‹ Les hommes de la révolutionChapitre 13 sur 24 · LXX1II · texte numérisé non relu

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Lue nouvelle entrevue nocturne entre Mirabeau et le comte de Mercy, chez La Marck , cimenta ce honteux commerce qu'un grand homme faisait de son génie et par conséquent de son caractère. Mirabeau, habitué à ces commerces de lui-même, en sentait si peu la pudeur qu’il se surpassa d’animation, d'éblouissement d’idées et d'éloquence familière dans l’entretien avec ses deux corrupteurs. Il enivra le comte de Mercy des perspectives de salut et de triomphe qu’il entrevoyait pour la monarchie dans son alliance avec la cour. Le comte de Mercy fit entendre à ses deux amis que le roi était décidé à changer ses ministres et à nommer un conseil dont Mirabeau, caché dans l’ombre, serait l’oracle et le régulateur absolu.

La Marck remit à M. dé Fontanges, chargé par la reine de tous les détails et de toutes les largesses de cette négociation , l’état des dettes de Mirabeau. M. de Fontanges fut autorisé par le roi de payer ses

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dettes et de verser entre les mains de Mirabeau les six mille francs par mois convenus entre le prince et LaMarck. M. de Fonûfnges, lnunine d'une sûreté inviolable, d’une incorruptible fidélité et d’un dévouement aussi modeste que pieux à ses maîtres, fut ainsi la main cachée qui faisait passer à la cour les conseils de Mirabeau et à Mirabeau les subsides de la cour. La légèreté et la prodigalité de Mirabeau ne tardèrent pas à laisser transpirer, à la joie de ses ennemis, quelques soupçons et quelques symptômes de corruption. 11 passa sans transition prudemment ménagée aux yeux du public de l'excès de la gène à l’excès de l'opulence. 11 était las de la misère, altéré de luxe et de volupté. Comme il n’y avait point de vertu dans sa gloire, il n'estimait pas assez sa gloire elle-même pour lui sacrifier ses plaisirs. On parlait de ses débauches de jouissance , comme on avait parlé de ses débauches de travail. 11 ne compensait un de ces excès que par l’autre excès. On citait le nom de ses favorites vénales choisies pour un jour parmi les actrices ou parmi les danseuses de la scène. 11 affichait ses débordements comme un double témoignage de la double force de tête et de coeur dont la nature l'avait privilégié. 11 aimait, comme Alcibiade, qu’on s’entretint de ses amours pour des courtisanes et de ces nuits données tour à tour ou

tout ensemble aux insomnies de l’homme d’Ittut ou aux insomnies du débauché. Il avait loué un hôtel entier et splendide dans la rue de la Chaussée-d’ Antin, près du boulevard, quartier le plus opulent et le plus licencieux de Paris. Au lieu d'un seul domestique qui le servait jusque-là dans son obscurité, de nombreux laquais, une table recherchée, une bibliothèque de luxe, des tableaux, des voitures, des chevaux, une maison ouverte à des amis et à des collaborateurs sans nombre, ses dettes largement acquittées, provoquaient l'étonnement et faisaient rechercher la source d’un faste si contradictoire avec l'existence étroite et obérée qu’on lui connaissait la veille. Il ne s’étonnait pas lui-même de ces murmures. Peut-être même, par une vanité supérieure à sa probité, ne s'affligeait- il pas d’avoir vendu cher son secours à un parti quelconque. L’impudeur glorieuse du prix, dédaigneuse du scrupule, était un des éléments de son caractère méridional. Fanfaron de corruption, même s’il n’avait pas été vendu.

Ses amis lui remontrèrent en vain le danger d’étaler ainsi d’avance le luxe d’une situation qui ne pouvait être utile au roi et à la monarchie qu’en restant cachée. Il s’excusa, il atténua la réalité de ses dépenses, il promit de jouir avec plus de modestie des dons de la cour. Mais le lendemain il prêtait de

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nouveaux prétextes aux soupçons. Impuissance d'un parvenu à la fortune, qui ne pouvait contenir l'or de sa vénalité dans sa main et qui ne se croyait riche qu’à la condition d’éblouir les autres et de s'éblouir lui-même.

Il s’efforça, dès le premier jour, de faire sentir au roi et à la reine la valeur du secours qu’il apportait à la monarchie par des travaux surhumains. « Mirabeau, à cette époque, dit le témoin de sa vie, ne s’accordait pas un instant de repos. Tanin: à la tribune, tantôt aux Jacobins, tantôt dans son cabinet, attentif à tout ce qui se faisait, à tout ce qui s’écrivait, dictant à ses secrétaires, écrivait lui-inéme, révisant les écrits qu’il inspirait à d’autre* provoquant dans l’intimité de ses collaborateurs les discussions sur tous les sujets pour faire jaillir les idées nouvelles, s’emparant lui-môme de ces idées poulies rédiger et par-dessus tout n’oubliant pas ses plaisirs. Telle est l’idée qu’il faut se faire de cet homme extraordinaire que la nature semblait avoir créé pour étonner ses contemporains par la réunion de tant de qualités et de forces, qui semblaient incompatibles dans le même homme. » Presque chaque jour il faisait parvenir par le comte de

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La Marck et M. de Fontanges une note à la reine dont la rédaction exigeait le plus grand mystère et la plus mûre réflexion.

