‹ Les hommes de la révolutionChapitre 15 sur 24 · LXXXI V · texte numérisé non relu

LXXXI V

D’ailleurs, quand l’homme apparaît, l'État n’est plus. Ce fut le malheur de cette destinée, elle se leva trop tard. Au moment où il fut appelé, il était impossible. Toutefois on aime à étudier dans ces conseils quelquefois efficaces, souvent vains, toujours éloquents du seul homme véritablement politique de la Révolution, les ressources et les impuissances du génie aux prises avec des circonstances plus fortes que lui.

Mais, il faut le dire, on voit plus souvent par le néant et par la perfidie de ses plans que ses prétendus miracles n’étaient employés qu’à masquer l'abîme ou à l’approfondir davantage. Son impuissance était l’expiation de son immoralité. 11 avait trop de génie pour s’v tromper. Mais il prolongeait l’illusion dans l’esprit du roi et de la reine pour prolonger le salaire de ses illusions vénales. Peutêtre aussi lui en coûtait-il trop pour s'avouer à luimême son impuissance et se complaisait-il à flatter

MIRABEAU

son propre orgueil par des chimères d’habileté auxquelles sa haute raison ne croyait plus quand sa vanité et son intérêt affectaient encore d’y croire. Le jour où Mirabeau s’était vendu, il s’était condamné lui-même à n’être plus le conseiller, mais le flatteur d'une monarchie qu’il conduisait plus vite à sa perte.

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Dans l’Assemblée, Mirabeau avait à la fois à continuer sa renommée de promoteur de la liberté, à restaurer le pouvoir royal par les mains qui venaient de le détruire, à professer les principes que la cour soldait sur ses lèvres, à décréditer machiavéliquement les décrets par l’excès de leurs conséquences, et à ménager sa propre popularité, prérogative de son génie, qui faisait seule toute sa force.

Sa perplexité était cruelle. S'il parlait trop en faveur do la royauté, il dévoilait son intelligence avec la cour et il poignardait la constitution, son propre ouvrage. S’il ne parlait pas assez, il abandonnait le roi à son malheureux sort, et son ambition périssait avec lui. Son agitation, ses veilles, ses travaux, ses insomnies, ses discours, ses ratures, ses billets, ses angoisses pendant les jours qui précédaient pour lui désormais la tribune, attestent à la fois le désespoir de son âme et l’énergie de son intelligence. Ses ennemis n’avaient plus affaire qu’à un homme qui s’était tué d’avance.

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Jamais Mirabeau n’avait paru rouler un torrent plus abondant et plus bouillonnant de vie et de force dans ses veines. Cependant les jours du grand homme étaient comptés. La jeunesse prodigue, ainsi qu’il le disait lui-méme, avait déshérité l’âge mûr. Sa double passion de l’amour et de la gloire avait retranché les années que la nature semblait lui avoir destinées longues comme ses perspectives de jouissance, d’ambition et de mémoire. D’ailleurs, quelle que fût la puissance de sou organisation, il portait en lui trois maladies qui minent le corps le plus robuste, le génie, l'éloquence et la révolution. Le génie est une flamme, mais elle brûle. L’éloquence est une force, mais elle dépense celui qui la produit. Les grands orateurs voient rarement de longs jours, soit que les haines qu’ils provoquent les tuent, comme Démosthène, Cicéron, Straiïord, Danton, Yergniaud, soit que la parole les dévore comme Chatham et Mirabeau. D’ailleurs les révolutions sont à elles seules une maladie qui emporte rapidement ceux qui vivent

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