‹ Les hommes de la révolutionChapitre 12 sur 24 · IB · texte numérisé non relu

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davantage, et que plus on dill'érait de l’attaquer, plus il serait difficile à détruire.

« Ah! s’écria le roi, il n’y a rien à espérer sur ce « point avec M. Necker. Aussi faut-il que tout ce qui « se fera par M. de Mirabeau reste un profond secret « pour nies ministres, et je compte pour cela sur « vous. »

« Je fus alt'Tré par cette réponse. Je ne concevais pas comment le roi pouvait songer à employer, à l'insu de ses ministres, un homme tel que Mirabeau, lin effet, les cons ils et les actes de celui-ci ne pouvaient pas manquer de se trouver en opposition directe ftvçç-ceux des ministres-, et quelle utilité devait-on attendre d’une pareille contradiction?

« — A présent, continua le roi, comment croyez- « vous que Mirabeau puisse me servir utilement?»

« Je dis au roi que je ne pouvais répondre sur cette question qu’ après avoir conféré avec Mirabeau.

« — Voyez-le donc, et vous rendrez compte à la « reine ou à moi de ce qui aura été résolu.

« — Me préféreriez-vous pas que je disse au comte » de Mirabeau, de la part de Votre Majesté, de « mettre par écrit ses idées à cet égard ?

« — Oui, encore mieux : vous me ferez remettre « par la reine ce qu’il aura écrit. C’est convenu. »

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« Après ces mots, le roi se retira. La reine me dit que je serais le maître de venir chez elle aussi souveut que je le jugerais nécessaire, en ayant soin néanmoins de choisir de préférence les jours où M m * Thibaut serait de service.

« Je me gardai bien de communiquer à Mirabeau les craintes que mon entretien avec le roi m'avait inspirées. Je crus, au contraire, devoir soutenir ses forces et le disposer à remplir avec courage et dévouement le rôle qu'on voulait lui donner.

« Je commençai par lui dire ce que le roi et la reine pensaient de ses talents : ils s'étaient en effet étendus sur ce sujet avec beaucoup de justice et de discernement. Je ne lui cachai pas cependant l.-y question que la reine m’avait faite sur sa participation prétendue aux événements des 5 et 6 octobre. A l'instant il changea de visage; il devint jaune, vert, hideux. L’horreur qu’il éprouvait était frappante: Pour le calmer, je lui rendis compte de tout co que j’avais dit à la reine pour l'éclairer sur ce point, et je ne pus assez lui répéter qu’elle était complètement convaincue de son innocence; longtemps après il lui resta une pénible impression d’avoir pu être l’objet d’un soupçon aussi horrible. Quand il fut remis de cette émotion, je lui parlai de la confiance que le roi et la reine avaient conçue

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dans ses sentiments, dans ses opinions et ses prin- . cipes monarchiques. Je lui dis alors qu’ils désiraient savoir de lui-mème quels étaient les services qu’il croyait pouvoir leur rendre.

« L'elfet que cette ouverture produisit sur son amour-propre ne m’échappa pas : je vis cet homme qui se croyait, et avec raison , si haut placé au-dessus des autres, soumis néanmoins à cette sorte de magie que peuvent exercer les personnes royales lorsqu’elles savent se montrer bienveillantes. Mirabeau était enchanté qu’on le mit enfin à même d’être utile au roi. Je trouvai même que les difficultés, pour arriver au succès, qu'il m’avait si souvent présentées comme étant presque insurmontables, s’aplanissaient trop aisément à ses yeux. Je me gardai bien de le lui faire remarquer. Je l'informai ensuite des dispositions dans lesquelles j’avais trouvé le roi, et qui étaient foit raisonnables. Louis XVI était bien loin de songer à reconquérir son ancienne autorité absolue : il était parfaitement résigné sur ce que la Révolution lui avait fait perdre du pouvoir et des droits de ses prédécesseurs, je pourrais dire que, sous ce rapport, Mirabeau était moins résigné que lui.