Ces notes de la main de Mirabeau, dépositaires de ses pensées, restituées à Mirabeau par M. de Fontanges après que le roi et la reine les avaient lues, remises par Mirabeau mourant au comte de La Marck, léguées par le comte de La Marck après sa mort à M. de Bacourt, diplomate digne de commenter un tel texte, sont enfin sous les veux de l’histoire. Elles contiennent tous les mystères, toutes les passions, tout le génife, toute la force, toute l’impuissance, üte la gloire *tet toute la honte de leur auteur.

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.Nous reproduirons ici à sa date le portrait (pie Dumont de Genève a tracé de Mirabeau. Cette grande figure atteint toute sa vérité sous la main de ce témoin et de ce confident de sa domesticité.

« Mirabeau avait quitté alors son hôtel garni et s’était logé à la Chaussée-d’Antin dans une maison qu’il décora comme un boudoir. Son goût pour le luve n’avail jamais pu se satisfaire dans les circonstances étroites où il avait vécu, mais il aimait le plaisir et le faste, les meubles élégants, une table somptueuse, une compagnie assidue et nombreuse. Il ne faut pas s’imaginer cependant que notre société intime, composée de Chamfort, de Pellenc, son secrétaire, de Penchaud, de Clavières, de Duroveray, de Reybaz, tous, à l’exception de Pellenc, Genevois comme moi, fût toujours tranquille. J’avais souvent à réconcilier Mirabeau et ses collaborateurs dans des querelles de vivacité où ils se reprochaient mutuellement leurs négligences dans le travail ou les

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défauts de leur caractère. Une maîtresse jeune, belle, impérieuse et avide, M'" 5 I.ejay, femme d’un libraire du Palais- Royal, avait succédé dans le cœur de Mirabeau à cette charmante Hollandaise, M 1 "' de iNehra, qu'il avait délaissée et dont il élevait dans sa maison un fils âgé de six ans. M“ e Lejay publiait le Courrier de Provence, journal rédigé par Mirabeau, par Duroveray et par Dumont. Mirabeau lui avait remis sa part de bénéfice dans cette entreprise, à la fois politique et lucrative. Des différends s'élevaient sur les parts d’émoluments entre M" 1 ' Lejay et les collaborateurs de Mirabeau. Dominé souverainement par cette femme, Mirabeau tremblait devant l’énergie de son caractère, plus qu’il n’était asservi par sa beauté. Il subissait à regret le joug de cette maîtresse impérieuse, souvent révolté, toujours reconquis. Les colères et les exigences de cette liaison agitaient et égaraient sa vie.. »

Après l’abolition des titres de noblesse, il avait continué à porter le sien. Le peuple même, fier de l’aristocratie de son idole, lui donnait le titre de comte, et lui pardonnait son faste. « Mirabeau est bien mal conseillé, disait Dumont à Clavières, en étalant ainsi son opulence suspecte. On dirait qu’il a peur de passer pour honnête homme! » Il souffrait souvent de ses excès de travail et de plaisir; il s’en plaignait

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à ses amis. « Si je croyais aux poisons lents, disaitil, je ne douterais pas que je ne fusse empoisonné. Je me sens dépérir, je me sens consumer à petit feu. » « Je lui fis observer, ajoute Dumont, que son genre de vie aurait tué depuis longtemps tout homme moins robuste que lui. » Pas «n moment de repos depuis sept heures du matin jusqu’à dix ou onze heures du soir : conversations continuelles, agitation d’esprit et de toutes les passions; régime imprudent, excès de tahle (c’est-à-dire d’aliments succulents, car il était modéré dans l'usage des liqueurs). « Il faudrait que vous fussiez une salamandre, lui disaisje, pour vivre dans ce feu dévorant sans vous consumer. » 11 faisait alors des projets de retraite, comme en font tous les hommes d’État, tous les ambitieux dans leurs moments de fatigue et d’ennui. L'échauflement de son sang se manifestait à cette époque par des ophthalmies : je l’ai vu, depuis qu'il était président, se faire appliquer des sangsues dans l’intervalle de la séance du matin à celle du soir, et se rendre à l’Assemblée le cou enveloppé de linges pour étancher les restes du sang.

