‹ Les hommes de la révolutionChapitre 14 sur 24 · ÔS · texte numérisé non relu

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doigts de la reine arrosés de ses larmes, et se redressant comme d’un élan qui l’aurait élevé au-dessus de la terre : « Madame, reprit-il avec un lyrique enthousiasme, ce baiser sauve la monarchie. »

La reine, transportée elle-même d’une émotion qui était devenue une confiance dans cet entretien, accepta l’augure, rentra en larmes dans ses appartements et s’évanouit auprès du berceau de ses enfants. « Cet homme m’a bouleversée, dit-elle le lendemain à la femme de service du palais qui s’étonnait de sa pâleur. Il m’en a tant coûté de me rencontrer seule avec le destructeur de la monarchie ! Mais tout est oublié, il rachète ses fautes par son dévouement. Avec un tel homme pour lui, le roi est sauvé! » M. de Fontanges écrivit le surlendemain au comte de La Marck que la reine avait reçu une telle commotion de la conférence avec son ami, qu'elle n'avait pu sortir depuis deux jours de son lit et de ses appartements. Mirabeau jouit de l’impression qu’il avait produite autant que de l’impression qu’il avait reçue. 11 rentra à Paris décidé à faire triompher le roi ou à à mourir.

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Mais déjà les surveillants de La Fayette ou les espions de Lanieth avaient eu vent de ce rapprochement entre la reine et leur ennemi dans le parc de Saint-Cloud et faisaient circuler une prétendue lettre d’une femme de la cour, tombée et ramassée par un passant dans une allée du parc, et racontant l'entrevue présumée sans néanmoins en reproduire les vrais détails.

« 11 se répand quelque bruit sur la course de samedi, écrivait le 5 M. de Fontanges au prince d’Arenberg, il me paraît que ce n’est qu’un chuchotement. Mais avertissez Mirabeau, pour qu’il fasse attention à ce qui pourrait se dire et pour qu’il s’étudie à donner le change aux soupçons. »

Mirabeau de son côté écrivait le O à la reine : « On a remis au comité des recherches une lettre dénonciatrice de mon entrevue à Saint-Cloud. Cette lettre est d’une mauvaise écriture et remplie de tant de fautes d'orthographe que cela me paraît à moi une

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affectation. On prétend qu’elle a été trouvée le lundi ou le mardi dans le parc de Saint-Cloud... 11 est clair que l’on cherche à faire de tout cela une intrigue dans l ’ Orateur du peuple qui l’a déjà dénoncée. La base n’a pas paru suffisante. Je sais à n’en pouvoir douter que les Lameth , Duport , Menou , d’Aiguillon et même Pétiou mettent une grande activité à acquérir la preuve que j’ai eu une conférence à Saint-Cloud. Toutes leurs machinations accumulées ne feront pas, je crois, qu’ils puissent m’entamer sérieusement dans l’Assemblée nationale, mais elles peuvent me compromettre et me dépopulariser. »

Telle fut cette entrevue , dernière illusion d’espoir au cœur de la reine et apogée de la puissance de Mirabeau qui touchait à son déclin en abandonnant la route où il avait le premier entraîné la nation.

Les révolutions rétablissent souvent pour un jour ce qu’ elles ont détruit, mais elles n’ébranlent jamais à demi ce qu’elles ont mission de détruire. On peut les conduire quelquefois avec du génie et du courage, on ne peut jamais les faire rétrograder avant qu’elles aient touché et dépassé leur but. Leur force d’impulsion est d’autant plus irrésistible qu’elle est plus résistée. Quand on les sert, elles soulèvent; quand on les dirige, elles obéissent; quand on les

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endigue, elles submergent ; quand on les trahit, elles se vengent.

Mirabeau , qui savait tant de choses par théorie et par inspiration, allait bientôt l'apprendre par l'expérience aux dépens de sa renommée, et, s’il avait vécu, aux dépens de son sang. Tout-puissant à la tête de la Révolution pour l'accomplir et la modérer par la main du peuple, en passant dans les ténèbres du parti de la cour il n’était qu’un transfuge, et en la combattant par la main du roi il n’était qu’un traître. Le caractère avait faussé l’homme d’État.

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