’y rendis.

« La reine commença par me dire que depuis deux mois elle avait pris, conjointement avec le roi, la résolution de se rapprocher du comte de Mirabeau, et qu’ils étaient tombés d’accord de s’adresser à moi pour y parvenir. Elle me répéta ce qu’elle m’avait dit quelques mois auparavant; c'est qu'elle n'avait jamais eu le moindre doute que mes liaisons avec le comte de Mirabeau n’eussent pour unique but d’être utile au roi. Elle me demanda ensuite, avec un certain accent de curiosité et d'embarras, si je croyais que Mirabeau n'avait point eu part aux horreurs des 5 et 6 octobre. Je certifiai alors qu’il avait passé ces deux journées en partie chez moi, et que nous dînions ensemble tête à tête lorsqu'on annonça l’arrivée de la populace de Paris à Versailles. J'ajoutai que j’avais beaucoup désiré alors que les ministres du roi eussent pu entendre les opinions exprimées dans ce tête-à-tête, et surtout qu’ils eussent su les adopter.

« Vous me faites plaisir, » me répondit la reine d’un ton plus rassuré; « j’avais grand besoin d’être « détrompée sur ce point; car, d’après les bruits qui « ont couru dans le temps, j’avais conservé pour le » comte de Mirabeau, je l’avoue, un sentiment d’hor- « reur qui n’a pas peu contribué à retarder notre

« résolution de nous adresser à lui, pour arrêter, s’il « est possible, les funestes conséquences de la rév.o- « lution. »

« Dans ce moment le roi entra. Sans passer par aucun préambule , et avec sa brusquerie habituelle, il me dit : « La reine vous aura déjà dit que « je voulais employer le comte de Mirabeau , si « vous pensez qu’il soit dans ses intentions et en « son pouvoir de m’étre utile. Que croyez-vous à « cet égard? »

« Je répondis franchement au roi que c’était s’y prendre bien tard, et je ne pus m'empêcher de lui faire remarquer l’extrême maladresse des ministres, qui, dès l’ouverture des États généraux, auraient dû, comme ils le pouvaient très- aisément, faire entrer dans les intérêts du roi les députés connus par leurs talents, et qui s’étaient faits les chefs du parti révolutionnaire. Je dis au roi que Mirabeau lui-même s’était attendu à des ouvertures de ce genre, mais que les ministres l’avaient dédaigné et repoussé avec une orgueilleuse présomption, qui, certes, de leur part, n’était pas trop justifiable. Je représentai encore à Sa Majesté que ce n’était pas seulement de Mirabeau, mais de beaucoup d’autres députés très-dangereux, que ses ministres auraient pu s’assurer l’appui. J’ajoutai que le mal s’enracinait chaque jour

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