« En invitant Mirabeau à s’occuper de l’écrit que j’étais chargé de lui demander de la part du roi , je lui recommandai de ne pas trop s’engager dans de

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trop brillantes promesses. Quelques jours après , il m’apporta la lettre qu’on trouvera aux pièces, sous la date du 10 mai 1790, et qui est adressée au roi. »

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La lettre qu’il avait consenti d'écrire au roi avait exalté la reine d’espérance et de joie. Cette princesse se hâta de s’assurer plus indissolublement encore le puissant auxiliaire que la Providence lui ramenait, en s’entretenant dans une entrevue secrète avec le comte de La Marck des dispositions et des désirs de son ami. « Elle me confirma, raconte le négociateur, ce que le comte de Slcrcy m'avait dit de la satisfaction que le roi avait laissée éclater en lisant la lettre de Mirabeau. Elle me questionna ensuite sur ce qu’il y aurait de mieux â faire "pour que M. de Mirabeau fût content d’elle et du roi. — Je répondis que j’y réfléchirais, mais que, au premier aperçu, il me semblait indispensable de lui assurer une honnête aisance, qui lui permît, en s’occupant des affaires de l’État, de négliger, pour le moment, les siennes propres ; — que je savais qu'il manquait souvent du plus strict nécessaire, et que, au reste, je communiquerais mes idées à cet égard, à la reine, la première fois que j’aurais l’honneur de la voir. »

1,0 lendemain, le comte de La Marck communiqua cette conversation à son ami , et lui demanda franchement de faire ses conditions pour le payement de ses dettes par le roi et pour le tribut mensuel de la cour qui lui semblait indispensable à son cxistenco personnelle et aiix frais des coopérateurs qu’il allait être obligé de coïntéresscr à ses travaux.

« l’eu de jours après, raconte La Marck, Mirabeau remit l’état complet de ses dettes. Il y en avait dont l’énonciation était au moins burlesque, et qui attestaient trop bien les vicissitudes d'une vie si tristement agitée. Par exemple, ses habits de noce étaient encore à payer. Le total se montait à deux cent mille francs.

« Peu de jours après, la reine me fit appeler. « En « attendant que le roi vienne, » me dit-elle tout de suite, » je veux vous dire qu’il est décidé à payer les « dettes du comte de Mirabeau. 11 a d’autres inten- « tions à ce sujet, et il vous en parlera lui-méme.

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« II. de Mercy a déjà pu vous dire que le roi était « très-satisfait de la lettre de M. de Mirabeau; il ne «i désire et ne peut pas désirer plus que ce que u M. de Mirabeau promet dans cette lettre; nous « espérons seulement que celui-ci tiendra sa paît rôle : nous y comptons bien, vous pouvez l’en asti surer. Le roi vous demande de vous occuper du « payement des dettes et de vous charger de toute u cette aflaire; mais ne perdez jamais de vue que « nos rapports avec M. de Mirabeau doivent rester « secrets. «

« Je rassurai d’abord la reine sur ce dernier point; mais quant au payement des dettes, je la suppliai d’en charger une autre personne que moi, et lui dis qu'il lui serait facile de trouver quelqu'un assez sûr et assez discret pour lui confier cette mission. La reine insista pour que ce fût moi; mais, de mon côté , je persistai respectueusement dans mes représentations à ce sujet , et elle finit par céder à mes objections. Je lui fis observer en même temps qu'il était essentiel qu’elle choisit cette personne parmi celles qui avaient l’habitude de la voir souvent, afin que je pusse aussi m’adresser à elle chaque fois que j’aurais à faire passer des notes, avertissements, etc., qui résulteraient nécessairement des relations qu’on établissait avec Mirabeau. Cette précaution était in-

dispensable; sans cela, on n’aurait pas manqué de tirer des inductions compromettantes de mes liaisons intimes avec Mirabeau et de mes fréquentes apparitions aux Tuileries. La reine, après avoir cherché, me proposa M. de Fontanges, archevêque de Toulouse. Il était l’un de ses aumôniers et lui devait son archevêché. Il lui était très-dévoué et elle le voyait ou communiquait avec lui tous les jours.