« A la tribune, il était impassible; ceux qui l’ont vu savent que les Ilots roulaient autour de lui sans l’émouvoir, et que même il restait maître de ses passions au milieu de toutes les injures. Je me sou-

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viens de l'avoir entendu prononcer un rapport sur la ville de Marseille : chaque mot était interrompu de la part du côté droit par des injures; il entendait autour de lui retentir les mots de calomniateur, de menteur, d’assassin, de scélérat et toute l’éloquence des halles. Il s’arrête un moment, et s'adressant aux plus furieux, d’une voix mielleuse : « J’attends, Messieurs, que ces aménités soient épuisées; » et il continua tranquillement comme si on lui eût fait l’accueil le plus favorable. 11 ne se crut jamais provoqué au point d’oublier les bienséances oratoires. Mais ce qui lui manquait comme orateur politique, c'était l’art de la discussion dans les matières qui l’exigeaient : il iie savait pas embrasser une suite de raisonnements et de preuves; il ne savait pas réfuter avec méthode; aussi était-il réduit à abandonner des motions importantes lorsqu’il avait lu son discours, et, après une entrée brillante, il disparaissait et laissait le champ à ses adversaires. Barnave était plus armé de dialectique et suivait pied à pied les raisonnements de ses antagonistes, mais il n'avait point d’imagination, de coloris, de trait, ni par conséquent de véritable éloquence. Comme on faisait un jour le parallèle de ses talents didactiques et des talents oratoires de Mirabeau, quelqu’un dit : « Com- « ment pouvez-vous comparer cet espalier artificiel

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« à un arbre en plein vent qui se déploie dans toute « sa beauté naturelle? » 11 est sûr que ces deux hommes n’étaient pas de la même trempe; mais Mirabeau sentait bien son côté faible, et un jour qu’il avait parlé dans ce genre de réfutation avec un peu de succès, il nous disait : « Je vois bien que,

« pour improviser sur une question, il faut c.oramen- « cer par la bien savoir. »

C’était au reste la sage coutume de Mirabeau, quand il avait à répliquer sur des matières importantes, de se donner «à lui-même le loisir de la réflexion. 11 appelait avec raison la réflexion la plus grande puissance de l’homme. Il se gardait bien de la négliger. Plus penseur encore qu' improvisateur, il ne parlait jamais sans avoir écrit ou dicté ses discours. Semblable en cela à Cicéron et à Démosthènes, il les relisait, les polissait, les solidifiait le plus longtemps possible d’arguments, les illuminait de traits d’éloquence, les repassait dans sa mémoire, les lisait quelquefois, plus souvent les prononçait en ajoutant à ce qu’il avait médité le feu, sa soudaineté, l’imprévu de l’inspiration. Aux séances où il devait parler, il se faisait suivre toujours par ses secrétaires et ses rédacteurs tels que Dumont, Duroveray, Pellenc, de Comps. 11 les tenait renfermés à sa disposition dans un cabinet attenant à la tribune, derrière

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le bureau du président. Ces confidents de sa pensée étaient chargés de suivre la discussion quand il \ prenait part, et île noter toutes les idées et toutes les réfutations que leur suggéraient la circonstance et le débat. S’il avait à remonter à la tribune pour la réplique même la plus courte, il allait préalablement consulter ce cou eil intime. 11 lui dictait les phrases qu'il se proposait do répondre à se3 adversaires, il écoutait leurs observations, il notait leurs arguments, il rédigeait sa réplique, il la lisait devant ses amis, il faisait, pour ainsi dire, l’épreuve de son inspiration devant eux avant de la faire sur son auditoire. 11 respectait trop la tribune pour s'y présenter comme un rhéteur, seulement avec des paroles. Le sens et la forme lui importaient plus que la vaine facilité d'enchaîner des mots. C’est de ce cénacle qu’il sortait toujours chargé d'idées pour ses improvisations comme pour ses discours. L’homme d’État et l’homme d’cloquence ne livrait rien au hasard de ce qu'il pouvait lui enlever par la réflexion. Il se sentait parler devant la postérité, et il veillait de loin sur Sa renommée.

« La voix de Mirabeau, dit Dumont, était pleine, mâle et sonore; elle remplissait l’oreille et la flattait: toujours soutenue, mais flexible, il se faisait aussi bien entendre en la baissant qu’en l’élevant; il pou-

\ ait parcourir toutes les notes et prononçait les linales avec tant do soin qu’on ne perdait jamais les derniers mots. Sa manière ordinaire était un peu traînante : il commençait avec quelque embarras, hésitait souvent, mais de manière à exciter l’intérêt; on le voyait, pour ainsi dire, chercher l’expression la plus convenable, écarter, choisir, peser les termes, jusqu'à ce qu’il se fût animé et que les soufllets de la forge fussent en fonction. Dans les moments les plus impétueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots pour en exprimer la force l’empêchait d'être rapide; il avait un grand mépris pour la volubilité française, et la fausse chaleur qu’il appelait les tonnerres et les tempêtes de. l’Opéra. Il n’a jamais perdu la gravité d’un sénateur, et son défaut était peut-être à son début un peu d’apprêt et de prétention ; il relevait la tête avec trop d’orgueil et marquait quelquefois son dédain jusqu'à l’insolence. Ce qui est incroyable, c’est qu’on lui faisait parvenir au pied de la tribune, ou à la tribune même, de petits billets au crayon (comme il s’en écrivait un nombre infini dans l'Assemblée), et qu'il avait l’art de lire ces notes tout eu parlant, et de les introduire dans son discours.

« Il se sentait beau dans sa laideur, il étalait avec orgueil, il contemplait dans sa glace, en préparant

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st’ s harangues, son buste, sa grosseur, ses traits fortement marqués, criblés de petite vérole. « On ne connaît pas, disait-il, toute la puissance de ma laideur: » et, cette laideur, il la croyait très- belle. Sa toilette était fort soignée ; il portait une énorme chevelure, artistement arrangée, et qui augmentait le volume de sa tête. « Quand je secoue, disait-il, ma terrible hure, il n’y a personne qui ose m'interrompre... » Il se plaçait très-volontiers devant une large glace et se regardait parler avec beaucoup de plaisir, portant la tète en arrière et équarrissant ses épaules. 11 avait ce tic des hommes vains que le son de leur nom frappe avec plaisir, et qui aiment à le répéter eux-mêmes.

« Mais en cherchant le trait caractéristique de son génie, je le trouve, après une longue réflexion, dans la sagacité politique, dans la prévoyance des événements, dans la connaissance des hommes, qu'il m'a paru posséder à un degré plus rare et plus éminent que toutes les autres qualités de l’esprit. Il laissait bien loin derrière lui, à cet égard, les plus distingués de ses collègues. 11 y a des moments où il disait qu’il se sentait prophète, et il semblait en effet qu’il avait des inspirations de l’avenir. On ne le croyait pas, parce qu’on ne voyait pas aussi loin que lui, et parce qu’on attribuait souvent son chagrin à son

aruour-propre ; mais je sais que clans le temps même où il augurait le plus mal de la monarchie, il avait la plus haute idée des destinées de la nation dans l'avenir. »

11 disait de Necker que c’était le pygmée de la Révolution. « Malebranche, ajoutait -il, voyait tout « en Dieu, Necker voit tout en Necker! » 11 appelait d'Esprémcnil Crispin-Catilina, La Fayette Crormvell- Grandisson ou Gilles-César. Comme Voltaire, il donnait par le rapprochement de deux noms qui contrastent la double signification de la prétention et de l'impuissance d’un homme vivant. Il frappait des médailles de ridicule pour les mettre en circulation contre ceux qu’il n’estimait pas ou qu'il estimait assez pour les craindre. 11 ne pouvait souffrir les éloges décernés aux hommes médiocres. Ces éloges lui apparaissaient des larcins aux hommes à qui appartenait légitimement la vraie gloire. « On a élevé des doutes sur sa bravoure personnelle, dit encore Dumont. Sa jeunesse prouvait que ces doutes étaient des calomnies. Mais il avait pris très-sagement la résolution de refuser tout combat singulier pendant le cours de l’Assemblée nationale. « Nos « ennemis, disait-il, trouveront autant de spadassins « qu’ils voudront, et pourront se débarrasser par « des duels de tout ce qui leur fait ombrage, car

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« enfin quand j’en tuerais dix, je succomberais au « onzième. >i 11 était toujours armé de pistolets, et ses domestiques l'étalent comme lui. 11 craignait souvent d’ôtre assassiné. 11 était adoré de ses serviteurs : très-recherché dans sa toilette, il la prolongeait par mille badinages avec ses valets de chambre, il lisait peu et très-rapidement, il discernait d’un coup d’œil ce qu’il y avait de neuf et d’intéressant dans des milliers de pages. 11 écrivait beaucoup, d’une main rapide, d’un trait serré; les écrits dé sa main ressemblent à des caractères hiéroglyphiques.

Les copies de ses manuscrits et de ses discours se faisaient dans sa maison, avec une promptitude qui ne satisfaisait pas encore son impatience. On les recopiait dix ou douze fois de suite pour arriver à la beauté de style qu'il cherchait à donner à ses harangues. Ses heures étaient dévorées par le public qui obsédait sa porte. Ses levers étaient ceux d’un prince. Ils commençaient à sept heures du matin et continuaient sans interruption jusqu’à l’heure où il se rendait à l’Assemblée. Même alors, scs escaliers, sa cour, le seuil de sa maison, la rue, étaient remplis de groupés rassemblés par l’admiration et par la curiosité. Le peuple sentait en lui d’instinct la royauté de l’intelligence humaine et le seul vrai génie de la Révolution et de la patrie.

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Élevé par ses derniers triomphes de tribune audessus de l'enthousiasme de la nation, Mirabeau savourait enfin sa gloire. Jamais un homme placé si haut par le génie ne descendit cependant plus bas par le caractère que le puissant orateur dans les derniers mois de sa vie.