« Ce point arrêté, je fis part à la reine de mes réflexions sur le peu d’utilité qu'on tirerait des rapports avec Mirabeau, s’ils devaient se borner à des communications clandestines entre le roi et lui. J’essayai de lui faire comprendre que la première chose à faire serait de mettre Mirabeau en relation avec les ministres, pour qu’il pût, d’accord avec eux, défendre leurs projets dans l’Assemblée.

« La reine me répondit quelle croyait que cette idée serait impraticable dans la disposition où étaient les ministres actuels, mais que, d’ailleurs, je pouvais en parler au roi, qui parut dans ce moment.

« Le roi commença par me répéter les paroles de la reine sur la lettre de Mirabeau, qui lui avait causé, me dit-il, une extrême satisfaction. De même que la reine, et plus qu’elle encore, il semblait avoir dans l’avenir une confiance sans bornes ; il regardait comme facile de rétablir les choses sur un pied res-

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pcctable. A cet égard, je lui dois la justice de dire qu’il exigeait peu pour lui personnellement. Il pensait d’ailleurs que si les ministres devaient à l’avenir avoir plus de difficulté et d’embarras, lui, aurait moins de responsabilité, et, par conséquent, plus de tranquillité. I.e roi voyait dans ses relations personnelles avec Mirabeau le moyen de s’assurer d’avance cette tranquillité; mais il repoussa mes observations sur la nécessité, indispensable à mes yeux, que ces relations s’étendissent aux ministres, Était-ce par défiance envers ceux-ci ou envers Mirabeau? C’est ce que je ne pus démêler, et je serais plutôt porté à croire que c’était un effet do la faiblesse de son caractère, qui lui permettait rarement de prendre une résolution complète et de la suivre dans toutes ses conséquences.

« l.e roi me rendit l’original de la lettre de Mirabeau, en me disant : « Vous le garderez, ainsi que « ces quatre billets de ma main , chacun de deux « cent cinquante mille livres. Si, comme il le pro- « met, M. de Mirabeau me sert bien, vous lui remet- « trez, à la fin de la session de l’Assemblée nationale, « ces billets pour lesquels il touchera un million. « D'ici là, je ferai payer ses dettes, et vous déciderez « vous-môme quelle est la somme que je dois lui « donner chaque mois, pour pourvoir à ses embarras « présents. »

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« Je répondis que je croyais que six mille livres par mois le satisferaient. — « C’est bien, dit le roi, « je ferai très-volontiers. » Peu après, notre conférence finit, et le roi me congédia.

« Je ne tardai pas à voir le comte de Mirabeau. Je lui annonçai qu’il recevrait six mille livres par mois, et que toutes ses dettes, jusqu’à concurrence de deux cent huit mille livres, seraient payées. Enfin, en lui disant que le roi , très-satisfait des sentiments exprimés dans la lettre qu’il lui avait adressée, se reposait avec confiance sur le zèle qu’il y promettait, je lui montrai et l’original de cette lettre, qui devait rester entre mes mains, et les quatre billets de deux cent cinquante mille livres chacun que je devais également conserver. Je l’informai que l'intention du roi était de lui faire remettre cette somme d’un .million si, à la fin de l’Assemblée, il avait fidèlement rempli les engagements contenus dans sa lettre , d’après les termes de laquelle il demandait lui-même à être jugé. Mirabeau laissa éclater une ivresse de bonheur, dont l’excès, je l’avoue, m’étonna un peu, et qui s’expliquait cependant assez naturellement, d’abord par la satisfaction de sortir de la vie gênée et aventureuse qu’il avait menée jusque-là, et aussi par le juste orgueil de penser qu'on comptait enfin avec lui. Sa joie ne connut plus de bornes, et il trou-

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vait au roi toutes les hautes qualités qui doivent distinguer un souverain ; et s'il n’en avait pas fait preuve encore, il fallait, disait -il, s’en prendre à d’inhabiles et sots ministres qui n’avaient pas su le représenter à la nation avec toutes les qualités qu’il possédait; mais il n’en serait plus de même désormais, et on le verrait bientôt occupant une situation digne de son caractère généreux. Je me gardai bien de le ramener à des sentiments plus modérés. Je profitai au contraire de cet élan de sa reconnaissance pour stimuler encore le dévouement qu’il témoignait et qui, j’en ai la conviction, était sincère. »

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