Après avoir sondé Necker, le comte de Provence, La Fayette, les Lameth même, et après avoir h demi noué, à demi rompu avec tous, Mirabeau avait enfin renoué définitivement avec le roi et avec la reine, par l'intermédiaire de son ami le comte de La Marck, une alliance presque semblable à une trahison de l’Assemblée. Mais, après avoir essayé quelque temps k d’imprimer par ses conseils et par sa seule force occulte une impulsion politique à la cour, à l’Assemblée, à l’opinion publique dans le sens d’une restauration du pouvoir exécutif par la Constitution , il s'aperçut qu’un homme avait pris à la fois et devant la cour et devant le peuple une situation dictato-

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riale qui neutralisait entièrement ses plans, à moins que cet homme ne se prêtât à une alliance avec lui qui doublerait, en les concentrant, leurs forces. Cet homme était La Fayette. Mais La Fayette avait refusé toute alliance qui aurait été un partage de l’empire. L’entraîner à soi était impossible; le renverser était difficile. 11 ne restait qu’à se subordonner à lui pour le conquérir à ses vues et pour se faire l’instrument de celui dont on n’avait pu devenir l’égal. Flatter ce qu’on méprise, se subalterniser devant l’homme qu'on déclare inférieur à son rôle, se lier, se donner, se vendre à celui qu’on brûle de trahir, c’est le dernier degré de la décadence et de l’avilissement de soi-même à ses propres yeux. L’orgueil ne proteste pas moins que la vertu contre une telle prostration de la dignité et de la sincérité humaines. C'est pourtant à cette profondeur d’abjection que l’on est forcé de contempler Mirabeau dans les correspondances de sa main, où il est lui-même son propre délateur.

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Quoi qu’il en suit, la honteuse ])rostration de Mirabeau avait échoué devant l’inflexibilité de La Fayette, et les instances de la reine auprès de ce général n’avaient pu réunir ces deux rivaux. 11 restait à Mirabeau, pour dernière ressource d'ambition ou de service, la reine elle-même. S’il pouvait parvenir à la voir librement, à lui inspirer par l'éblouissement de ses paroles et par la chaleur chevaleresque de son dévouement, la conviction d’esprit et la confiance de cœur dont il avait besoin pour dominer arbitrairement ses conseils, il ne doutait pas que cette coalition entre la majesté séduisante d’une reine, jetée par l'infortune sous sa direction et la toutepuissance de son propre génie, ne dominât le roi par sa femme et la révolution par le roi. Dans tous les cas, il eût été le Straflord sublime de la France, et il était assez fort de cœur ou assez ambitieux en postérité pour ne pas redouter l’échafaud de Straflord.

Dans cette pensée, il désespéra un moment de tout

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s'il n’obtenait pas des entretiens secrets avec la reine, et il espéra au delà de toute espérance s’il pouvait obtenir d'elle les entrevues qu’il désirait. Toute sa correspondance avec La Marck, avec M. de Fontanges et avec la reine elle-même pendant les six semaines qui précèdent la Fédération , n'est qu’une insinuation passionnée, directe ou indirecte, à la mystérieuse faveur qu’il sollicitait de Marie- Antoinette. Ce n’était pas seulement le politique et l’ambitieux, c’était l'homme dans Mirabeau qui aspirait à cette auguste intimité avec sa souveraine. Le tribun dans son cœur n’avait jamais complètement effacé le gentilhomme. La révolution n'était que dans son esprit, le royalisme était dan3 son sang. Il n’avait tant menacé ses maîtres que pour les dompter et les servir après les avoir domptés, il avait des remords d'avoir porté ses coups trop loin et trop haut sur des têtes royales, il regrettait amèrement ses apostrophes menaçantes de tribune et ses outrages jusqu'au sang à la personne de Marie-Antoinette dans ses entretiens avec La Fayette, avec les Lameth et avec Uarnave. 11 aurait voulu ravaler ces accès de colère, évaporés dans des termes qui les avaient rendus immortels. 11 voulait du moins en obtenir le pardon de la bouche d'une femme qu’ils avaient désignée au poignard de ses ennemis. l’Ius

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il avait été outrageant et funeste, plus il voulait être repentant et dévoué à cette souveraine détrônée déjà du cœur de ses sujets et qui n’avait plus d’appui contre eux que son premier persécuteur. Cette situation, neuve dans l’iiistoire, d’un factieux qui abat et qui relève une reine, flattait son orgueil, enivrait son ambition, passionnait son cœur. Car, il faut le redire, pour bien faire comprendre les obscurités de ce grand homme, il avait un cœur. Ce cœur, aussi puissant que son génie, faisait invinciblement pencher à son insu sa raison du côté où le sentiment, etdans le retour de Mirabeau à cette crise de sa vie cœur que de politique.

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La reine désirait et redoutait également cette entrevue, qui pouvait l’engager plus avant qu’il ne convenait à sa sûreté et à sa dignité comme reine. Elle l'avait toujours fait espérer et toujours .ajournée sqtjs des prétextes qui n’étaient pas seulement des excuses. Il ne fallut rien moins que l’insistance un peti amère de Mirabeau, la crainte de le mécontenter trop profondément et l'imminence des périls dont la menaçait la prochaine réunion de la France confédérée dans Paris, pour l’obliger à cette faveur décisive. Mais le secret qui devait couvrir ces entretiens de la reine et de son allié était difficile à assurer. Les Tuileries, où la garde nationale seule faisait le service, étaient moins un palais qu’une prison. Tous les yeux y connaissaient le visage du grand orateur. La Fayette avait peuplé les abords et l’intérieur même du château de surveillants affidés qui l’auraient informé de la présence d’un tel visiteur dans les appartements secrets de la reine. l!n de ses officiers

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supérieurs entretenait des liaisons intimes avec une des femmes du service intérieur de la princesse. Tout était regard et tout serait révélation dans ce palais. 11 fallut, pour faciliter l’entrevue et le mystère, que la famille royale affectât le besoin d’aller respirer quelques jours l’air plus pur du printemps au château de Saint-Cloud, résidence favorite et personnelle de Marie-Antoinette. Ce château, enveloppé de forêts , accessible par les avenues et par les portes du parc public et du parc réservé jusque sous les fenêtres de la reine , permettait de dérober à l'inquisition la plus jalouse, surtout dans les ombres de la soirée, les rapprochements de la reine et de ses conseillers. La confidence d’une seule femme de la princesse et d’un seul valet de chambre de service pour introduire et pour congédier le visiteur était suffisante. Ces deux affidés étaient assurés à la reine pendant la semaine du séjour à Saint-Cloud.

La Fayette d’un côté, les Lametli et leurs amis de l'autre, l’un à demi informé, les autres seulement avertis par les apparences des pas de Mirabeau, cherchaient à tout prix à acquérir la preuve des intimités dont ils avaient la conviction. Ils faisaient attentivement épier les abords de Saint-Cloud. Mirabeau épiait de son côté les espions. Prévenu enfin par l’aumônier de la reine, M. de Fontanges, du jour

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et de l’heure où Marie-Antoinette l'attendrait dans le parc réservé de sa résidence, Mirabeau s'appliqua quelques jours avant à dérouter les idées et à tromper la surveillance dont il était l'objet par des courses à cheval sans but hors de Paris. 11 affecta d’avoir besoin pour sa santé de cet exercice du cheval dans le bois de Iloulogne et dans le bois de Meudon. Un de ses neveux, le jeune comte du Saillant, l’accompagnait. Leur retour à Paris, sans s’être arrêtés à aucune porte, accréditait le bruit des promenades équestres de Mirabeau, sans autre but que le mouvement et le plaisir. Le rendez-vous de la reine était fixé au 3 juillet, à la nuit tombante.

Mirabeau s'ouvrit à sa nièce de prédilection, la marquise d’Arragon , qui habitait une maison de campagne sur la colline de Passy. 11 alla coucher plusieurs fois chez sa nièce, afin qu'on s'accoutumât à sés absences de Paris sans en rechercher les motifs. Plusieurs avenues rurales à travers les champs labourés conduisaient de Passy à Saint-Cloud, en évitant les routes fréquentées. Quelques jours avant le 3 juillet, Mirabeau ne voulant se fier du secret à aucun mercenaire, s'adressa à son neveu, le jeune comte du Saillant, dont le dévouement inné avec le sang à la monarchie de ses ancêtres avait souvent contredit les opinions révolutionnaires de son oncle. « Es- tu

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toujours aussi ardent royaliste? » dit l'orateur au jeune homme avec un sourire d’intelligence qui présumait et appelait la réponse. Le comte du Saillant lui dit franchement que l'infortune de ses souverains, bien loin de le détacher de leur cause, avait ajouté encore, la pitié au devoir de son cœur. « Eh bien ! reprit Mirabeau avec l'accent d’un gentilhomme converti, puisque tu es toujours si dévoué au roi, je vais t’offrir une occasion de le servir et peut-être de le sauver. » Il confia alors à son neveu son alliance cachée avec la cour, l’entrevue qui devait cimenter indissolublement cette coalition du trône et du talent entre la reine et lui. 11 lui fit sentir l’importance d'un secret d’où dépendait sa tète et peut-être la tète même de sa souveraine. L’oncle et le neveu cherchèrent ensemble le moyen de l’assurer. Dans l'état de fermentation où étaient les esprits à Paris, la découverte authentique d'une entente entre la princesse et le tribun pouvait faire éclater le cri d’une double trahison, et du cri de trahison à la mort de Foulon ou de Flesselles, il n’y avait que les bras levés d’un groupe d'assassins.

Il fut convenu que le comte du Saillant se déguiserait en postillon et conduirait dans un cabriolet à deux chevaux son oncle jusqu’à une porte dérobée du parc de Saint-Cloud.

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Mirabeau.

Mirabeau, parti à cheval de Paris, passa en effet la journée du 2 juillet dans la maison de sa nièce à Passy. A la chute du jour, comme s'il eût voulu revenir inopinément à Paris, le comte du Saillant, qui avait éloigné les serviteurs sous divers prétextes, attela lui-même ses chevaux au cabriolet, et, conduisant son oncle par des sentiers de charrue qu’il avait étudiés la veille, il franchit le pont, tourna la ville de Saint-Cloud et déposa Mirabeau au sommet de la colline, non loin d’une entrée inobservée du parc. Un serviteur de Marie-Antoinette l’attendait : la porte s’ouvrit d’elle-même au premier bruit de pas au dehors; elle se referma sur le visiteur. On le guida en silence par un reste de crépuscule vers le pavillon le plus élevé du jardin réservé du palais, où la reine l’attendait. Le lieu de la conférence n'aurait pas été plus dramatiquement choisi par l'histoire pour impressionner l’&me d’un homme sensible et >uperbe qu’il n’avait été choisi par la nécessité. Ce

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sujet, devenu en quelques mois de vicissitudes [dus roi que son roi lui -même, cette reine du plus puissant empire de l'Europe s'échappant furtivement de son palais, pour rencontrer un factieux repentant, obligée de se confier à l’obscurité, tant le moindre rapport avec elle aurait porté ombrage, malheur et peut-être mort à ceux qui se dévouaient à son sort! Les hautes ombres du vieux parc de Saint-Cloud répandant leurs ténèbres (naguère propices aux voluptés d’une cour jeune et légère) sur les mystères d’une politique désespérée , à ses pieds cette route blanchissante de Versailles et de Sèvres, où l’on croyait voir passer encore , avec le cortège de cette cour reconquise et humiliée, les tètes coupées de ses gardes sur les piques de leurs assassins! A quelques pas de ce tertre, les lueurs des fenêtres des appartements de la chambre royale où dormaient dans l’ignorance de leur destinée les enfants de cette dynastie au bord des détrûnements, des proscriptions et des échafauds, pendant que leur mère veillait, s’humiliait et pleurait dans ces jardins pour les racheter de la mort, enfin, par-dessus les vastes toits du château et le cours resplendissant de la Seine , les reflets sur le ciel des milliers de lumières et de réverbères de cette capitale, d’où sortaient comme d’un volcan hu-

main sans pitié et sans repos les clameurs, les incendies, les écroulements de ce trône ! Jamais le grand orateur n’avait parlé aux hommes assemblés un langage si émouvant et si tragique que celui que les lieux, les sentiers, la nuit, la femme qu’il allait voir, lui parlaient à lui-même au bout de l’allée qu’on lui faisait traverser. L’homme, par la hauteur de ses pensées et la vibration de sa grande âme, était digne d'entendre et de représenter jusqu’aux larmes cette éloquence de l’heure et des lieux.

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On connaît, par les confidences de l'àge avancé de M. de Fontanges, devenu, après l'exil, évêque d’Autun , .ce qui fut entendu ou répété de cet entretien , dont cet aumônier de la princesse était le seul confident dans le palais, et le témoin à distance dans le jardin.

Elle attendait Mirabeau, selon ses propres paroles à elle -même, avec le frisson d’effroi et d'espérance que lui donnait depuis longtemps le nom de cet homme dans lequel la Révolution était personnifiée pour elle, et qui personnifiait aujourd’hui le seul espoir qui lui restât de dompter ou de séduire la Révolution. Les cours comme les peuples qui ne comprennent pas la puissance abstraite et anonyme des idées donnent un nom d’homme à toute chose, afin de pouvoir la comprendre, la voir, l’adorer ou la haïr. Le nom de Mirabeau était pour la reine et pour le roi le nom de la révolte des états généraux, de l’insolence de l’Assemblée nationale se faisant place

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d’un mot en face et bientôt au-dessus du trône, du soulèvement de Paris le IA juillet, des violences, des trames et des crimes nocturnes des factieux le 6 octobre ; il avait été à leurs yeux coupable, complice ou accusé de tous leurs désastres, le géant du peuple, le Samson de la monarchie. Lui seul avait pu ébranler, lui seul encore à leurs yeux pouvait soutenir et relever l’édifice sous les ruines duquel ils étaient à demi ensevelis.

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En apercevant la reine à quelques pas devant lui sur l’esplanade en dehors du pavillon, Mirabeau resta un moment immobile et suspendu comme s’il avait reçu un coup au cœur. Il inclina très-bas la tète, dans une attitude de respect et de douleur qui demandait plus de pardon de son nom, de sa présence, de ses fautes, qu’aucun langage n’aurait pu en implorer. C’était dans un seul geste l’émotion devant la femme, le culte devant la reine, la confusion de l'abaissement de sa souveraine, le repentir de ses torts, la reconnaissance de la faveur, le serment de la réparation!

La reine comprit tout dans ce discours muet et se rassura elle-même devant un homme qui savait séduire autant qu’il savait intimider. Elle lui pardonna tout avant qu’il eût parlé. On pardonne tout quand on espère beaucoup. Sa physionomie s'éclaira, dans l'ombre de ses peines, de ce regard, de ce sourire et de cette rougeur de timidité vaincue qui font le

charme de tant d’autres charmes. Sa figure entrevue dans ces demi-ténèbres qui effacent les premières pâleurs, les premières maculations de l’âge pour ne laisser éclater que la majesté et la pureté des grandes lignes du visage, éblouit et toucha fortement Mirabeau, si sensible à toutes les diversités de la nature darts la femme et trouvant à toutes des attraits. La maturité encore svelte de la fille de Marie-Thérèse, la langueur posée de la mère, la dignité de la princesse, la douleur de la femme n’avaient rien enlevé à la beauté de la reine. Ses cheveux qui blanchirent deux ans après en une seule nuit de captivité, prélude de mort, avaient encore l’abondance, la souplesse, la teinte blonde de son Danube natal; la maternité n’avait ni grossi ni affaissé sa taille; la gravité douce, les tristesses cachées, l'orgueil vaincu, les insomnies, les déchirements d'affection, les larmes habituelles avaient au contraire concentré dans ses regards, sur ses lèvres, dans tous ses traits, plus de cet épanouissement d’expression qui s’évapore dans la jeunesse, qui se prodigue dans le bonheur, mais qui se recueille dans la maturité, et auquel le malheur ajoute ce que la nature peut donner de plus pénétrant à la beauté, le pathétique des yeux si voisin du pathétique du cœur.

Elle s’avança avec une gracieuse précipitation de

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pas vers Mirabeau. Celui-ci, déférant d’autant plus à l’étiquette du trône devant une femme, qu’il avait eu plus d’irrespectuosité de l’étiquette du trône devant le roi, attendait, selon l'usage, que la reine lui «adressât la première parole.

« Monsieur le comte, lui dit-elle d’une voix émue et qui attestait l’effort de timidité qu’elle avait à surmonter pour parler à un tel interlocuteur, auprès d’un ennemi ordinaire, d’un homme qui aurait juré la perte de la momarchie, sans avoir le génie de comprendre que la monarchie est la nécessité d'un grand peuple, je ferais en ce moment la démarche la plus téméraire et la tentative la plus déplacée, mais quand on parle à un Mirabeau, on s’élève au-dessus de ces craintes et de ces considérations ordinaires, et on n’est pas moins certaine d’être comprise par son génie que sentie par sa loyauté. »

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Soit qu’elle eût trouvé d’elle-mème avec la sublime habileté d’un instinct de femme et de mère la note la plus vibrante en ce moment dans le cœur de Mirabeau, en se servant de cette expression un Mirabeau qui distançait l’homme d’Ktat de tous les autres hommes et qui le plaçait d’avance hors de l'étiquette et du temps dans la postérité des hommes historiques, soit que La Marck et M. de Fontanges, connaissant l’orgueil de ses forces dans leur ami, eussent insinué ces paroles à la reine , ces paroles , autant que ce son de voix, firent frémir de stupéfaction la vanité et le cœur de Mirabeau. On n'a jamais su ce qu’il y répondit, si ce n’est par les lambeaux décousus de confidences faites par les amis de Mirabeau à qui il n’épargnait pas celles qui flattaient sa gloire, et par les conseils écrits dans scs notes subséquentes à la reine , vraisemblablement écho réfléchi et commentaire développé de cet entretien. L’histoire dans un pareil drame n’invente pas,

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elle raconte. Ce serait profaner à la fois le génie, la majesté et le malheur, que de supposer des paroles dans la bouche de Mirabeau et des larmes dans les veux de la reine. Tout ce qu’on sait de cet entretien qui se prolongea pendant trois heures dans la nuit sans paraître jamais tarir à ceux qui en attendaient à distance la fin, c’est que Marie-Antoinette se vanta souvent après, au roi et à ses confidentes les plus intimes, des paroles qu’elle avait trouvées abondantes et pénétrantes dans son cœur pour soutenir la conversation avec Mirabeau , de l’impression que le génie de l’homme redouté avait faite sur elle, et de l'impression décisive et irrévocable qu’elle se flattai! d’avoir faite sur lui.

En effet, au moment de prendre congé de la reine, Mirabeau, toujours un peu théâtral dans ses plus sincères émotions et croyant toujours avoir la postérité pour témoin, se précipita à genoux sur le sable aux pieds de la reine, et prenant dans ses deux mains la main qu’elle tendait en s’inclinant avec grâce pour le relever : « Madame, s’écria-t-il avec un accent qui s’éleva au-dessus du murmure d’un entretien à voix basse, quand votre héroïque mère Marie- Thérèse faisait à un de ses sujets la grâce de le recevoir, elle ne le congédiait jamais sans lui donner sa inain à baiser! » Puis, collant ses lèvres sur les

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